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ACTUEL / Narcissisme 2.0

Ô smartphone, dis-moi qui est la plus belle

O n a tous dans nos «amis» Facebook des gens qui adorent étaler leur vie privée aux yeux du monde, en se mettant en avant et en partageant chaque détail de leur existence sur le World Wide Web. D’où vient ce besoin de s’afficher en permanence? Quelle importance le selfie a-t-il pris dans le quotidien des internautes? L’écran du smartphone est-il le nouveau miroir du Soi? Tentatives d’explication.

Selfie. Le terme est entré dans le Larousse en 2015. Au Canada, on dit «égo-portrait». Et nos camarades québécois – adeptes de francisation à gogo – n’auraient, cette fois, pu viser plus juste. En anglais, selfie vient de self; soi-même. Nous-mêmes. A la base, c’est une photo de soi-même devenu un trend international qui est désormais l’arme marketing la plus utilisée du monde. Sur Internet, on ne jure plus que par ça. Du quidam à la plus populaire des célébrités. Aujourd’hui, on peut donc envoyer notre tête à l’envi dans un monde virtuel absolument sans limite, sous toutes les coutures, sous toutes les formes. Qu’il s’agisse d’illustrer des événements de notre existence ou simplement de nous muer en panneau publicitaire vivant de nous-même. 

Le selfie nous permet de faire notre auto-promo, d’alimenter notre narcissisme, quand bien même nous n’aurions rien à «vendre», rien de plus à offrir que la représentation idéalisée que l’on se fait de notre propre personne. Car la dimension prétendument spontanée des selfies est souvent biaisée. Personne ne poste une photo de lui-même prise du premier coup. On inspecte le cliché, on le juge et on l’améliore, à s’y reprendre un nombre incalculable de fois. Quitte à ce que ce dernier ne représente plus la réalité.

Elsa Godart, titulaire d’un doctorat en psychologie et psychanalyse, enseigne également la philosophie à l'Université Paris Est-Créteil. Dans son livre Je selfie donc je suis paru en 2016, elle s’interroge: «Y a-t-il scission entre ce que je ressens de moi et ce que je représente de moi? Et, surtout: le moi intérieur n’en vient-il pas à s’effacer, à s’évanouir ou à se modifier au contact de ce «double» virtuel?

Pourquoi?

Ce besoin intrinsèque d’afficher son être fantasmé en permanence sur Internet peut s’expliquer de plusieurs manières: il s’agit tout d’abord de «confirmer son existence», selon Elsa Godart, contactée par téléphone. Dans une société d’invisibilité telle que la nôtre, où règnent l’isolement, la solitude et la dépréciation personnelle, l’univers des réseaux sociaux est rassurant car «la lumière de l’altérité y est toujours allumée».

Il s’agit également de rechercher une validation de soi-même à l’extérieur. «Le sujet n’étant pas assuré de sa propre existence, il reste en attente de confirmation de lui-même en recherchant le maximum d’approbation de soi dans la multiplication des likes», explique encore la psychanalyste. Nul ne peut nier sentir frétiller son ego lorsque sa photo est «plébiscitée» par son «public» virtuel. D’ailleurs, il ne peut en être autrement car le bouton dislike n’existe pas et que les autres réactions sont limitées à des «haha», des «oh!» et des «aaaah».

Par curiosité, j'ai interrogé les personnes pouvant donner l’impression d’être «amoureuses de leur image» de mon réseau Facebook, mais peu d’entre elles m’ont répondu franchement. L’une m’a tout de même avoué que les likes boostent clairement son moral: «Dans un premier temps, les photos de moi que je postais étaient destinées à flatter mon ego après un très long burnout, explique Véronique Colagioia, 50 ans, active dans la mode et la création d’events. Désormais, il s’agit plutôt de marketing et de communication». (…) «Je pense qu’il vaut mieux éviter les réseaux sociaux lorsque l’on ne se sent pas bien, ajoute-t-elle, car ceux-ci reflètent une image faussée du monde réel, chacun essayant de se présenter sous son meilleur jour, quand la personne ne triche pas carrément sur sa situation… »

«Le nombre de like ne sera jamais suffisant. Aussi, ce qui aurait vertu à rassurer, peut au contraire être source d’inquiétude»

Elsa Godart

«Plus je doute de mon moi et plus je selfie, résume Elsa Godart dans son livre. Toutefois, plus je selfie et plus je doute. Cercle vicieux qui enferme le moi et le condamne à une gestation permanente et inéluctable.» (…) «Le nombre de like ne sera jamais suffisant. Aussi, ce qui aurait vertu à rassurer, peut au contraire être source d’inquiétude.»

Pour aller encore plus loin, m’explique encore la professeure au téléphone, cette mode du selfie pourrait également être une manière d’embrasser cette société de divertissement afin de lutter contre la peur de la mort. Car Internet est un «temps hors temps» qui, par définition, défie la mort.

L’un des autres élément d’explications de cette explosion du narcissisme sur Internet se situe dans la course à la starification. L’image de nous-mêmes, pour autant qu’elle suscite suffisamment d’intérêt et déclenche suffisamment de réactions, a le pouvoir de changer notre vie. Plus besoin alors de mériter cet intérêt à travers nos actions, ou nos talents, il suffit désormais de savoir jouer de son image, de vendre sa personne au sens propre. Les exemples ne manquent pas, dans le star system, d’individus passés de l’ombre à la lumière en quelques flashes. Cela va des courbes de Kim Kardashian (reine incontestée de la mode selfie), au sourire ultra-bright de Cameron Dallas (devenu coqueluche des ados après quelques vidéos de lui-même), à la gueule d’ange de Jeremy Meeks (désormais mannequin, fiancé à l’héritière de l’Empire britannique Topshop grâce à son mugshot en prison).

Kim Kardashian, Jeremy Meeks et Cameron Dallas, tous célèbres pour rien. © Instagram

En 1956, les sociologues Donald Horton et Richard Wohl lancèrent la théorie intitulée parasocial interaction pour expliquer comment les spectateurs d’une émission télévisée ou d’un talk-show développent le sentiment d’avoir une relation personnelle avec les célébrités, les animateurs ou toute autre personne apparaissant régulièrement à l'écran. Cette impression que les stars s’adressent directement à eux, à travers l'image. A l'époque, cette théorie était unilatérale. Mais désormais, comme le souligne Tilo Hartmann de l’Université libre d’Amsterdam dans sa thèse, les avancées technologiques comme Twitter, Instagram et Facebook ont modifié la directionnalité de la communication entre les célébrités et leur public. L'échange va désormais dans les deux sens. Ce qui est un moyen pour le public de se donner l’illusion qu’il peut également devenir celui qui est vu, celui qui est perçu, donc celui qui existe, selon la théorie du philosophe irlandais George Berkeley.

Maladie mentale?

Ce phénomène de multiplication des comportements narcissiques et d’accentuation de l’obsession liée à l’apparence serait-il en train de devenir pathologique? C’est du moins la conclusion de deux chercheurs, Mark D. Griffiths, de la Nottingham Trent University, en Grande-Bretagne, et Janarthanan Balakrishnan, de la Thiagarajar School of Management, en Inde. Les deux psychologues ont développé la notion du Selfitis Behaviour Scale (échelle de comportement selfitis, ndlr) afin d’évaluer la gravité d’un comportement, comme le détaille le site Digital Marketing and Business.

A l’issue d’une étude conduite sur deux groupes de 200 participants, Mark Griffiths estime que sa théorie d’addiction aux selfies (ou selfitis) est valable et permet d’établir des données de référence pour que d’autres chercheurs puissent enquêter sur le concept de façon plus poussée et dans différents contextes.

«Le règne de l’image éphémère ne facilite pas la réappropriation de soi sous la forme d’un récit intérieur, d’une pensée construite, d’un questionnement philosophique ou encore d’un soliloque, selon Elsa Godart. L’époque de Descartes était certainement plus propice à ce genre de mouvement intérieur que ne l’est la nôtre.»

Alors, c'était «mieux avant?»



Je selfie donc je suis. Les métamorphoses du moi à l'ère du virtuel, Albin Michel, 2016.

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