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ACTUEL / Brésil

Où en est le mouvement «Femmes unies contre Bolsonaro» aujourd’hui?

L e 29 septembre 2018, elles étaient des centaines de milliers à défiler dans les rues de toutes les villes du Brésil contre la candidature de Jair Bolsonaro à la présidence du pays. À la manœuvre, une publicitaire de Salvador de Bahia, Ludmilla Teixeira, qui avait créé un mois plus tôt le groupe Facebook «Mulheres unidas contra Bolsonaro» (femmes unies contre Bolsonaro), qui affichait alors près de quatre millions de membres. Le 28 octobre 2018, Jair Bolsonaro est cependant élu président par 55% des votants, dont une importante proportion de femmes. Jair Bolsonaro a pris ses fonctions le 1er janvier 2019. Deux semaines après son intronisation, où en est le mouvement féministe «Mulheres unidas contra Bolsonaro», désormais dans l’opposition? Les réponses de Ludmilla Teixeira


Jean-Jacques Fontaine, journaliste, Rio de Janeiro


© Twitter

Ludmilla, qui êtes-vous en fait?

Je m’appelle Ludmilla Teixeira, je suis noire, j’habite à Salvador de Bahia. En créant le groupe «Mulheres unidas contra Bolsonaro» sur Facebook, j’ai voulu que ce soit un canal de communication entre les femmes pour les rendre plus fortes en leur offrant un espace d’expression sécurisé pour discuter ce qui se passait au Brésil, partager nos craintes.


Ludmilla Teixeira était au FIFDH (Festival du film et forum international sur les droits humains) à Genève le 14 mars 2019, dans le cadre de la table ronde "Pour les peuples, contre les populismes?"



Pourquoi le recours aux réseaux sociaux pour défendre votre cause?

En cherchant sur internet, je me suis aperçue qu’il y avait une grande indignation diffuse des femmes, mais qu’elle manquait de force collective. Chacune s’exprimait de façon individuelle sur son profil Facebook contre la candidature de Bolsonaro, mais il n’y avait aucun profil de groupe à ce sujet. Un groupe sur les réseaux sociaux, c’est différent d’une page internet, cela touche plus de gens et permet de partager les choses collectivement. C’est à partir de là que j’ai décidé, moi qui suis femme et formée en communication de créer un groupe seulement de femmes sur Facebook, «Mulheres unidas contra Bolsonaro» – (femmes ensemble contre Bolsonaro), avec le hashtag #EleNao – (pas lui!) Ce groupe est né le 31 août 2018, mais je ne m’attendais pas à ce qu’il ait autant d’ampleur.

En octobre, le groupe comptait presque 4 millions d’adhérents et le hashtag #EleNao était vu comme une marque importante de la campagne électorale, mais finalement une majorité de femmes a tout de même voté pour Bolsonaro…

J’attribue cela aux fake news. Il y a eu des attaques massives de désinformation sur Whatshapp, pour décrédibiliser le mouvement. Si le débat électoral avait réellement pu avoir lieu, si on avait pu débattre des programmes de chacun des candidats pour le Brésil, pour les femmes, pour les minorités, je suis convaincue que Bolsonaro n’aurait jamais gagné les élections. Mais la campagne de Bolsonaro a fonctionné parce qu’elle était basée sur des mensonges et des calomnies. Ça a été un jeu sale… À cause de tout cela, il est difficile de faire une analyse rigoureuse du pourquoi tant de femmes ont fini par admirer et choisir Bolsonaro. C’est sans doute plus un vote anti-PT parce que le Parti des Travailleurs était devenu le symbole de la corruption, plutôt que pro-Bolsonaro.

Où en êtes-vous aujourd’hui?

Après les élections, on ne s’est pas arrêté, malgré les incertitudes de la situation postélectorale. Le groupe travaille sur les questions éducatives, surtout celles qui ont trait aux préjugés, au combat contre le machisme et l’homophobie. On fonctionne en tant que réseau féministe, on recueille beaucoup de témoignages de vie de femmes, de leurs luttes quotidiennes, on discute comment résister à l’oppression, on bataille ardemment sur ces questions d’éducation.

En ce début de gouvernement Bolsonaro, vous sentez des limitations ou il y a encore des espaces pour agir?

Les activistes comme «As mães do Arco Iris» qui regroupe des mères lesbiennes, les mouvements nègres, les quilombolas sont attaqués par ce gouvernement qui veut éliminer les protections sur la question indigène et sur la démarcation des terres. Pour notre résistance, internet est un outil utile, mais il va falloir sortir du champ virtuel pour aller dans le réel. Descendre dans la rue quand c’est nécessaire.

La nouvelle ministre des Droits de l’homme et de la Famille, Damares Alves, est une pasteur évangélique, elle s’affiche ouvertement pour la religion à l’école, contre l’avortement et l’homosexualité. Vous imaginez pouvoir échanger avec elle?

Malheureusement, de notre point de vue, la nomination de Damares Alves au poste de ministre de la Famille est une absurdité. Dans un État constitutionnellement laïque, une personne qui veut obliger les gens à suivre les enseignements de la Bible, ce n’est pas possible. Le Brésil est multireligieux. Il existe d’autres croyances que la religion chrétienne. Son discours autoritaire, rempli de préjugés, ne contribue pas au bien-être social de ce pays.

Nous, les femmes, on a surtout peur de son projet de «bourse viol», car c’est un recul par rapport à la situation actuelle. Le projet, qui veut préserver le fœtus, vient en aide financièrement à la femme pour qu’elle garde l’enfant. Il abolit le droit à l’avortement suite au stupre, qui existe dans la loi actuelle. Je m’interroge. Dans quel état psychologique va se retrouver la femme qui accouche d’un enfant né d’un abus? La mesure oblige les femmes victimes de viol à garder l’enfant, mais ne leur donne aucun appui pour les conséquences que cela engendre. En plus, le violeur devient légalement géniteur. C’est très inquiétant.

Si les minorités s’unissent, elles vont devenir la majorité.

Votre mouvement a déjà une date en vue pour mener une action publique dans la rue?

On est en train de discuter avec les responsables d’autres mouvements sociaux pour définir une date. Ce ne sont pas les thèmes de revendications qui manquent.

Vous ne craignez pas, en vous alliant ainsi à d’autres mouvements, de perdre l’identité qui a fait la force du mouvement «Mulheres unidas contra Bolsonaro»?

Non, parce que si les minorités s’unissent, elles vont devenir la majorité. Notre mouvement a toujours encouragé les luttes indigènes, la lutte des noirs, des LGBT. Il y a des femmes dans tous ces secteurs. Donc la lutte des femmes est transversale. Moi-même, je suis femme, mais aussi nordestine et noire, je ne peux pas dissocier ces différents aspects. Il nous faut nous unir contre ce gouvernement qui va mener pendant quatre ans des attaques contre les droits populaires, ceux de la famille et les choix de genre individuels.

Donc vous estimez qu’il y a encore une marge pour le débat démocratique? Le risque d’un coup d’état fasciste ou autoritaire n’est pas d’actualité dans ce Brésil de Bolsonaro?

Au contraire ! Nous savons qu’il existe un danger immédiat d’attaques contre la démocratie. Par exemple, il y a un projet en discussion au parlement qui veut amplifier la loi antiterroriste promulguée à l’occasion des Jeux olympiques de Rio de Janeiro en 2016 en incluant dans la définition du terrorisme les activistes des mouvements sociaux. Avec une telle loi, je deviendrais moi-même une criminelle.

Et puis, il y a un vice-président qui a déjà fait des déclarations inquiétantes, il y a beaucoup de rumeurs dans l’armée à propos d’un éventuel coup d’État. Je ne peux rien confirmer, mais il faut rester vigilants, très vigilants. Nous savons qu’un de leurs objectifs, c’est de miner notre résistance. On ne peut pas s’endormir.


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1 Commentaire

@stef 17.02.2019 | 20h09

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