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HISTOIRE / Documentaire

Les nazis d'à côté

U ne mini-série documentaire retraçant l’un des derniers procès de dignitaires nazis de l’histoire est sortie début novembre, sur Netflix. «The devil next door» relate le marathon judiciaire engagé contre John Demjanjuk, décrit comme «le boucher de Treblinka». Mais la série répond à moins de questions qu’elle n’en soulève. Attention, spoilers!

En 1986, un retraité américain d’origine ukrainienne a été déchu de sa nationalité et extradé en Israël pour répondre à des accusations de crimes de guerre particulièrement odieux devant un tribunal de Jérusalem. Installé depuis plus de 30 ans aux Etats-Unis, où il achevait une carrière d’ouvrier automobile chez Ford, considéré comme un père de famille et citoyen modèle de Cleveland, John Demjanjuk se retrouve publiquement suspecté d’être l’opérateur des chambres à gaz de Treblinka (le plus important camp d’extermination après Auschwitz-Birkenau), surnommé «Ivan le terrible». Selon les témoignages de plusieurs survivants, qui l’ont identifié grâce à des photos et des documents d’identité fournis par le KGB à l’US Office of Special Investigations (OSI, dont les membres sont surnommés les chasseurs de nazis), il aurait fait preuve d’une cruauté terrible en mutilant et en torturant les prisonniers à coups de baïonnette avant de les envoyer à la mort.

Du début à la fin et malgré la gravité des accusations et la dureté des témoignages, le procès est un véritable show. Ouvert au public, filmé dans son intégralité et retransmis à la télévision, ainsi qu’à la radio, il possède tous les ingrédients des meilleures fictions criminelles:
Le mystère. John Demjanjuk est-il, ou non, Ivan le terrible? L’attitude nonchalante et provocante de l’accusé, tout au long du procès, lui vaut d’être taxé de sociopathe par les uns et de débile profond par les autres. Il ira jusqu’à demander à embrasser la terre promise à son arrivée en Israël et tendre la main à un témoin l’accusant des pires atrocités, envoyer des «shalom» goguenards aux magistrats et souffler des baisers à la cour, sourire aux lèvres. Au bout du compte, on finit par déterminer que, s’il a bien fait partie des Trawnikis (recrues est-européennes formées pour servir de gardes et d’auxiliaires aux SS) et qu’il a bien «travaillé» au camp d’extermination de Sobibor, la justice n’est pas parvenue à prouver indiscutablement son implication dans les massacres de Treblinka. Mais le doute subsiste.
L’émotion. Un procès à Jérusalem impliquant quelques-uns des derniers survivants de la Shoah soulève forcément une importante émotion. Pendant des mois, toute la nation a vibré au rythme des séances de la Cour. Le documentaire en fait une retranscription étayée et captivante, en réunissant notamment les magistrats et les enquêteurs de l’époque et en leur demandant de commenter les événements avec leur regard actuel.
Les rebondissements. Certains survivants livrent des témoignages peu cohérents et perdent en crédibilité, dans la consternation générale. Un homme qui jurait reconnaître Ivan le terrible en John Demjanjuk est désavoué par son propre témoignage, vieux de 30 ans, dans lequel il jurait l’avoir tué. La difficulté d’avoir survécu au sortir de la guerre est abordée. Ceux qui sont revenus des camps ont dû en plus faire face à la culpabilité et les interrogations de la population qui se demandait ce qu’ils avaient bien pu faire pour avoir échappé à la mort. Il n’était donc pas rare que certains évoquent des actes d’héroïsme fantasmés.
Tant lors du procès que de l’appel du jugement, la défense a connu sa part de turbulences. Le premier avocat est viré par la famille, à cause notamment des soupçons d’antisémitisme qui planaient sur son père, le deuxième est agressé à l’acide et le troisième finit par se suicider.
Les retournements de situation. D’abord reconnu coupable et condamné à mort, John Demjanjuk est ensuite acquitté par la Cour suprême d’Israël et autorisé à rentrer aux Etats-Unis, où il récupère sa nationalité américaine en 1993. Le procureur estime alors que les juges ont désavoué la parole des survivants, ce qui est vécu comme une trahison insupportable par la communauté.
Mais l’OSI ne l’entend pas de cette oreille et dépose une plainte civile contre Demjanjuk en 1999, l’accusant d’avoir fait partie des opérateurs de la solution finale dans les camps de Sobibor et Majdanek. En 2002, Demjanjuk est à nouveau démis de sa nationalité et extradé en Allemagne en 2005 afin d’y être à nouveau jugé. C’est en 2011, à l’âge de 91 ans, que l’ancien employé de Ford est finalement jugé coupable d’avoir participé à la mise à mort de 27 900 juifs et condamné à 5 ans de prison. Demjanjuk fait appel et meurt l’année suivante, avant que sa demande n’ait pu aboutir, ce qui en fait donc, selon la juridiction allemande, un homme demeuré innocent.

Les questions sans réponse

Pourquoi lui? Outre la question de la culpabilité de John Demjanjuk, qui a toujours affirmé être victime d’une erreur d’identité, puisqu’il n’était que prisonnier de guerre en Ukraine, on peut se demander pourquoi la justice s’est subitement intéressée à lui.
L’identité des collaborateurs nazis réfugiés aux Etats-Unis à la fin de la guerre, notamment grâce à l’Opération Paperclip, est connue du gouvernement américain. Pourquoi ce dernier a-t-il tout à coup décidé de jouer les vierges effarouchées en se retournant contre un papi planqué dans l’Ohio?
A l’époque, le KGB était bien décidé à créer la discorde entre les juifs et les ukrainiens américains afin d’empêcher une éventuelle collusion défavorable au régime soviétique, mais cela n’explique pas pourquoi ils ont choisi de livrer John Demjanjuk en pâture à l’OSI.
Que faire avec cet héritage? A la fin du documentaire, le petit-fils de John Demjanjuk livre un témoignage aussi gênant que sociologiquement intéressant: «Je sais que ce n’était pas un monstre, qu’il a fait ce qu’il avait à faire pour survivre, et ça me suffit, dit-il, en balançant sa fillette sur ses genoux. J’ai pu imaginer ce qu’il a pu faire, mais comme tous les gens dans sa situation – vous, moi, mes amis, vos amis – si vous aviez été dans sa situation, et qu’on vous avait donné le choix de vivre ou mourir, qu’est-ce que vous auriez fait? Donc ce qu’il a fait ou qui il a pu être n’importe pas à mes yeux.»
Dans son article pour le site Digital Spy, Laura Jane Turner soulève les questionnements suivants: «A partir de quel moment les crimes passés supplantent le potentiel bénéfice qu’une personne peut apporter à la société?
Comment est-ce qu’on appréhende leur héritage? Que signifie-t-il pour leurs familles, pour le pays et pour la société dans son ensemble? Il faut beaucoup de dissonance cognitive pour marier ces deux choses: meurtrier de masse et membre productif de la société.»


Les bons et les mauvais nazis

L’opération Paperclip, menée par l’état-major américain à la fin de la Seconde guerre mondiale, a permis à 1500 scientifiques de l’Allemagne nazie d’être exfiltrés et recrutés par le gouvernement américain, afin d’en faire des alliés dans la bataille contre l’URSS pendant la Guerre froide.
En 1945, un mémorandum confidentiel de l’état-major recommande que «ces esprits talentueux et rares, à la productivité intellectuelle hors du commun, soient placés à notre service».
L’un des fondateurs de la NASA, Wernher von Braun, à l’origine des missiles balistiques qui ont bombardé des civils en Grande-Bretagne, a également permis aux Américains d’aller sur la lune.
A plusieurs échelons du gouvernement et même dans le milieu bancaire, des collaborateurs nazis ont été rapatriés, hébergés et cachés afin d’en faire des alliés anticommunistes dans le pays.
Pour les Etats-Unis, il y a donc les bons et les mauvais nazis.


La bande-annonce de la mini-série:

The devil next door (Procès d’un bourreau en VF), de Yossi Bloch et Daniel Sivan – cinq épisodes d’une quarantaine de minutes chacun.

Amèle Debey

Amèle Debey est journaliste RP autodidacte depuis 2009. Elle a fait ses armes à Paris, puis à Lo...

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