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Actuel / Paris: les manifs paradoxales des anti-pass


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Paris, 21 août 2021, place du Châtelet. La manif va se mettre en place. Je sirote un dernier café sur une terrasse à moitié vide ou à moitié pleine, c’est selon. J’ai présenté mon pass, je suis vacciné.



Mais le p’tit gars vacciné que je suis se pose des questions. Comment un pays de liberté comme la France peut-il interdire à quelqu’un qui a envie de faire pipi de prendre un café en terrasse pour pouvoir se soulager dans les toilettes de l’établissement? Cette mesure est-elle proportionnée au risque sanitaire qu’on met en avant pour la justifier? Qu’ont à craindre les vaccinés puisqu’ils sont vaccinés? Quant aux non-vaccinés, ne peut-on pas les laisser assumer le danger qu’ils courent à refuser le vaccin plutôt que de les mettre en marge de la société? Bien des questions sur les libertés propres à se faire allumer par les aficionados du «tout sanitaire», questions cependant que même certains convaincus du bien-fondé vaccinal – comme moi – se posent. Autrement dit – et en ne parlant bien sûr que de l’Europe qui a un taux de vaccination élevé –, on est en droit de se demander si cet «apartheid» vaccinal ne serait pas plus politique et opportuniste que sanitaire?

Alors j’ai voulu aller voir sur place. Non pour trouver réponse à mes questions, non pour vociférer des dogmes haineux (il y en a déjà tellement), mais pour sentir une ambiance… et profiter des musées vides dans cette belle ville désertée par ses habitants (tous à la plage) et par les touristes étrangers (tous restés chez eux). Pour participer à ma première manif aussi, une expérience dont j’ai envie et dont je redoute l’éventuelle violence, genre petite appréhension qu’on a avant un saut à l’élastique tout en sachant qu’on ne risque pas grand-chose.

La manif qui fait pas peur

Peu de monde au départ, quelques centaines de personnes. Les manifestants sont calmes, sympathiques, bien dans leur peau. Quelques fragiles et délicieuses mémés indignées parsèment le cortège. Pas mal de jeunes aussi, qui semblent là en promenade estivale. Pas de casseurs, pas de cagoules. Pas de police non plus. Une organisatrice m’explique: «Il y a quatre cortèges, ça divise les forces de l’ordre.» Elle a raison, notre cortège «Paris pour la liberté!» est jugé peu dangereux. Nous ne sommes pas politiques, nous ne sommes pas Gilets Jaunes, nous ne sommes pas l'extrême-droite. Ils concentrent leurs forces ailleurs. Nous serons encadrés par un policier en scooter. C’est une image, j’aime bien les images. A Londres, j’aurais dit un bobby à cheval. Les consignes de départ sont claires, rassurantes: «Soyez pacifiques, jamais agressifs, nous voulons être irréprochables!»; «Respectez la police, les journalistes aussi!»; «Nous manifestons pour la liberté, pas contre les vaccins; nous manifestons contre le pass, contre la division, contre la ségrégation!» Les CRS ont raison de ne pas nous craindre. J’avais tort avec ma poussée d’adrénaline anticipatrice.

Pancarte au goût surréaliste: son porteur a oublié de masquer le verso. © M.F.

Notre cortège passera par la très chic rue de Rivoli, frôlera la pyramide du Louvre, déambulera sur le quai Mitterrand, traversera le Pont-Neuf, remontera Saint-Germain, puis Saint-Michel, et aboutira place Edmond-Rostand, au bord du jardin du Luxembourg, devant le Sénat. Nous serons quelques milliers à l’arrivée. Puis assez rapidement, après un peu de violence verbale tout de même – «qu'un sang impur abreuve nos sillons!» –, la troupe se dispersera.

La manif qui fait peur

Je m’installe alors à une autre terrasse, sur cette place de l'auteur de Cyrano, pour siroter un autre café, profitant une autre fois de ce privilège incroyable qui m’est accordé de m’asseoir à l’air libre. C’est ce que réclament mes compagnons d’un instant. Ce simple droit élémentaire leur est refusé. «Vous voulez boire un verre d’eau? — Allez le boire chez vous!»

Mais ça n’est pas fini. Une surprise m’attend. Je vois se mettre en place, très tranquillement, très lentement, trois cars de CRS qui bloquent l’avenue devant le café où je me trouve. Ils se mettent en épi, en travers de la route. Puis arrive un camion-canon-à-eau. Puis 16 fourgons de police qui bloquent le boulevard Saint-Michel, 16 autres la rue Soufflot, 4 rangs de 4 fourgons dans les deux cas. Plus personne ne passe. Ça fait déjà 35 fourgons, il y en aura au final plus de cent. Pas loin d’un kilomètre de cars de police et de CRS si on les met bout à bout. Les gyrophares bleus tournent, nous encerclent, ambiance de scène de crime hollywoodienne. Les CRS débarquent, par centaines, quelques-uns fusils à flashballs en bandoulière. Le quartier est bouclé! Je me demande ce qui se passe et réalise que j’assiste à l’encadrement de l’arrivée d’un autre cortège, celui des Gilets Jaunes. Et eux, ils font peur!

Leur cortège arrive, sa tête est encadrée par un cordon de CRS de chaque côté, qui marchent avec eux comme les œillères accompagnent le cheval. Le but est le même: éviter que le cortège ne dévie de l’itinéraire prévu. La manif, encadrée, entre dans la nasse installée pour la contenir. Tout est calme.

Les Gilets Jaunes sont détendus, dignes, peu d'excités (qui d’ailleurs peinent à se faire entendre). Après un temps de discours modérés, la foule commence à se disperser, tranquillement. Les gens voudraient rentrer chez eux, mais voilà, le quartier est bouclé. Plus personne ne passe. Le ton monte, les esprits s’échauffent, et je comprends comment une manif peut dégénérer.

Un policier qui me barre la sortie, boulevard Saint-Michel, répond à mes questions. On ne leur a pas encore coupé la langue. «Pourquoi m’empêchez-vous de passer? — On veut éviter les attroupements. — Et c’est en empêchant les gens de sortir que vous évitez les attroupements? — On veut éviter les attroupements hors de l’enceinte qu’on contrôle.  — Et on fait comment pour sortir? — Vous pouvez sortir rue Soufflot. — Une seule sortie possible? — Oui. — Et vous pensez que c’est la meilleure façon d’éviter le risque d’attroupement à la sortie de l’enceinte? — On applique les ordres.» Je n’en saurai pas plus.

© M.F.

Un peu de distance

Tant de moyens pour si peu de danger. Etait-ce une opportunité d’exercice pour eux, un rodage de leurs tactiques? avaient-ils vraiment peur de débordements? voulaient-ils montrer leurs muscles? Je traîne encore un peu dans les parages, regarde la nasse se vider petit à petit, renonce à quelques pas perdus impossibles au jardin du Luxembourg, grilles verrouillées, gros cadenas, jardin tristement vide un samedi après-midi ensoleillé. Enfin, moi aussi je rentre chez moi, en passant par la rue Soufflot, seule ouverture d’un ballon de baudruche qui se dégonfle en faisant pschitt. Perplexe.

Je ne pense personnellement pas que le pass soit une mesure sanitaire très efficace, en tout cas pas dans les restaurants, musées et sur les terrasses; mais je garde prudence et réserve: ils sont déjà bien trop nombreux les lanceurs d’oukases. En revanche, je peux conclure cet article en citant un conseiller ministériel (propos rapporté dans Valeurs Actuelles du 23 juillet): «Ça va être primauté aux vaccinés et vie de merde pour les non-vaccinés.» Et ça, c’est parfaitement réussi!

Pour terminer sur un sourire, deux photos volées lors de mes balades collatérales dans les musées.

Regard réprobateur d’une statuette vaccinée (musée des Arts Premiers du quai Branly). © M.F.

Regard réprobateur d’une femme responsable lisant Le Figaro (entendez par-là vaccinée) sur l’insouciance coupable de la jeunesse (photo Henri Cartier-Bresson au musée Carnavalet). 

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

6 Commentaires

@Ph.L. 03.09.2021 | 14h51

«La question de l'efficacité du "pass sanitaire" sur le plan épidémiologique est absolument sans intérêt, tant il est évident qu'il ne s'agit que d'une contrainte indirecte à la vaccination. Du coup, on peut légitimement se demander si tout ce qui a précédé le "pass sanitaire" en matière de mesure "pour lutter contre l'épidémie" ne relevait pas de la même logique, étant entendu qu'il est infiniment meilleur marché de vacciner le bon peuple en masse que de soigner chacune et chacun de manière individuelle, comme on le fait depuis toujours dans la médecine véritable (Tolstoï le soulignait déjà dans "La guerre et la paix", soit dit en passant). De fait, l'économisme gestionnaire néo-nihiliste règne en maître absolu dans la post-modernité où nous vivons (plus ou moins déguisée sous diverses utopies à la mode) et M. Macron en est la parfaite incarnation. Plus personne ne reconnaît la France, de fait - pas même les Français.»


@simone 03.09.2021 | 16h29

«Merci de cet excellent article dont la pointe d'humour atténue l'attristant réalisme!
Suzette Sandoz»


@volovron 05.09.2021 | 16h24

«Vous oubliez,et ce n'est que mon avis,qu'on a mis une échéance..renouvelable,à ce truc de pass,mais,vous voyez aussi que,d'une façon si simple (?),on a reússi à donner un pas si petit coup de pouce pour se faire vaciner à un pas non plus si petit % de insouciant(e)s.Et c'est ça qu'on va faire en Suisse,toujours à la traîne de ces voisins, cette semaine,pas plus tard
Merci pour l'article»


@Michel Finsterwald 08.09.2021 | 06h50

«"Commentaire-cocorico" rapporté d'un de mes profs de français à l'uni (voir ma situation en cliquant sur mon nom là-haut en tête d'article), lequel lut l'article sous mon identifiant : "Cher Michel, je vois que ces derniers mois ne vous ont pas perdre votre énergie ! Ni votre talent d’ailleurs ! Votre article est un régal à lire. Je suis sans doute plus sévère que vous envers les anti-passe, mais je trouve comme vous qu’il y a une démesure dans le déploiement policier (mais il en va toujours ainsi, hélas)." Michel Finsterwald»


@Philippe37 09.09.2021 | 08h33

«Bon, un laissez-passer pour un café, deux cafés....c’est votre choix. Mais si vous regardiez - vous êtes journaliste ?- le projet d’un ordre mondial technocratique (technologies +techniques autoritaires de management) à la clé dont la plandémie et l’injection ARN expérimentale sont la pierre angulaire et l’épouvantail... Et que tous les media - occupés à nous distraire - taisent, sans exception. Vous avez dit BPLT ?»


@camomille 26.11.2021 | 14h26

«« Primauté aux vaccinés et vie de merde aux non vaccinés », c’est en parallèle à l’injonction autrichienne « vaccinés, guéris ou morts » … Bref, un bel avenir pour tout le monde - le 31.12, on pourra se souhaiter une excellente année 2022!
C Foetisch»