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ACTUEL / Affaire des indemnités

Les politiciens d'aujourd'hui, pas plus malhonnêtes qu’hier!

A lors que le scandale de notes de frais fait grand bruit à Genève et qu’on se demande si «tout n’était quand-même pas mieux avant», une petite recherche dans les gros titres de la presse des dernières décennies nous donne la réponse: non, nos élus n’étaient pas plus vertueux il y a 50 ans !


Un article écrit en collaboration avec Kyril Gossweiler,
administrateur de la page Etonnant dans le temps.


Nous sommes en mars 1966 et ce qu’appellent communément les journaux «L’affaire des indemnités de Conseil administratif de la ville de Genève» démarre. Alors que les membres de l’exécutif genevois demande une augmentation de leur rétribution, le scandale éclate: les 5 membres du Conseil se versent en réalité depuis plusieurs années des indemnités supplémentaires qu’ils font passer au budget, dans le chapitre de «dépenses imprévues» sans que ni le législatif ni le peuple ne s’en rende compte. On parle alors de 1500.- par Conseiller et par mois.

Mais cela ne s’arrête pas là, La Feuille d’avis de Lausanne du 4 mai 1966 rapporte: «les membres du Conseil administratif faisaient [en outre] entretenir leur voiture particulière par le garage municipal (Ndlr: sachant que «ces Messieurs touchaient [déjà] 500 francs pour indemnité de voiture», selon Le Peuple valaisan du 1er juillet 1966), leur abonnement de téléphone privé était payé par la caisse municipale comme l’étaient aussi les factures de certains repas pris au restaurant en compagnie de personnalités invitées.»

Une saga qui fait non seulement couler beaucoup d’encre, mais donne également la possibilité aux partis de se positionner:

Le nouveau parti «Vigilance» (groupement d’action civique fondé en 1965 et qui disparait en 1990) dépose une motion au travers de son député René Besson «qui demande au Conseil d’Etat d’établir un rapport ayant trait au complément illégal de traitement que les conseillers administratifs se sont eux-mêmes attribué et d’examiner les possibilités de sanctions qu’il y a lieu de prendre envers ces magistrats qui ont démérité la confiance des citoyens.» (Tribune de Lausanne du 15 avril 1966) Ce groupe fera d’ailleurs beaucoup de bruit pour que cette affaire ne reste pas impunie.

Feuille d’avis de Lausanne, 24 mai 1966


Du côté de la gauche, André Baudois (socialiste) «constate que le climat de confiance sort sérieusement détérioré de l’aventure.» (Tribune de Lausanne du 18 mars 1966) Tandis que dans les réactions médiatiques, on parle de «discrédit sur la vie politique dans son ensemble.» (Le Peuple valaisan, 1er juillet 1966).


«Le problème véritable est celui du prestige de la démocratie. Et ceux qui la disqualifient ne sont pas ceux qui dénoncent le scandale, même si c’est pour l’exploiter politiquement. Il est vrai que les magistrats politiques sont exposés. Il est vrai que, parfois, ils doivent être protégés: il est nécessaire qu’ils puissent prendre des risques; ils ont donc droit à l’erreur. En revanche, ils n’ont pas droit au truquage comptable. En refusant d’assumer personnellement la responsabilité d’une faute, les magistrats genevois obligent leurs partis et, au-delà, la démocratie genevoise à l’assumer, pour ne pas être eux, discréditer, pour ne pas démissionner, ce qui serait une manière d’avouer, ils reportent ce discrédit sur la vie politique dans son ensemble. S’il n’y a plus de responsabilités personnelles, il y en a une collective, celle du système. Nous avions montré, il y a un an, les risques que courait Genève, devant l’opposition conjuguée d’une extrême-gauche et d’une extrême-droite. Le scandale des indemnités du Conseil administratif, c’est Genève toujours plus ingouvernable.»

Le Peuple valaisan, 1er juillet 1966


Le délégué aux finances de l’époque, Frédéric Rochat (Libéral), quant à lui «se défend de malhonnêteté et admet, tout au plus, une certaine maladresse.» (Tribune de Lausanne, 18 mars 1966) Cette défense nous rappelle cruellement certaines déclarations entendues ces dernières semaines…

Le verdict? Pas d’infractions graves aux lois et règlements, mais une inélégance incontestable dans la manière de présenter le poste comptable en question comprenant les indemnités pour frais de voiture et frais de représentation. Pas de sanction.

Alors quels sont les enseignements de cette histoire?

On pourrait en déduire que, décidément, les Genevois sont intenables (?) Ce serait pourtant une conclusion bien trop hâtive… car on retrouve ce genre de scandales un peu partout, à l’exemple du canton de Vaud où un conseiller municipal lausannois, Monsieur Michel Pittet avait été poussé à démissionner pour avoir empoché illégalement des indemnités de représentation dans des conseils d’administration alors qu’il y représentait la municipalité (Journal de Genève 19 juin 1991). Pas mieux au niveau fédéral où Friedrich Nyffenegger, colonel de l’armée suisse avait été condamné pour de multiples petites escroqueries: appropriation de fonds déposés sur un compte ouvert initialement destiné à l’organisation de festivités officielles ou encore facturation aux autorités de frais de transport qui avaient finis sur son compte privé (Le Matin, 30 octobre 1999).

Bref, non, ce n’est pas une spécialité genevoise du 21e siècle. Une chose pourtant est certaine, ces affaires ont toujours le don d’agacer les citoyens. Et dans le cas genevois de 1966, il est intéressant d’observer que la municipalité a vu une percée, aux élections suivant cette affaire, du parti «Vigilance» d’(extrême) droite, anti-immigration (italienne en ce temps), critiquant la présence des organisations internationales:

L’issue des élections municipales genevoises n’aura surpris que ceux qui se refusent à voir les réalités. La forte avance de la liste de «Vigilance» est l’expression d’un mécontentement dont les causes sont certes très diverses, mais qui n’en démontre pas moins une désaffection très nette des partis politiques. (…) Dans le cas de la ville [de Genève], le succès de «Vigilance» est la conséquence de quelques affaires contestables et pas très reluisantes qui avaient agité l’opinion il n’y a pas très longtemps et ont sans aucun doute pesé sur les résultats, à commencer par l’affaire des indemnités des conseillers administratifs. (Le Confédéré, journal d’opinion libéral-radical, du 28 avril 1967).

Une analyse qui pourrait être cruellement d’actualité, aujourd’hui comme demain.



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