Média indocile – nouvelle formule

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«Aucune liberté ne devrait être retirée à celui qui ne nuit pas à autrui», telle est la doctrine que conceptualisa il y a deux siècles John Stuart Mill (1806-1873), philosophe anglais. Le pass vaccinal en a retiré un grand nombre aux non-vaccinés: accéder aux musées, aux restaurants, parfois au travail, visiter leurs proches en EMS, à l’hôpital, et même pleurer les chers disparus aux enterrements. Nuisaient-ils à quelqu’un? Telle est la question.



Le postulat de liberté totale tant qu’on ne nuit pas est simple, logique, plein de bon sens. Mais son application, elle, n’a rien d’évident. Elle soulève des questions-clés sur le fonctionnement de nos sociétés en général et de nos démocraties en particulier. Précisément, Mill écrit dans De la Liberté: «(...) liberté des goûts et des occupations, liberté de tracer le plan de notre vie suivant notre caractère, d’agir à notre guise et risquer toutes les conséquences qui en résulteront, et cela sans en être empêché par nos semblables tant que nous ne leur nuisons pas, même s’ils trouvaient notre conduite insensée, perverse ou mauvaise.»

La première des questions qu’il faut se poser est évidemment: «qu’est-ce que nuire à autrui?» Car en fait, dès notre naissance, nous nuisons. Nous nuisons, «à la planète» comme on dit aujourd’hui, rien qu’en respirant. En effet, dès son premier cri, tout bébé rejette du CO2. Il le fera toute sa vie. Et le CO2, c’est du gaz à effet de serre. C’est caricatural mais cela montre bien que l’absence de nuisance ne peut être un critère en tant que tel. Il faut définir sa nature et un seuil qui justifient une restriction. On ne va pas décimer le cheptel des vaches sous prétexte qu’elles émettent du méthane en ruminant.

Quelle légitimité ont ceux qui imposent?

Alors, ça nous mène à la question suivante, essentielle: qui décide de cette nature acceptable ou non de la nuisance et de son seuil, donc de nos libertés? Et avec quelle légitimité?

© DR

Les autocraties sont par nature illégitimes, n’en parlons donc pas. Mais qu’en est-il des systèmes dits démocratiques? Ecoutons ce qu’en pense Churchill: «La démocratie est la pire forme de gouvernement… si l’on excepte tous les autres.» Intéressant. Et dire qu’un tout récent Premier ministre de la démocratie de son pays – considérée comme une référence historique – fut portée au pouvoir par moins de 1% des citoyens… pour 44 jours. Au-delà de cette anomalie, il faut bien constater que 51% des citoyens peuvent imposer leur volonté aux 49% restants (dans les institutions démocratiques pas trop alambiquées), et que ces 51% peuvent voter des lois parfois moralement illégitimes, discriminatoires ou excessives. Mais on n’a guère trouvé mieux. Mill nomma ces abus la Tyrannie de la majorité. Cette «tyrannie» mise en œuvre par des actes légaux se double parfois d’une tyrannie de l’opinion. Ecoutons encore la voix de Mill: «Il faut aussi se protéger contre la tyrannie de l’opinion, (…) contre la tendance de la société à imposer (…) ses propres idées et ses propres pratiques comme règles de conduite à ceux qui ne seraient pas de son avis.» Une petite musique qui bourdonne encore aux oreilles des non-vaccinés.

L’effet panique des pandémies

Après ces généralités, entrons dans vif du sujet. Voyons comment tout ça fonctionne dans ce cas qui nous intéresse, les pandémies. En période pandémique, tant que la compréhension n’est pas là et que les remèdes (préventifs ou curatifs) restent absents, on peut comprendre états d’urgence et lois d’exception. Notre mémoire collective des pestes passées est à l’œuvre: protection à tout prix, même au prix de la liberté. Mais quand tout le monde est en mesure de se protéger – accès au vaccin – ou de se soigner – anticorps monoclonaux–, l’heure de l’infantilisation devrait disparaître et la possibilité de choix personnels libres être réhabilitée.

Un point de vue médical sur les restrictions de liberté

Pour y voir clair, le Professeur Antoine Flahault, directeur de l’Institut de Santé Globale en faculté de médecine de l’université de Genève, a eu la gentillesse de nous recevoir et de répondre à nos questions. Je précise d’emblée que lui comme moi sommes persuadés de la nécessité d’une large couverture vaccinale, non pour éradiquer le Covid mais pour transformer la pandémie en maladie endémique, contrôlée. Personnellement, je considère en revanche la politique du pass vaccinal comme abusive, et je m'attendais à entendre une argumentation implacable de sa part me démontrant l’immaturité de ma position. Eh bien non!

Lui aussi est critique, très critique même à l'égard de cet Ausweiss responsable d’une nouvelle forme d’apartheid. Il commença par qualifier cette politique coercitive de «spécieuse», terme autant désuet que délicieux. Le Professeur Flahault le souligne bien, le vaccin – et particulièrement depuis le variant Omicron (mais aussi les autres avant) – n’empêche pas un vacciné d’être porteur du virus ni de contaminer son entourage, et notamment les plus faibles, ceux qu’on veut protéger. C’est donc une fausse sécurité qui est mise en place. En fait, les personnes immunodéprimées ou à comorbidité, même vaccinées, devraient tout simplement renoncer aux lieux publics dans la mesure du possible car ils peuvent de toute façon s’y faire contaminer… que les lieux soient soumis au pass ou non.

Toujours pour ces personnes dites les plus fragiles (car le problème ne se pose pratiquement que pour elles, nous allons le voir ci-dessous), si renoncer pour un temps limité au resto est juste un désagrément, il est des lieux où elles n’ont souvent pas le choix de ne pas se rendre. L’hôpital. Le travail. Et malheureusement, là aussi elles sont confrontées à la contamination, vu les trous dans la raquette du pass vaccinal.  D’autres politiques – tests en pool pour les personnels, individuels pour les visiteurs, mesures de CO2 et aération renforcée, distanciation et jauges – auraient mérité plus d’attention, mais ces mesures moins drastiques sont aussi moins spectaculaires et impropres à satisfaire une opinion majoritaire qui a soif d’action forte. En fait, personne n’est dupe, le pass n’est pas fait pour protéger de la contagion mais pour forcer les récalcitrants à se faire vacciner. Et c’est presque un détail par rapport à ce qui suit.

Ce n’est pas pour embêter qu’on limite, oblige, verbalise: «c’est pour ton bien!» © M.F.

Les dommages collatéraux du passe-vaccinal

Le gros problème que le Professeur Flahault relève avec la politique du pass vaccinal est un problème de santé globale, sa spécialité. Outre cette illusion de protection qui peut amener à diminuer les gestes-barrières ou inciter à se rendre dans des lieux qu’il serait préférable d’éviter, le pass pénalise en santé morale et mentale tous les malades qui n’ont pas pu tenir la main d’un proche à l’hôpital, tous ceux qui n’ont pas pu accompagner un mourant en soins palliatifs, tous ceux qui n’ont pas pu assister à l’enterrement d’un proche, tous ceux qui n’ont pas pu sourire tendrement à un aîné en maison de retraite, accentuant un isolement déjà considérable. Le toucher, l’étreinte, le sourire participent à la guérison, aident à soulager les souffrances. Et puis il y a bien sûr aussi tous ceux qui furent forcés à renoncer à leur emploi. Résultat: psychiquement, les plus fragiles sont devenus plus fragiles encore. D’un point de vue de santé globale, le bilan du pass est plus que douteux.

Le Professeur Flahault poursuit en expliquant qu’en fait, une des raisons d’être du pass vaccinal est d’éviter de potentielles poursuites judiciaires aux personnels concernés… et indirectement aux institutions hospitalières qui les emploient. Le personnel soignant, qu’il soit vacciné ou non, peut contaminer, on le sait. Mais du personnel non-vacciné serait plus vulnérable juridiquement en cas de plainte d’un «fragile» qui aurait été contaminé, ou de sa famille si le patient décède. De ce point de vue, le pass signifie: «On a fait le mieux qu’on a pu, même si c’est excessif. Et de plus, le personnel non-vacciné est à l’abri de toute poursuite juridique… puisqu’absent.» Ainsi le principe de prévention sanitaire s’est transformé en principe de précaution juridique.

Votre passe svp! On ne vous garantit pas que vous ne serez pas contaminé, mais on vous garantit que si vous l’êtes, nous serons juridiquement couverts. © M.F.

Tout ce que nous venons d’évoquer vaut pour les personnes dites «à risque». Pour toutes les autres, la question du pass ne devrait tout simplement pas se poser. Aux vaccinés, parce qu’ils ne risquent par définition pas grand-chose en terme d’hospitalisation (c’est pour ça qu’ils se font vacciner), aux non-vaccinés parce que c’est leur choix. Ils prennent leurs responsabilités, et personne n’a à décider à leur place ce qui est bon pour eux. C’est en tout cas l’avis de Mill. Et le mien.

Les bénéfices collatéraux du pass vaccinal

Lorsque j’ai soumis mon article au Professeur Flahault pour approbation de sa partie, il m’a fait remarquer – à juste titre – qu’il convient de parler aussi des réels bénéfices du pass vaccinal, ceux relatifs à la couverture vaccinale. Il me prie de compléter mon propos par: «Les passes instaurés au Danemark en avril 2021 (Coronapass), en Italie en juillet, en France en août (passe sanitaire), puis en Suisse (certificat covid) en septembre de la même année, ont eu un effet spectaculaire sur la couverture vaccinale, propulsant la France, par exemple, parmi les pays à la plus forte couverture vaccinale d’Europe alors qu’elle stagnait jusque-là avec des taux de vaccination relativement médiocres.» Sa déclaration souligne en fait ce que je disais précédemment, à savoir que le pass est fait pour forcer les récalcitrants et les indécis à se faire vacciner. Et sur ce plan, la réussite est totale.

Ceux qui refusent le vaccin pour eux-mêmes sont-ils tous irresponsables, débiles et analphabètes sociaux?

Je suis, je l’ai dit, convaincu des bienfaits du vaccin. Je suis à un niveau de crainte zéro et me suis fait vacciner dès que j’ai pu, encore hier par du bivalent. Mais je décide pour moi, pour me protéger, et pas pour les autres; malgré ma confiance presque totale en la vaccination, je suis tout aussi convaincu qu’il faut respecter ceux qui en ont peur ou qui pensent autrement. Mais de quoi ont-ils peur au juste?

On ne connaît pas les effets à long terme du vaccin puisqu’il n’existe que depuis peu de mois, c’est une tautologie. Mais on sait aujourd’hui que le virus provoque des lésions neurologiques dont on ne comprend pas encore bien les mécanismes; pour le vaccin, on n’a pas de certitudes et ceux qui disent en avoir sont hors de la logique scientifique. A quelques exceptions près (thromboses), tout semble bien se passer, mais le doute reste permis: la parole dominante est parfois vacillante. Dès lors, quand on connaît les scandales passés (Médiator, crise des opioïdes, sang contaminé), il n’est pas complètement délirant de se méfier du futur, surtout quand tout se fait très vite en bousculant – légitimement – les processus de tests cliniques sous une pression émotive certaine. Alors, un jeune qui ne risque pas grand-chose s’il attrape le Covid serait-il complètement stupide de préférer s’abstenir, par prudence, de s’injecter dans le corps un produit dont il se méfie?

Les cafouillages

Dans cette crise, la communication et les postures étatiques ont été suffisamment, disons maladroites, pour ne pas traiter d’imbéciles sphériques les nombreux «méfiants modérés» qui refusent les pleins pouvoirs des tiers sur leur corps?

Pour se rendre compte de la faillibilité du jugement politique, il suffit de se souvenir des tonitruantes déclarations d’inutilité du masque… précédant son obligation; de penser en France à la destruction de millions de masques encore utilisables au plus fort de la crise en mars 2020 – un des motifs de la récente convocation d’Edouard Philippe devant la Cour de la République; de réaliser que, toujours en France, les promenades sur les plages furent interdites aux riverains (les autres ne pouvaient de toute façon pas se déplacer pour y accéder); que s’aérer dans les parcs fut également interdit; et que les sentiers de randonnées furent surveillés par des drones pour renvoyer chez eux les pauvres randonneurs qui n'aspiraient qu’à respirer un peu d’air pur. Tout cela pour confiner des familles dans la contagiosité de leurs studios ou appartements exigus. Sans parler des prévisions exagérément catastrophistes qui ont souvent fait pschiiit! Tous ces cafouillages devraient rendre humbles les autocrates de salon qui se croient infaillibles et ne respectent pas ceux qui sont d’un avis différent.

N’approchez pas sans pass vaccinal, cet homme est mort en bonne santé,
il ne faut pas risquer de le contaminer! © MF

Vers un nouveau totalitarisme global?

Intéressons-nous en passant à la Chine dont on connaît l’approche zéro-covid et la volonté de contrôle des comportements. Il est intéressant de relever que l’approche de ce pays a peu changé au cours des siècles. Déjà au temps de Mill, il en parlait en ces termes: «Ils ont réussi [à] uniformiser un peuple en faisant adopter par tous les mêmes maximes et les mêmes règles pour les mêmes pensées et les mêmes conduites. (...) Et, si l’individualité n’est pas capable de s’affirmer contre ce joug, l’Europe, malgré ses nobles antécédents (…) tendra à devenir une autre Chine.»

Ecrit en 1859! Cette vision, très générale, semble être aussi celle du Professeur Michael Esfeld, spécialiste de philosophie des sciences, qu’on ne peut soupçonner ni d’incompétence, ni d’irresponsabilité, ni de complotisme: «Une grande partie des formes d’organisation des groupes sociaux ainsi que des partis politiques – y compris ceux qui utilisent l’étiquette libérale – ont rejoint la tendance vers le nouveau totalitarisme du contrôle global.» C’est inquiétant.

Nos intervenants directs et indirects, de gauche à droite et par ordre d’apparition:
John Stuart Mill, Winston Churchill, Antoine Flahault, Michael Esfeld, Pierre-Yves Maillard. © DR

Et maintenant, tournons notre oreille vers le politique et écoutons ce qu’un homme, reconnu par ses pairs pour son intégrité… et par le fait de ne pas avoir la langue dans sa poche, pense de tout ça. J’ai nommé Pierre-Yves Maillard, conseiller d’Etat du canton de Vaud responsable du département de la santé et de l’action sociale pendant 15 ans, député au Conseil national, président de l’Union syndicale suisse. 

PYM: J’ai vécu comme responsable de la santé dans le canton de Vaud de nombreuses alarmes, allant du H1N1 à l’alerte Ebola, en passant par le SARS-COV2, les grippes aviaires, et il faut à chaque fois se préparer à la suivante. Bien sûr, la pandémie du Covid a eu une tout autre ampleur. Mais, comme pour les autres crises, des jeux d’influence sont toujours en jeu. On se souvient par exemple du Tamiflu presque imposé par l’OMS aux gouvernements lors de la crise SARS-COV2 alors que ses recommandations étaient fortement influencées par le lobbyisme de Roche au plus haut niveau.

Tyrannie de la majorité, tyrannie de l’opinion, tyrannie des médias?

MF: Nous avons évoqué en début d’article la tyrannie de la majorité et de l’opinion… auxquelles on pourrait ajouter celle du matraquage médiatique. Pierre-Yves Maillard, vous avez dans une interview à Anti | Thèse évoqué la difficulté de faire entendre une voix qui pense au-delà de la seule question de la réduction de circulation du virus; que pensez-vous de ces situations où toute réflexion qui s’éloigne d’une forme de pensée unique vous ostracise?

PYM: Il y a eu une inflation médiatique qui a nourri la peur, c’était fou. La pression sur les gouvernements qui en découla fut énorme. Toute critique à leur égard devait être modérée car tout le monde les rendait responsables du nombre de morts. Pour les spécialistes médicaux et les épidémiologistes, dans leur préoccupation naturelle de sauver des vies, tout le reste est devenu accessoire. Ils eurent une tribune permanente dans les médias, on n’entendait plus qu’eux. Des chiffres furent sortis de leur contexte, tout était en place pour orienter l’opinion publique vers une unique préoccupation. Des dégâts sanitaires importants autres que ceux causés par la circulation du virus, comme la dépression et le risque suicidaire qu’elle entraîne chez les jeunes, l’explosion de la dépendance aux écrans, les risques pour la santé liés au chômage et ceux liés à l’arrêt de l’école passèrent au second plan. On aurait pu éviter le passe-vaccinal, mais la Suisse a néanmoins été plutôt modérée dans ce domaine et a évité des excès qu’ont connus nos voisins. Je suis personnellement opposé à l’obligation de vaccination, y compris chez les soignants. Ce qui permet par ailleurs d’éviter d’aggraver les problèmes de pénurie de personnel. Mais surtout, même si le vaccin démontre une efficacité, son innocuité ne peut être démontrée avec certitude qu’après un certain temps. Donc une obligation vaccinale ne me paraît pas pouvoir être introduite dans un délai si court, sauf à provoquer des tensions extrêmes dans la société.

MF: Tout cela a amené à une forme de pensée unique?

PYM : Comme responsable politique, j’ai plaidé pour une certaine retenue. C’était difficile, mais possible. J’ai été un peu attaqué, mais j’étais préparé à cela. D’autres façons de voir les choses et de les dire étaient possibles. Quand il s’est agi de voter la loi sur le Covid avec ses restrictions, je l’ai fait, malgré quelques réticences. C’était un «paquet» et ne pas le voter aurait pu entraîner d’autres dégâts, un risque de fermeture de tout, d’empêcher la reprise d’activité dans un certain nombre de branches. C’était une question d’arbitrage.

MF: Ce type de pression extrême sur les libertés va-t-il se reproduire lors des prochaines pandémies?

PYM: Là où il y a eu exagération, il y aura un effet «retour de balancier». La résistance future sera plus grande. C’était l’un des risques en agissant trop fort: rendre des mesures éventuellement utiles plus difficiles à prendre à l’avenir. 

Des politiques différentes dans des pays différents

Chaque pays, ou presque, a mené sa propre politique sanitaire. La Suède a été libérale, la Chine coercitive. Les réponses à la crise ne furent pas partout identiques, loin s’en faut. Peut-on a posteriori tirer des enseignements d’un point de vue global de ces politiques diverses et variées? Que pensez-vous du cas de la Suède qui fut si fortement critiquée, systématiquement vilipendée?

PYM: C’était très étrange et pénible, cette agressivité des médias à l’égard de la Suède. Dans sa stratégie, elle jouissait d’un soutien populaire. Rappelons que la Suède était échaudée par une précédente crise: elle avait massivement vacciné sa population sur une base volontaire, et il y a eu des effets secondaires différés sous forme de graves narcolepsies. Elle déboursa d’importantes indemnités pour dédommager les victimes. Elle a fait un choix pas uniquement centré sur la lutte contre le virus, mais elle a aussi voulu éviter un trop fort stress sur la société. Elle a pris davantage en compte la santé psychique de sa population.

Courbes de contamination pour l’Autriche et la Suède. Johns Hopkins University

MF: Elle s’en est pourtant plutôt bien tirée, autant en terme d’incidence (contaminations) que de mortalité. Pour la mortalité, elle est à ce jour classée 47ème avec 2’038 morts par million d’habitants alors que l’Autriche, pays comparable à bien des égards mais qui fut beaucoup plus répressive (allant jusqu’à l’obligation vaccinale générale votée par son parlement) eut plus de décès: 38ème avec 2'375 morts par million d'habitants. 

Tableau de mortalité dans le monde à ce jour (Source : Le Monde)

PYM: On peut tirer des enseignements des différentes façons d’agir dans différents pays. Si tout le monde fait exactement la même chose, on ne peut faire un bilan et apprendre de la crise. Ce qui compte, c’est que les choix faits soient démocratiquement légitimes et raisonnablement inspirés des connaissances du moment.

Notons que la Suisse, qui ne confina pas, ne figure même pas dans ce tableau. Ceci ne veut évidemment pas dire que moins on prend de mesures moins on a de morts, mais simplement qu’une approche différente de la doxa «on confine point-barre et ceux qui ne le font pas sont des crétins» mérite écoute et respect.

Le cas particulier de la France

Nos frères de langue sont souvent savoureux dans leur art administratif de l’usine à gaz. Là, ça n’a pas raté, évidemment. Seul pays au monde capable d’inventer des attestations auto-signées autorisant à sortir de chez soi. Outre ce singulier rapport à ses lois, la France a aussi osé le principe de nuisance étatique. Mesdames et Messieurs, écoutez la déclaration stupéfiante du Président de tous les Français: «Là, les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder. Et donc on va continuer à le faire jusqu’au bout. C’est là la stratégie.» 

Ici, le but de «nuire aux autres» est explicitement déclaré en tant que politique publique; le concept de non-nuisance est officiellement inversé. Et ça marche puisqu’il fut réélu. Mais avec une telle absence de pédagogie, peut-on vraiment en vouloir à ceux qui se méfient… de se méfier et aux récalcitrants… de récalcitrer?

Restrictions de libertés: justifiées par des mesures proportionnées? (estimation Pr. Flahault)

Revenons un court instant au professeur Flahault à qui nous avons demandé, pour illustrer ces différences d’approche et de respect des libertés individuelles selon les pays, de juger sur une échelle de 0 à 10 si les pays cités respectaient les droits de leur minorité non-vaccinée, ou, ce qui revient au même, si les mesures prises étaient proportionnées et justifiées. Le tableau parle de lui-même, il n’y a pas lieu de le commenter.

Coûts des soins intensifs, saturation des hôpitaux

Ce sont les non-vaccinés qui finissent aux soins intensifs. Ils coûtent cher, c’est une réalité qu’il ne s’agit pas de nier. Les intégristes du pass vaccinal en font un argument, peut-être à tort, peut-être à raison. Ainsi, veut-on les empêcher de se rendre sur des lieux où ils pourraient se faire contaminer, mais surtout on veut, par ces restrictions de liberté, leur tordre le bras pour les obliger à se faire vacciner, on l’a compris. C’est entrer dans un débat moralement délicat, celui de la charge financière aux autres dans le cadre de la mutualisation des risques. Un fumeur coûte aux non-fumeurs, un habitué de la chopine aux abstinents. 

Même si le problème d'absorption de pics est moins critique pour les cirrhoses et les cancers du poumon parce qu’ils sont dilués dans un temps long, fondamentalement la question de la solidarité «sans restriction de liberté» est analogue. Faut-il pénaliser ceux qui ont choisi pour eux un comportement «à risque»?

N’entrez surtout pas ici pas sans pass vaccinal, vous risqueriez d’encombrer nos hôpitaux! © Photo Mariposa Fa

PYM: Je suis résolument contre. La question de savoir si ces personnes devraient payer une surprime d’assurances ou être moins remboursées est régulièrement posée, mais une telle pratique impliquerait une société de surveillance d’une telle complexité qu’il est préférable de s’abstenir. 

MF: Et en ce qui concerne la saturation des hôpitaux qui était peut-être le problème le plus sensible de la crise, quelle est votre vision des différents malades qui y participent?

PYM: C’est un point-clé. Il est normal qu’il y ait eu auparavant des réductions du nombre de lits car la durée des séjours à l’hôpital a régulièrement baissé ces dernières années, pour diverses raisons. Mais ce qui manque, c’est une capacité de réserve mobilisable en temps de pic pandémique. Bien sûr ça coûte et ça doit faire l’objet d’un financement complémentaire au financement par l’acte, mais c’est possible. C’est une question de choix politique, idéologique. Il y a de fortes résistances car nous sommes pollués par 30 ans de néolibéralisme. Actuellement, la loi Covid contraint les cantons à augmenter leur capacité de réserve. Vaud et Zürich ont déjà évolué dans ce sens. Quand on compare ce que coûte un confinement (ou l’arrêt de pans entiers de secteurs de l’économie), on parle de 30 à 40 milliards en Suisse pour le Covid. Avoir une capacité de réserve mobilisable a un coût certain, évidemment, mais au final bien inférieur. Une des causes principales de ces très coûteux lockdowns [confinements] était la volonté d’éviter les drames de saturation des hôpitaux, situation insupportable, tel celui de Bergame au début de l’épidémie. 

MF: Alors est-il juste que les non-vaccinés soient les boucs émissaires des décisions prises par les politiques qui ont réduit la capacité hospitalière pour fonctionner en flux tendu?

PYM: Il y a des horreurs qui ont été dites quand certains ont parlé de leur refuser l’accès aux soins. Mais le mouvement anti-vax a aussi eu ses outrances. Dans ces moments, chacun devrait essayer d’agir et parler avec retenue.

A-t-on toujours le choix?

«Si on a le choix, la possibilité de se soustraire à la nuisance de l’autre, on ne peut pas l’en tenir pour responsable», écrivit Mill. A nouveau, si l’idée est séduisante et donne cohérence à sa doctrine libérale, à nouveau elle se heurte au mur de la réalité. Ainsi, si un non-vacciné a le choix plutôt facile de renoncer à aller au théâtre, au restaurant ou au musée, c’est moins évident pour lui de renoncer à son emploi, et, insistons, à voir ses proches à l’hôpital ou en EMS.

J’ai parlé dans Les Convois de la Liberté de la chanteuse Hana Horka qui est morte à l’âge de 57 ans, après avoir délibérément contracté le virus afin d’obtenir l’équivalent du pass vaccinal pour pouvoir continuer à vivre une vie un tant soit peu normale. Hana Horka payait ses impôts, n’enfreignait aucune loi, ne faisait de mal à personne. Elle est morte d’être exclue de la vie courante par le pass vaccinal. On peut pour le moins dire que le gouvernement et ses lois lui a nui… et donc qu’il devrait être sanctionné pour cela. Mais Hana Horka avait le choix de ne pas le faire, elle a donc engagé sa responsabilité individuelle, et si ça c’est mal terminé pour elle, il n’y a, selon Mill, pas lieu d’en blâmer les autres. On a le droit d’être d’accord ou pas. 

Et le futur?

Alors Mill, du vent? Comme tout concept, il a ses limites, mais ce vent est néanmoins rafraîchissant. Il décille nos yeux embrumés qui peinent à voir l’Etat qui tend à contrôler plus que nécessaire. La solidarité citoyenne est un acquis précieux, mais ne doit pas servir les causes autoritaires. Qu’en sera-t-il du futur? Une nouvelle pandémie se déroulera-t-elle selon le même schéma? Plus largement, les restrictions de liberté vécues lors de cette crise vont-elles s’accentuer? Mill craint qu’on ne suive l’exemple de la Chine, Michael Esfeld craint un totalitarisme du contrôle global, et personnellement je crains qu’ils aient raison. Mais laissons le mot de la fin à John Stuart Mill: 

«L’humanité gagnera davantage à laisser chaque homme vivre comme bon lui semble qu’à le contraindre à vivre comme bon semble aux autres.»  

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

3 Commentaires

@Elissa 18.11.2022 | 08h39

«Merci pour cet article humain, qui ne cherche pas à aller vite en besogne en agitant des peurs, mais nous invite à prendre le temps de la réflexion sur une problématique complexe. Un temps et un calme nécessaire à la compréhension et à la mobilisation de valeurs éthiques essentielles telles que le droit à l'esprit critique, l'importance de l'existence d'une voix d'opposition dans un régime démocratique, même si comme le chantait Brassens, les braves gens n'aiment pas que l'on prenne une autre route qu'eux...»


@swannty 18.11.2022 | 11h17

«Merci pour ce très bon article. Néanmoins votre texte aborde la question de l'obligation vaccinale sans pour autant parler de la question des brevets. Hors cette problématique est essentielle, car si l'État devait imposer un produit "sous licence" à la population, nous (citoyens) deviendrions totalement tributaire de règles, non-plus démocratiques, mais commerciales et qui plus est soumis au secret des affaires.
»


@simone 18.11.2022 | 18h06

«Quel excellent article. Peut-être peut-on en tirer la conclusion que la "capacité d'adaptation des hôpitaux à une pandémie" doit être excellente et si possible inutile, comme on le dit pour l'assurance maladie et l'armée : une excellence nécessaire et dans l'idéal, inutile.
Suzette Sandoz»


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