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ACTUEL / Moyen-Orient

Peter Maurer, patron du CICR, est un rebelle

L a Croix-Rouge internationale s’est souvent réfugiée dans des déclarations diplomatiques et prudentes pour pouvoir mener son action en toute circonstance. C’est fini. Son directeur, Peter Maurer, parle «cash» comme on dit. Il se rend au cœur des tragédies, son organisation agit, et lui, ose s’exprimer. Il était tout récemment dans la Ghouta orientale. Ses déclarations n’ont pas fait la une. Elles ont eu peu d’écho. Et pour cause. Maurer est un rebelle. Il n’entre pas dans les schémas simplistes et manichéens qu’imposent les médias «mainstream» occidentaux.

Pour ceux-ci, la tragédie syrienne est simple. Le tyran Assad, soutenu par les Russes et les Iraniens, massacre la population qui refuse la dictature. Alors que l’on sait que la rébellion est menée depuis des années par des groupes islamistes armés par les pays du Golfe, les Américains et des Européens. Ces djihadistes ont semé le feu, le sang et la terreur. Que l’Etat réagisse avec une brutalité atroce, personne ne le nie. 

Quant à la Turquie qui vient d’attaquer son voisin syrien et de s’emparer d’une ville, Afrine, où vivent nombre de Kurdes qui ont participé au combat contre l’Etat islamique, elle échappe à l’opprobre international. N’est-elle pas membre de l’OTAN?

Par ailleurs, on ne parle guère d’une autre guerre, tout aussi abominable, celle du Yémen où une coalition saoudite-occidentale écrase une révolte chiite soutenue par l’Iran. A noter qu’Américains et Européens décrètent des sanctions contre la Syrie, la Russie et l’Iran pour leurs agissements, mais aucune à l’endroit de la Turquie et de l’Arabie saoudite, non moins impliquées dans l’horreur.

Une logique du talion

Peter Maurer se dit «fatigué et écœuré des arguments vains pour justifier les violations flagrantes du droit contre les civils». Il faut le lire: «Ma visite en Syrie cette semaine m’a conforté dans mon opinion que les conflits dans la région s’imposent désormais comme une nouvelle normalité effrayante. Les batailles menées selon la logique du talion ne cessent de gagner en intensité, sans que l’on se préoccupe de leur impact dévastateur sur les civils. Le niveau de souffrances dans la Ghouta orientale est le dernier exemple de cette triste réalité, et il en va de même à Afrine ainsi qu’à Mossoul, Sanaa et Taïz. Trop souvent, la destruction semble être un objectif en soi, au mépris des normes fondamentales d’humanité.» 

Vous ne savez pas où est Taïz? Pas étonnant, personne ou presque n’en parle. C’est une ville du Yémen qui a été totalement détruite dans les affrontements entre les rebelles houtis et les troupes de la coalition pro-gouvernementale. Les journalistes de France 24 qui ont pu aller sur place parlent de «paysages lunaires d’où la population a fui». Ils ont constaté aussi que de nouveaux groupes extrémistes apparaissent dans le chaos, notamment Al-Qaïda et les rescapés de l’Etat islamique.  «Ces tactiques ne sont pas employées uniquement en Syrie mais dans toute la région: c’est une partie d’échecs géopolitique dans laquelle des vies humaines sont en jeu. Ces dernières semaines, je me suis rendu dans différents pays du Moyen-Orient et j’ai été témoin du coût humain de la guerre indiscriminée», explique Peter Maurer.

«Les personnes que j’ai rencontrées sont épuisées par les bombes et les roquettes qui tombent sur des quartiers civils, épuisées de ne pas savoir ce qu’il est advenu de leurs proches, détenus ou disparus»

Il rappelle les principes envers et contre tous les simplificateurs: «C’est en Syrie que le CICR mène son opération la plus vaste et la plus complexe. Nous qui sommes présents sur place depuis des années connaissons particulièrement bien les besoins des civils. Tant que les roquettes continueront de tomber sur la Ghouta orientale (où tombent les bombes de l’armée, ndlr) et Damas (visée par les roquettes des islamistes, ndlr), tant que les combats se poursuivront à Afrine, tant que des millions de personnes seront toujours déplacées, le message du CICR restera le même:

  • Les Conventions de Genève doivent être respectées et la population et les infrastructures civiles protégées.

  • Les acteurs humanitaires doivent bénéficier d’un accès sans entrave, par-delà les lignes de front, à toutes les populations touchées, sans exception, pour leur porter assistance.

  •  Le CICR doit avoir accès aux détenus pour s’assurer qu’ils sont traités avec humanité.

  • Tous ceux qui vendent des armes susceptibles d’être utilisées en violation du droit international humanitaire doivent stopper ces ventes. Il incombe certes aux combattants et aux commandants de garantir un comportement conforme au droit dans les opérations militaires, mais les fournisseurs d’armes portent aussi une part de responsabilité.

  • S’agissant des retours et de la migration, les personnes déplacées ne doivent rentrer chez elles que si elles le souhaitent et si la situation est stable du point de vue de la sécurité.»


Pourquoi Peter Maurer est-il un rebelle? Parce qu’il se dresse contre les propagandes unilatérales, contre les silences organisés sur certains théâtres de guerre, contre le cynisme, contre l’hypocrisie des pourvoyeurs d’armes (dont la Suisse qui fournit l'Arabie saoudite!). Chapeau.


Précédemment dans Bon pour la tête

Ne pas oublier le Yémen, par Urs P. Gasche

L’horreur des guerres. De celles aussi que l’on oublie, par Jacques Pilet

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