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ACTUEL / Élections au Brésil

L’effet Bolsonaro: dépit et revanche

C omment peut-on être une femme noire, pauvre, transsexuelle habitant une favela et voter pour Jair Bolsonaro?! Wladimir, directeur d’une radio communautaire dans une favela de Rio de Janeiro, m’a envoyé ce message désespéré juste avant les élections brésiliennes. Il résume parfaitement l’incongruité du candidat qu’on nomme un peu rapidement le Trump des tropiques et qui vient de remporter le premier tour du scrutin présidentiel du 7 octobre avec 46,03% des voix. Son rival du Parti des Travailleurs (PT), Fernando Haddad, ancien ministre de l’éducation puis maire de São Paulo, adoubé par Lula, a obtenu 29,27%.

Certes, selon le dernier sondage de l’IBOPE avant le vote, le candidat d’extrême-droite Jair Bolsonaro était soutenu avant tout par des hommes (39%) aisés (51%), universitaires (43%) blancs (37%) et évangélistes (43%). Mais selon le même sondage, on constate qu’un électeur pauvre sur cinq et un jeune sur trois se prononçait en sa faveur.

Dans le chaos économique et politique du Brésil, les responsables du Parti des Travailleurs (PT) ont fait, comme les démocrates aux États-Unis en 2016, un mauvais choix de candidat. Les Brésiliens de toutes conditions en avaient assez d’une classe politique corrompue, tous partis confondus. En présentant Fernando Haddad, le PT a, comme dans le cas de Hillary Clinton, proposé un autre membre de ce qui est considéré comme l’establishment. Mais contrairement à Trump, Bolsonaro fait aussi partie de cette classe de politiciens aux confortables indemnités. Sa chance est qu’il n’a, jusqu’à présent, pas trop fait parler de lui car il n’a tout simplement pas fait grand chose à la Chambre des députés où il siège depuis 18 ans. Cela lui permet de poser en homme nouveau et providentiel face à une population déboussolée. 

Une chute aux lourdes conséquences

La chute du Brésil initiée en 2014 par une crise économique révélatrice des failles de la croissance précédente a été de la même ampleur que les espoirs suscités sous la fin du mandat de Henrique Cardoso puis de ceux de Lula. De 2008 à 2016, j’ai parcouru le Brésil et tout particulièrement les favelas de Rio de Janeiro avec le journaliste Jean-Jacques Fontaine dans le cadre de notre projet de formation en journalisme dans les radios communautaires. Pour beaucoup de nos interlocuteurs, la vie quotidienne avait changé au début de cette période: les royalties du pétrole à Rio de Janeiro et les revenus issus de l’exportation massive de commodités (soja, fer, coton, sucre, viande, oranges, etc.) avaient permis à trente millions de Brésiliens de sortir de la pauvreté. Les allocations sociales (bolsa familia) et l’aide aux paysans pauvres (bolsa verde) avaient, malgré toutes leurs faiblesses, ôté l’angoisse du lendemain à un secteur gigantesque de la population brésilienne.

De vastes programmes de formation pour adulte et d’appui aux petites et moyennes entreprises (SEBRAE, SENAI, SENAC) ont aidé à tisser un réseau économique régional sans précédent et fait migrer des millions de personnes hors du secteur informel. Si de nombreux bénéficiaires de cette embellie de l’époque votent maintenant pour le candidat provocateur Bolsonaro, c’est plus par dépit que par enthousiasme.

Retour du chômage

Car la déconfiture économique liée à la chute des prix du pétrole et d’autres produits d’exportation a ramené le chômage. Les différents États du pays n’ont plus les moyens de poursuivre leurs programmes sociaux et les jeunes sans emploi et sans espoir sont redevenus de la chair à canon des groupes mafieux. Je n’oserais plus entrer dans la plupart des favelas où nous avons laissé de nombreux amis.

Mais Jair Bolsonaro n’est pas que le représentant d’une extrême-droite délirante passionnée par les armes à feu. Il représente aussi une certaine revanche d’une classe moyenne supérieure qui n’a jamais digéré l’accès des «farofeiros» (littéralement les mangeurs de farine de manioc) à un mode de vie qui se rapprochait timidement du leur. Ils n’ont jamais pardonné à Lula ses fautes de grammaire et son charisme qui avait même séduit parfois certains habitants des beaux quartiers. Pour eux, l’élection de Jair Bolsonaro c’est simplement le retour aux «vraies» valeurs conservatrices.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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