keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / Analyse

Le Brésil de Bolsonaro

«Nous n’avions qu’un seul héros au Brésil, Ayrton Senna, le coureur automobile. Maintenant, on en a un deuxième, Jair Bolsonaro. Il va sauver le pays». Ce cri du cœur d’un Brésilien vivant en Suisse résume à lui seul ce qui a motivé une bonne partie des 55% d’électeurs à porter à la présidence de la République fédérative du Brésil le candidat de l’extrême-droite. Les autres l’ont fait par dégoût de gauche gouvernementale dominée par le Parti des Travailleurs depuis 2003, le PT qui a plongé le pays dans la corruption systémique et la récession économique.


Jean-Jacques Fontaine, journaliste, Rio de Janeiro


Mais qu’est-ce que le «sauveur du Brésil» propose? Un programme de législature très vague, mâtiné de promesses-chocs: gouverner avec l’aide de Dieu et de la Constitution pour extirper le communisme.  

Extirper le communisme, quel communisme?

«Il n’y aura plus de cohabitation avec le socialisme, le communisme, le populisme et l’extrémisme de la gauche. Nous allons changer le Brésil». Le premier discours de Bolsonaro, sur Facebook, après sa victoire, n’est pas un message de réconciliation, c’est une déclaration de guerre. Qui rejoint une promesse de l’alors candidat Bolsonaro, la semaine dernière: «les marginaux rouges n’auront d’autre choix que la prison ou l’exil».

Mais de quel «communisme» diable parle-t-il? Le Brésil a-t-il vécu sous cette férule depuis le premier gouvernement de Lula? Aucune entorse aux règles démocratiques n’a été commise jusqu’à ce jour. Une «lettre au peuple brésilien», écrite par le candidat Lula en 2003, promettait qu’en cas d’élection, il ne serait pas attenté aux libertés économiques ni à la propriété privée. Cet engagement a été respecté par tous les gouvernements d’après. Il n’y a pas eu non plus la mise en place d’un État autoritaire à la Chavez ou Maduro, comme au Vénézuéla. Sur le plan international, la «fraternité» molle avec Cuba n’a pas empêché un grand respect des traités internationaux.

Certes, durant les années Lula et Dilma Roussef, le Parti des Travailleurs a commis de graves erreurs. Faisant notamment de la corruption politique un système de gouvernement et déclenchant, par son dogmatisme, à partir de 2012, la plus grave crise économique et sociale du Brésil. En refusant encore aujourd’hui d’en faire la critique, le PT porte une lourde responsabilité dans la marche victorieuse de Bolsonaro vers la présidence du pays. Mais on cherchera vainement dans sa gestion du pouvoir des tentatives de «soviétisation». En voulant «extirper le communisme», Bolsonaro se trompe de cible, mais, peu importe, l’amalgame a fonctionné auprès des électeurs.

Gouverner avec l’aide de Dieu, mais quel Dieu?

Jusqu’en 2016, le capitaine retraité Jair Bolsonaro était un catholique bon teint. Comme la majorité de ses concitoyens. Le Brésil abrite 15% des catholiques du monde. Et puis, cette année-là, il se fait baptiser dans les eaux du Jourdain par un prédicateur évangéliste. Pur opportunisme politique. Il a découvert l’intérêt de courtiser les adeptes de ces religions protestantes, d’obédience nord-américaine, qui ont le vent en poupe au Brésil: déjà 26% des chrétiens du pays. Beaucoup d’électeurs potentiels.

Depuis, Bolsonaro ne parle en public que la main sur la Bible. Une Bible qui, selon son interprétation, condamne l’avortement, les homosexuels et toutes les minorités déviantes. Pas de quartiers, même pour sa famille! «Je préférerais voir mon fils mort plutôt qu’en compagnie d’un moustachu».

Pour rétablir cet ordre moral à sa sauce, il pourra compter sur la «bancada» des évangélistes au Congrès. Elle totalise 82 députés déclarés, mais peut compter sur l’appui de 150 à 180 des 513 parlementaires élus début octobre.

L’autre main sur la Constitution, mais quelle Constitution?

Lors de ce premier discours de victoire, prononcé dimanche soir sur Facebook, Jair Bolsonaro tenait la Bible dans sa main gauche et ostensiblement la Constitution dans sa main droite. Promettant de ne jamais s’en écarter. Cette Constitution, c’est celle de 1989, adoptée en lieu et place de celle qui avait cours du temps de la dictature militaire. Une Constitution toute neuve alors, ce qui montre bien que les textes fondateurs d’une nation peuvent être changés. Bolsonaro ne manquera sûrement pas de le faire. Dans ses promesses de campagne, il l’a dit sur plusieurs dossiers.

À propos de la lutte conte la violence et la criminalité, il veut abaisser la majorité pénale à 17 ans pour traquer les mineurs délinquants. Cela signifie qu’il devra remettre en cause le «Estatuto do Menor», le Statut du Mineur. C’est un texte constitutionnel. Il fixe cette majorité pénale, comme la majorité politique, à 18 ans. Pour modifier les choses, il lui faudra donc un vote au 2/3 du Congrès et du Sénat puisqu’il s’agit d’une modification de la charte fondamentale.

Idem pour le port d’armes. Le «Estatuto do Desarmamanento», adopté en 2003, pour contrôler le port d’armes par les civils est lui aussi un texte constitutionnel. L’abroger demandera l’appui de la «bancada da bala», le lobby des défenseurs des armes à feu. Ils occupent désormais 35% des sièges du Congrès. 73 de leurs députés sont des militaires ou des policiers, contre 18 dans la législature précédente. Bolsonaro peut compter sur eux. Il a déclaré lors d’un de ses meetings qu’un policier qui tue un délinquant devrait être décoré au lieu d’être condamné.

Combattre la violence par la violence?

En 2017, 61 619 homicides ont été commis au Brésil, selon le Forum brésilien de sécurité publique. 170 personnes par jour dont un noir chaque 23 minutes. 5012 personnes tuées l’ont été par des policiers en service, 19% de plus en 2017 qu’en 2016.

Affirmer dès lors, comme le fait Bolsonaro «qu’un bon bandit est un bandit mort» et «qu’un policier qui tue est un homme à récompenser» laisse présager le pire. Human Right Watch s’en inquiète d’ailleurs. L’ONG déclare dans un appel urgent vouloir surveiller la présidence de Jair Bolsonaro pour ce qui est de la protection des droits humains:

«Le Brésil a des juges indépendants, des procureurs et des défenseurs publics engagés, des journalistes courageux et une société civile vibrante», affirme José Miguel Vivanco, directeur de la division Amériques de Human Rights Watch. «Nous nous joindrons à eux pour nous opposer à toute tentative visant à éroder les droits et les institutions démocratiques que le Brésil a laborieusement mis en place au cours des trois dernières décennies.»

Triste Amazonie…

«Nous ne délimiterons plus un seul millimètre de réserve indigène». C’est encore une promesse-choc du candidat Bolsonaro. Il va sans doute l’honorer dès le 1er janvier 2019, date de son intronisation. Elle ouvre la voie à une accélération du déboisement de l’Amazonie, car créer des sanctuaires indigènes dans la forêt a été une des mesures qui a permis de réduire le volume des arbres abattus ces dernières années. Et, bien sûr, de rendre aux Indiens quelques-uns de leurs territoires ancestraux.

La pression sur la forêt provient des éleveurs de viande, chaque fois plus poussés vers le Nord par l’avance de la culture du soja dans le Centre-Ouest. Bolsonaro avait annoncé que, s’il était élu, il allait fusionner le ministère de l’Environnement avec celui de l’Agriculture. Aux dernières nouvelles, il semble qu’il ne le fera pas. Et qu’il respectera l’Accord de Paris sur le climat qu’il prétendait dénoncer. Mais qu’à la tête du ministère de l’Environnement, il placera une figure issue de la «bancada do boi», le regroupement des acteurs de l’agrobusiness.

Au Congrès, la «bancada do boi» compte 54 députés déclarés, mais peut s’appuyer sur 119 autres, au coup par coup, selon les projets de loi discutés. Les écologistes s’en inquiètent à juste titre. Ainsi, la présidente de l’Institut fédéral de l’Environnement (IBAMA) craint «la mise en place de projets à fort impact environnemental, sans analyse préalable, ce qui ferait reculer le pays de quatre décennies».

Emilio La Rovere, directeur du laboratoire d’Études de l’Environnement de l’université fédérale de Rio de Janeiro, souligne quant à lui que les propos de Bolsonaro «rappellent la doctrine du développement à tout prix qui régnait à l’époque de la dictature militaire, une doctrine selon laquelle la protection de l’environnement est vue comme un obstacle». Au chercheur de rappeler que les efforts consentis ces quinze dernières années pour préserver l’exceptionnelle biodiversité de la forêt amazonienne et réduire de moitié les émissions de gaz à effet de serre risqueraient d’être anéantis par une telle approche.

«Bolsonaro, le héraut de toutes les violences de la société brésilienne» (Regards.fr)

«J’ai travaillé gratuitement pour toi et j’ai reçu en récompense ce qu’un salaire ne pourra jamais payer, la libération de mon Brésil», «Mon président, Dieu soit avec toi, prends soin de notre Brésil», «Pour la première fois au Brésil, un président est élu en pyjama et sans faire campagne dans la rue». Tout de suite après son discours de victoire, le «sauveur du pays» suscitait un engouement sans précédent sur les réseaux sociaux. Plus de 187'000 commentaires partagés déjà à 7 heures du matin au Brésil, soit 10 heures après l’annonce du résultat du scrutin.

On peut imaginer qu’avec le temps, l’enthousiasme pour le petit capitaine fléchira. Mais pas nécessairement le nombre de ses supporters, nostalgiques du régime militaire, qui appellent à un durcissement des règles démocratiques. Nostalgie n’est pas le bon mot. La moyenne d’âge, encore relativement basse, fait que la majorité de la population adulte n’a pas vécu la dictature de 1964-1985.

Mais au Congrès, la «bancada BBB», Bœuf, Balle et Bible, traverse les 30 partis politiques qui siègent, et assure pour l’instant au nouveau président une assise parlementaire confortable.

Que pourrait être l’après-Bolsonaro?

Un second mandat Bolsonaro en 2022, s’il réussit à conserver l’appui de ses hétéroclites suiveurs d’aujourd’hui, ce sera difficile, estiment la plupart des observateurs. La réalité des faits risque de la lézarder. Il sera par exemple ardu de concilier la réforme nécessaire de la prévoyance, qui impose la fin des privilèges de certaines corporations, avec l’adhésion de ces mêmes catégories sociales à ces mesures politiques qui les pénalisent.

Laisser la bride sur le cou aux policiers et réarmer les citoyens ne va pas non plus faire baisser la violence, au contraire. Le front sécuritaire bolsonarien risque alors de se fissurer.

Quant à la politique ultralibérale prônée par le futur ministre de l’Économie Paulo Guedes, fidèle élève de l’école des Chicago Boys, elle ne portera ses fruits que si la conjoncture internationale s’améliore, notamment en ce qui concerne le cours des commodités. Le Brésil est en effet essentiellement un exportateur de matières premières et de denrées agricoles, soumises à ces fluctuations mondiales. Et favoriser l’agrobusiness et les grandes entreprises par des baisses d’impôts, au détriment des investissements sociaux fera augmenter les inégalités dans un pays qui est déjà un triste champion dans ce domaine.

Les opposants à la politique de Bolsonaro ont devant eux un puissant défi à relever: recomposer l’éventail des forces démocratiques et citoyennes. Sur le modèle, peut-être, de ce qui s’est fait au Mexique, avec le pacte national mis en place il y a quelques années autour d’une dizaine d’objectifs stratégiques que tous les partis s’engageaient à appliquer. La tentative a valu ce qu’elle valait, mais elle a permis au Mexique de ne pas sombrer complètement dans la violence et le chaos.

Et d’élire à la présidence, en juillet dernier, Andrés Manuel Lopez Obrador qui promet de mettre fin à la «corruption du Parti révolutionnaire institutionnel» à la tête du pays depuis des lustres et d’apporter «de profonds changements sans recourir à la dictature». Au Brésil, l’ancien président Fernando Henrique Cardoso (1994-2002) prône depuis plusieurs années une telle stratégie. Au début de la campagne du second tour, il a approché Fernando Haddad dans cette perspective. Les exigences du PT étaient alors telles, exigeant la relaxation de Lula, que l’essai a tourné court.

C’est pourtant vraisemblablement la seule voie possible pour recomposer le jeu démocratique au Brésil. Reste à convaincre suffisamment de monde pour construire une large alliance, politique et citoyenne. Cela arrivera. Le Brésil a toujours su relever la tête après ses crises. Cela arrivera, mais quand?


Retrouvez le texte original sur le blog de Jean-Jacques Fontaine: Vision Brésil

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

2 Commentaires

@Bogner Shiva 212 30.10.2018 | 13h31

«Un gros pavé de plus sur la route de notre extinction, de la déliquescence définitive de notre civilisation.»


@yvoire 30.10.2018 | 21h02

«Encore un "wake up call" après celui de l'élection de Trump, du Président philippin et de M. Salvini. Mais les démocraties traditionnelles ne font rien pour arrêter l'avancée des régimes extrémistes. Les gouvernants européens "ne Bouffent pas de foin" ils connaissent la recette pour contrer la vague mais le courage leur manque. Ils savent que cette arrivée massive des immigrés non-qualifiés attisent la haine contre l'ordre établi, mais on ne fait rien. Aidez l'Afrique à s'en sortir pour rapatrier ses enfants et leurs offrir une vie digne au lieu que l'extrême droite n’utilise leurs misères comme argument pour nous prendre le pouvoir. »


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

© 2018 - Association Bon pour la tête | une création WGR