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ENTRETIEN / VOTATION AVIONS DE COMBAT

Défense suisse: «Non à une puissance armée, oui à une puissance de paix»

U n livre qui tombe à pic. A trois mois de la votation sur l’achat de futurs avions de combat auquel il est opposé, le socialiste jurassien Pierre-Alain Fridez, conseiller national, membre de la Commission de politique de sécurité, publie un ouvrage qui nourrira utilement le débat. Son titre: «Sécurité et défense de la Suisse. Casser les tabous, oser les solutions». Rien d’un brûlot, venant de cet ancien antimilitariste converti, dit-il, au pragmatisme. Mais tout d’un manuel repensant la stratégie et la dimension de l’armée suisse.

A son arrivée au Conseil national, en décembre 2011, le docteur Pierre-Alain Fridez s’est retrouvé, sans l’avoir demandé, dans la Commission de politique de sécurité. Lui qui rêvait de s’occuper de santé… En réalité, cet ancien partisan de l’abolition de l’armée – il avait voté « oui » en 1989 – a tout de suite « croché » à cette matière. D’emblée, il a été membre d’une commission d’enquête parlementaire relative à la procédure d’acquisition des avions de combat Gripen. Quelque chose de très concret, d’assez excitant. Et maintenant, de sa part, un livre programmatique dans un domaine devenu familier. 

A quel moment avez-vous décidé d’écrire ce livre?

Cela date de ma participation, en 2014, à l’émission «Infrarouge» de la RTS dans le cadre de la campagne pro et anti-Gripen, justement. Sur le plateau, je faisais figure d’opposant face au chef du Département de la défense Ueli Maurer. Qui, à l’appui de son plaidoyer, m’invitait à aller voir en Ukraine, à 2000 km de chez nous, où la guerre sévissait. Ma réponse avait été très mauvaise. J’ai alors commencé à potasser le sujet. Après ma réélection en 2015, je suis entré au Conseil de l’Europe. Ce fut comme un déclic. Roger Nordmann, président du groupe socialiste au parlement fédéral, qui a préfacé mon livre, m’a proposé de rédiger une sorte de « livre blanc » sur les affaires de défense à l’attention du Parti socialiste.

Le PS a une culture antimilitariste…

Je n’ignore pas que le PS est historiquement abolitionniste. Mais voilà, à Berne se votent les crédits, c’est là qu’on essaie d’améliorer les choses. Je me suis donc lancé dans ce travail. J’ai lu une cinquantaine de bouquins. J’ai rédigé en 2017 un rapport d’une quarantaine de pages, devenu l’année suivante une base idéologique du groupe parlementaire socialiste sur ces aspects.

De 140'000 à 60'000 hommes

Quelle armée préconisez-vous?

Je propose de réduire les effectifs. Ils passeraient de 140'000 à 60'000 hommes. Ce nombre comprendrait une réserve d’environ 30'000 hommes, mobilisables quelques années encore après la fin de leur service pour parer à des coups durs, un peu sur le modèle du système «Sentinelle» mis sur pied en France suite aux attentats djihadistes. Le budget annuel de l’armée, lui, passerait de 5 à 4 milliards de francs.

Un milliard en moins?

Ce milliard d’économisé ne serait pas perdu, si j’ose dire. Cinq cents millions serviraient, premièrement, à renforcer les effectifs policiers cantonaux et municipaux de 3000 postes sur un total aujourd’hui de plus de 20 000, à étoffer de 10% le nombre actuel de 2000 garde-frontières. Le demi-milliard restant serait ventilé de la manière suivante: 100 millions permettraient, d’une part, de doubler, à 500 hommes, le contingent déployé à l’étranger dans des missions de promotion de la paix, pour l’heure principalement au Kosovo ; d’autre part, de renforcer les centres de la Confédération à vocation internationale établis à Genève, actifs dans la politique de sécurité, le déminage et le contrôle démocratique des forces armées. L’idée maîtresse étant que la paix générée dans le monde, c’est autant de paix chez nous.

Il reste 400 millions à distribuer.

Ces derniers 400 millions abonderaient l’aide publique au développement, à destination de l’Afrique essentiellement. D’un peu moins de 0,5% en 2020, la part du PIB suisse consacré à ce secteur passerait à 0,7%. Le principe étant, là aussi, qu’en oeuvrant à la diminution des tensions sur le continent africain, la Suisse contribue au maintien des populations sur place et par conséquent à la diminution des migrations, qui sont parfois facteurs de drames et de crispations.

«Le grand mythe national est celui de la dernière guerre»

On voit bien ce que vous voudriez faire de ce milliard gagné sur le budget ordinaire. Mais quelles seraient les missions de l’autre armée, celle à 4 milliards de francs?

Attardons-nous sur ses missions actuelles. Elles sont de défendre tous azimuts le pays, son rôle de toujours. Le grand mythe national qui guide l’armée est celui de la dernière guerre. Des forces massives étaient positionnées aux frontières et auraient de la sorte empêché une invasion. Je tiens à affirmer tout mon respect pour les militaires de l’époque, mais nous savons bien que l’Allemagne n’avait pas besoin de nous envahir pour satisfaire ses plans de conquêtes. Nous avons collaboré avec elle, légèrement de façon active, si je puis dire, en lui fournissant des devises contre de l’or et en permettant à une partie de ses matériels de transiter par notre territoire. Puis est venue la guerre froide. Les hommes suisses entre 20 et 50 se tinrent sur le pied de guerre, suivant cette logique très westphalienne d’un Etat indépendant mettant tout en œuvre pour parer une attaque d’un Etat à ses portes.

L’ancien ministre de la Défense Adolf Ogi a brisé cette logique dans les années 1990.

La chute du mur de Berlin a en effet marqué une rupture avec cette doctrine, mais pas complètement. Les effectifs de l’armée sont certes descendus, par paliers, de 500 000 à 140 000 hommes, dont une réserve de 40 000, mais la mission dans son acception traditionnelle est restée : défendre le pays, comme si nous étions seuls contre tous, selon la théorie de l’Alleingang, la voie solitaire. Or, les choses ont énormément changé. C’est ce que j’ai voulu montrer dans mon livre au terme d’un analyse géostratégique.

La doctrine suisse en matière d’armement est de disposer de la panoplie la plus complète, tant pour les Forces terrestres que pour les Forces aériennes. C’est cela que vous contestez.

Je le conteste d’autant plus que la plupart de nos armements sont obsolètes et que cela coûterait à la Suisse des sommes considérables pour les mettre à niveau. Nous venons de racheter des lance-mines pour 200 millions de francs, nous voulons à présent réparer pour 500 millions des chars Leopard, d’autres acquisitions encore sont prévues. Nous sommes à la croisée des chemins, c’est le moment de faire les bons choix d’armement, à partir d’une analyse réelle des risques auxquels notre pays pourrait être confronté.

L’armée en soutien des forces de police

Quels sont ces risques?

Ils sont hybrides: le terrorisme, les cyber-attaques, la criminalité aux frontières, à quoi il faut ajouter les risques liés au réchauffement climatique et aux pandémies. Les personnels devant être mis en première ligne sont à mon avis les forces de police, ainsi que le corps des garde-frontières, aidés par le renseignement. L’armée serait déployée de manière subsidiaire, en soutien, si les choses devaient devenir chaotiques. Il y a ensuite les menaces venant de l’espace aérien. On pense à des missiles balistiques, de croisière, à des attaques par drones. Ce sont là des armes du faible, que des terroristes ou des Etats comme l’Iran, entre autres, pourraient utiliser, même si le pays cité n’a pas l’intention de s’en prendre à la Suisse. Le Conseil fédéral le dit bien d’ailleurs: la Suisse n’a pas d’ennemis identifiables.

Soit, mais quelle place resterait à la défense conventionnelle? 

Prenons les Forces terrestres. L’armée redimensionnée garderait des forces combattantes mécanisées, des troupes du génie, un peu d’artillerie et un peu de tanks. Le nombre d’hélicoptères, matériel très utile dans une topographie comme la nôtre, devrait être augmenté en passant de 45 actuellement à 20 ou 30 de plus.

«Le char, un monstre aux pieds d’argile»

Les blindés, au rebut?

Le problème du blindé, c’est qu’il s’inscrit dans un combat de nature ancienne. Son rôle est de tirer sur d’autres blindés. C’est une arme qui a fait très peur par le passé. Mais depuis, il y a eu la découverte de la charge creuse qui perce les blindages. Pour y remédier, on a créé un monstre, avec double couche de blindage, d’où un poids plus important et une vitesse réduite, qui ne peut plus progresser sur tous les terrains, d’autant moins dans un pays comme la Suisse, avec ses cours d’eau, ses zones escarpées et boueuses. Cette arme qui coûte très cher est une cible idéale, dont la seule fonction, en fait, est son canon. Et les armes pour le détruire sont aujourd’hui légion. C’est bien un monstre aux pieds d’argile, dont l’avenir est certainement compromis.

Le char d’assaut n’en reste pas moins une arme de projection terrestre, plus offensive que défensive. Du temps de la guerre froide, les Leopard suisses, aujourd’hui au nombre de 134 dans leur version modernisée, étaient censés aller à la rencontre de l’ennemi, au-delà des frontières nationales.

Oui, mais comme il n’y aura pas d’invasion à l’avenir et vu que cette arme est devenue d’une fragilité extrême, elle n’a plus beaucoup de sens. Les guerres de demain – les Américains et les Israéliens nous en donnent un aperçu – emploieront des armes dites chirurgicales. Désormais aussi, le but des armées, c’est d’épargner au maximum la vie des soldats, une denrée rare et peut-être devenue très précieuse.

Combien de blindés resteraient d’«attaque»? Combien de Leopard, d’obusiers M-109, de chars de grenadiers 2000? 

Quelques pièces, pour l’entraînement et donc la préparation à un combat hypothétique. Il y a des personnes plus compétentes que moi pour répondre à ces question chiffrées. Le principal est d’acquérir des matériels légers, pouvant acheminer rapidement des soldats en renfort des forces de police. Je prévois aussi une force commando comprenant entre 500 et 1000 hommes.

«Je propose l’achat d’une vingtaine de chasseurs italiens Aermacchi M-346»

En septembre, le peuple suisse se prononcera sur une dépense de 6 milliards de francs pour remplacer les avions de combat F/A-18 vieillissants. Vous, comme le reste du PS, êtes opposé à ce crédit d’armement. Pourquoi?

La dépense réelle pour ces futurs avions, peut-être une trentaine, ne sera pas de 6 milliards de francs, mais de trois à quatre fois plus. Rien que les coûts d’entretien se monteraient à 300 millions de francs par an, soit 9 milliards sur 30 ans. A quoi s’ajouteraient les coûts des mises à niveau, six milliards de plus. On arrive à un prix total dépassant les 20 milliards. Une dépense folle.

Que proposez-vous à la place?

Je propose une modernisation de nos 30 F/A-18. Plus l’achat d’une vingtaine de chasseurs italiens Aermacchi M-346, plus légers, plus petits et nettement moins chers que le chasseur ultrasophistiqué F-35 de l’Américain Lockheed Martin, le Rafale de Dassault ou l’Eurofighter  dont l’armée suisse pourrait vouloir se doter.

Des missiles sol-air de type Patriot

Quelles seraient les missions de cette chasse aérienne? 

Reprenons les choses à la base. La défense aérienne repose sur deux piliers. L’aviation et le système sol-air. Or, notre système sol-air est complètement obsolète. Nous sommes nuls en ce domaine. Nous sommes à la merci de missiles. Il s’agirait de mettre sur pied un système radar de détection précoce couplé à une batterie de différentes sortes de missiles sol-air, à longue distance, de type Patriot, par exemple, pour intercepter des missiles, ou à plus courte distance, de type Stinger, pour un combat plus rapproché contre des hélicoptères de combat, entre autres. L’idée centrale ici n’est plus le combat en vol, chasseurs contre chasseurs, mais le combat sol-air.

Dès lors, à quoi bon conserver des avions de combat?

Un avion de combat ne peut rien faire contre un missile tiré depuis l’Iran, par exemple. Mais les avions de chasse peuvent en revanche servir de police aérienne en temps de paix. Selon la convention de La Haye, dont la Suisse est signataire, notre pays est responsable de la police de l’air de son espace. Pour assurer cette mission multiple (identifier, intercepter, porter secours à un aéronef, sécuriser une partie de l’espace aérien lors d’un événement international), la Suisse n’a pas besoin d’une star de l’aviation de combat.

Cinquante avions ne sont peut-être pas nécessaires à cette mission de police, non?

Cette mission de police serait remplie par les Aermacchi M-346, armés. Ces avions volent à la vitesse maximum de Mach 1, soit un peu plus vite qu’un avion civil standard. Cela nous permettrait de faire durer les F/A-18, acquis à la fin des années 90. Les partisans de l’achat d’un nouvel avion de combat prétendent que les F/A-18 sont moribonds. Or après le refus du Gripen en 2014, et alors que la durée de vie d’un F/A-18 était théoriquement de 5000 heures, celle-ci a été augmentée à 6000 heures par le Conseil fédéral qui a déboursé des centaines de millions de francs pour ce faire. Aux Etats-Unis, on les fait voler jusqu’à 8000 heures. Il faudrait garder les F/A-18 pour, là encore, des missions plus dangereuses, de type conventionnel, qui pourraient survenir, et je mets à cette survenance un point d’interrogation. La seule utilité possible de trente avions de combat superperformants réside dans un combat contre une flottille d’avions de chasse ennemis qui envahiraient la Suisse. Et dans ce cas de figure inimaginable, cela voudrait dire que l’Otan aurait été battu.

«L’Otan est objectivement notre camp»

On pourrait imaginer que les F/A-18 soient la dot aérienne de la Suisse à un partenariat de défense en Europe.

Par exemple. Mais n’en parlons pas, nous sommes neutres…

Neutres jusqu’à ce que survienne une attaque, d’on ne sait qui, visant l’Europe et la Suisse aussi…

Nous entrerions alors dans l’Otan, c’est clair. Cette fausse pudeur ne date pas d’aujourd’hui. Dans mon livre, je fais référence à un accord secret de 1955 entre le chef du Département militaire Paul Chaudet  et l’Otan. En cas de nouvelle guerre mondiale, la Suisse se serait alignée sur l’Otan contre le bloc de l’Est. Nous avions choisi notre camp, celui de l’Otan, et c’est objectivement toujours le nôtre, pour l’heure encore le plus puissant du monde. La Suisse est le passager clandestin de l’Otan. Ce n’est pas pour rien si nous sommes membres du Partenariat pour la paix du Traité de l'Atlantique Nord, où la Suisse devrait, à mon sens, jouer un plus grand rôle. Nous bénéficions, il faut bien le dire, d’une protection d’office à l’endroit où nous nous trouvons en Occident.

N’est-ce pas étrange, dans ces conditions, de maintenir le principe de la neutralité?

Il faut conserver cette neutralité, elle est constitutive de notre ADN. Mais elle ne doit pas nous rendre passifs. La neutralité nous oblige à un certain engagement, essentiellement moral. Nous devons continuer d’agir avec nos bons offices, avec la Croix-Rouge. Nous sommes respectés pour cela. C’est une manière de payer notre dû aux pays qui nous entourent et qui, de fait, nous protègent. Je suis pour une neutralité active et favorable à l’entrée de la Suisse dans le Conseil de sécurité de l’ONU (en tant que membre non-permanent, pour la période 2023-2024, ndlr). Nous devons être, non une puissance armée, mais une puissance de paix.

«La sécurité est un droit»

L’armée que vous souhaitez n’est-elle pas celle d’un Etat policier? Avec une défense conventionnelle, préparée pour une guerre conventionnelle, on a au moins l’assurance que l’armée restera dans ses casernes, même si en Suisse, comme ailleurs, l’armée a parfois prêté main-forte à l’autorité civile et tiré sur la foule, comme en 1932 à Genève. Votre armée ressemble beaucoup à une force supplétive des forces de l’ordre, non? Les chars de grenadiers, on les voit déjà positionnés à des carrefours…

Mais nous sommes en Suisse, et c’est très différent d’ailleurs. La police, chez nous, est un instrument qui a très fortement évolué. Dans ma jeunesse, j’étais un militant qui a manifesté à Berne, en 1978 sauf erreur, contre la Police fédérale de sécurité voulue par le conseiller fédéral Kurt Furgler. J’étais moi-même fiché à cette l’époque. Si, aujourd’hui, je suis favorable à un service de renseignement fort, je suis tout aussi favorable à contrôle démocratique fort de ce service. Ensuite, chez nous toujours, les polices sont cantonales. Nos policiers ont appris, beaucoup plus, peut-être, que dans un système français, à être avec les gens et à les défendre. Nous n’avons en Suisse quasiment pas d’émeutes. La police est respectée. De plus, la sécurité est un droit. Face à la criminalité organisée, face au terrorisme, le citoyen doit accepter de perdre une toute petite part de sa souveraineté pour pouvoir vivre en paix dans un pays qui le protège.

La gauche pacifiste ne va pas vous louper…

Oui, je m’attends à des critiques sur un soi-disant renforcement de l’« Etat policier ». Moi, socialiste ancien antimilitariste, ayant participé à des comités de soldats, on va me reprocher d’être devenu, avec l’âge, quelqu’un de très pragmatique. Or je ne fais que prendre en compte le besoin de sécurité. Demander, aujourd’hui, l’abolition de l’armée a quelque chose de très fleur bleue.

L’autre reproche auquel vous risquez d’être confronté, à droite bien sûr, mais aussi à gauche pour des raisons inverses, est relatif au maintien d’un budget encore bien rondelet pour la sécurité proprement dite, défense redimensionnée et promotion de la paix réunies, moins la rallonge à l’aide au développement: 4,6 milliards de francs. Pourquoi pas 3 milliards, pourquoi pas 2?

Comme parlementaire à Berne et comme membre du Conseil de l’Europe, j’ai acquis une certaine expérience, ce que j’appelle un pragmatisme ou un réalisme. Je propose quelque chose qui se veut une voie du consensus entre, d'un côté, la volonté de l’armée d’augmenter progressivement les dépenses à 6 milliards par année et, de l'autre côté, la gauche abolitionniste. En effet, à partir de 2021, le budget de la Défense augmentera de 1,4% par an, ce qui fera un milliard supplémentaire dans une douzaine d’années. Actuellement, sur 5 milliards, trois vont au fonctionnement, un autre milliard à l’achat de nouveaux armements et le milliard restant aux travaux d’étude, à l’entretien des bâtiments, à la munition, etc. Les militaires voudraient passer de un milliard d’achat d’armement à deux milliards. Le risque est grand que cela se fasse au détriment des dépenses sociales.

«Notre démocratie directe permet d’amortir les chocs sociétaux»

On constate ces dernières années une défiance envers les institutions, presse comprise, qui se traduit par une prolifération de vérités alternatives. Emergent aussi, principalement à gauche, un nouvel antiracisme, un néo-féminisme, un activisme pro-climat qui entendent refonder les hiérarchies, qui parfois ne reconnaissent plus comme légitimes des décisions politiques ou judiciaires découlant pourtant du cadre démocratique mais jugées non conformes aux « urgences ». Sans oublier l’extrême droite, ne sont-ce pas là également des menaces pour la cohésion sociale, autrement dit pour la sécurité du pays?

En dehors des risques liés au terrorisme djihadiste et aux cyber-attaques, les services de renseignement suisses surveillent les milieux d’extrême-droite. Les milieux d’extrême-gauche aussi, mais surtout l’extrême-droite. En Suisse, il y a beaucoup de combats. Notre système de démocratie directe, ouverte aux propositions, dont celles émanant des courants sociétaux que vous décrivez, permet d’amortir les chocs. Je ne ressens pas du tout ces forces progressistes comme dangereuses. Le fait d’avoir une police respectée, une armée redimensionnée et beaucoup plus ouverte sur le monde, tout cela ne peut que contribuer à la paix sociale dans notre pays, de manière globale à ce que le Parti socialiste appelle la sécurité humaine.

Quelles leçons sécuritaires tirez-vous de la pandémie du Covid-19, dont la Suisse et le monde ne sont toujours pas sortis?

Une pandémie, le passé nous renseigne à ce sujet, peut provoquer de grandes déstructurations politiques. La maladie, la notion de mort, la détresse sociale que cela engendre peut rebattre les valeurs. Nous avons donc tout intérêt à utiliser notre argent comme l’a fait le Conseil fédéral, pour soutenir l’appareil économique et par conséquents les citoyens. La paix sociale est à ce prix, cela en vaut le peine.

Savez-vous si vos thèses convainquent dans l’armée?

Il y a des personnes dans l’institution militaire qui partagent mes idées, mais il faut comprendre que les militaires ont un autre logiciel que le mien. Ils sont le produit d’une éducation et de valeurs difficiles à faire bouger. Feu le commandant de corps Christophe Keckeis disait de moi que j’étais un « socialiste intelligent ». Certes, à ses yeux, je n’avais pas tout compris sur tout. Mais il reconnaissait que mon intention, contrairement à ce que d’autres ne se priveront pas d’affirmer, n’était pas de démolir la maison militaire, mais d’en modifier l’arrangement.


Propos recueillis par Antoine Menusier

Pierre-Alain Fridez, Sécurité et défense de la Suisse. Casser les tabous, oser les solutions, éditions Favre, 169 pages.

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