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ACTUEL / Suicide assisté

Les médecins nous sauveront-ils de la banalisation du suicide?

A llons-nous vers le droit au suicide assisté pour tous, très malades, nettement moins malades, voire pas du tout? La dynamique est lancée et les nouvelles directives de l’Académie des sciences médicales (ASSM) franchissent un pas dans ce sens. Mais les médecins résistent: la FMH pourrait aller au clash historique, le 25 octobre, en votant contre le texte de l’ASSM. Bertrand Kiefer les y encourage vivement. Dans un récent article qu’il co-signe avec Philippe Ducor dans le Bulletin des médecins suisses*, le directeur de Médecine et Hygiène soulève une question vertigineuse: où est la limite entre respect de l’autonomie et abandon? Rencontre.


Bertrand Kiefer est un médecin suisse, théologien et éthicien. Il est rédacteur en chef de la Revue médicale suisse. © DR


Commençons par un bref résumé des épisodes précédents. Le suicide assisté en Suisse a longtemps été réservé aux personnes atteintes d’une maladie mortelle. En 2014, Exit, la principale association active dans ce domaine, étend discrètement ses interventions aux «fatigués de la vie». L’Académie suisse des sciences médicales (ASSM) décide de clarifier la situation. Elle élabore de nouvelles directives qui vont elles aussi dans le sens d’un assouplissement…

Oui, car dans les directives en vigueur jusqu’ici, l’ASSM considère le suicide assisté comme acceptable seulement lorsque «la fin de vie est proche». Ce critère a disparu du nouveau texte, au profit de celui de «souffrance insupportable». L’autonomie de l’individu devient la seule référence.

Ces nouvelles directives ont été approuvées le 17 mai dernier mais la FMH (Fédération des médecins suisses) s’y oppose. Elle pourrait refuser de les intégrer à son code de déontologie. Ce serait une première historique… 

Selon la procédure, la Chambre médicale, qui est en quelque sorte le parlement de la FMH, vote pour intégrer, à mesure de leur publication, les nouvelles directives de l’ASSM dans le code de déontologie des médecins. Jusqu’à présent, ce vote a toujours été positif. Mais cette fois, on est dans un cas de figure inédit: la FMH a dit «non» aux nouvelles directives lors de leur mise en consultation. Elle pourrait voter «non» à leur intégration dans son code de déontologie. Ceci le 25 octobre prochain, lors de la prochaine réunion de la Chambre médicale.

Qui sont les acteurs de ce clash annoncé? La FMH est la plus grande association de médecins en Suisse, mais l’ASSM?

C’est une des quatre grandes sociétés scientifiques suisses. Elle est composée principalement de professeurs d’université qui se sont donnés pour tâche de réfléchir aux liens entre science et société.

Que va-t-il se passer si la FMH vote contre les directives de l’ASSM le 25 octobre?

Rien, en apparence: l’ASSM gardera ses directives et la FMH son code de déontologie. On peut bien sûr vivre avec l’idée qu’il existe des désaccords en matière de bioéthique entre ces deux grandes institutions. Mais il y a dans cette affaire un gros enjeu juridique: jusqu’à présent, le droit suisse s’est beaucoup appuyé sur les directives de l’ASSM pour trancher dans les cas litigieux. Que va-t-il se passer si tout à coup, les directives de l’Académie et le code de déontologie des médecins ne disent pas la même chose? Personne ne le sait.

Si le droit s’appuie sur les règles de déontologie médicale, c’est que la loi elle-même ne dit pratiquement rien sur le suicide assisté, rappelez-vous dans votre article. Vous y citez le cas de figure extrême de l’adolescent qui veut se suicider après un chagrin d’amour: si, par compassion, je l’aide à mourir, je ne suis pas punissable…

Plutôt que de loi, il faudrait en effet parler de vide juridique. Pour que l’aide au suicide ne soit pas un délit en Suisse, il suffit qu’il y ait capacité de discernement d’un côté et absence de motif égoïste de l’autre.

Voyons le passage le plus controversé de ces nouvelles directives: l’aide au suicide est acceptable, dit le texte, si la personne qui la demande est victime de «souffrances insupportables.» Qui décide de ce qui est insupportable? 

C’est précisément une des grandes faiblesses du texte: il ne fournit pas une réponse cohérente à cette question. A la page 11, il affirme que «le caractère insupportable de la souffrance ne peut être défini que par le souffrant lui-même et ne peut lui être attribué par d’autres personnes»; autrement dit, la personne se retrouve complètement seule face à sa souffrance puisque c’est elle et uniquement elle qui peut juger de son caractère insupportable. Mais dans un autre passage, page 26, les directives affirment que «le médecin reste juge ultime du caractère acceptable de la demande du souffrant.» C’est une incohérence majeure. La notion de fin de vie proche, qui faisait foi jusqu’ici, n’était pas d’une précision absolue mais au moins c’était un critère objectif, et un garde-fou très utile contre toutes sortes de dérives. Dans ce nouveau texte, il n’y a plus aucun critère objectif, seulement deux autonomies face à face.

Etes-vous opposé au suicide assisté?

Non. Je peux même imaginer y avoir un jour recours. Mais ce à quoi je ne m’oppose pas, c’est le suicide assisté en fin de vie. Il y a une différence énorme entre le suicide assisté en fin de vie et le suicide assisté tout court. Ces nouvelles directives franchissent la frontière qui les sépare, c’est un pas décisif.

Les directives disent que le candidat au suicide doit souffrir d’ «une maladie ou de limitations fonctionnelles»: n’est-ce pas un critère objectif?

Certes, mais qui n’a pas l’une ou les autres? Aujourd’hui, avec les nouvelles technologies diagnostiques, on est capables de déceler des maladies chez tout le monde! «Limitations fonctionnelles», c’est un critère qui n’en est pas un, on est dans un flou total.

Ce que vous critiquez surtout, c’est le principe d’autonomie de l’individu érigé en dogme? 

Oui. Nous percevons derrière ce texte une sensibilité néo-libérale que l’on retrouve ailleurs en matière de santé: la personne en surpoids est responsable de son sur-poids, celle en burn-out de son burn-out, la suicidaire de son suicide... Or, il n’y a pas que des individus à la liberté intangible, il y a aussi des facteurs sociaux. Il y a par exemple le fait que les personnes âgées sont de plus en plus exclues de la société et que l’on tend à leur faire porter le poids moral et économique de leur déclin.

L’autonomie est «sacralisée» au détriment du lien social?

Nous considérons en effet que dans la bioéthique contemporaine, le principe d’autonomie devient une notion quasi religieuse: quelque chose d’absolu, au-dessus de toute contingence. Or, le fond du problème, c’est que quand une personne est en souffrance, il y a beaucoup de choses que l’on pourrait faire et qui changeraient son désir de suicide. Il faut aussi tenir compte du fait que toute parole humaine est fondamentalement complexe et ambivalente. Quand quelqu’un dit «Je veux me suicider» il peut y avoir mille autres choses derrière. Y compris: allez-vous résister? Qu’allez-vous me proposer d’autre? Nous plaidons pour une approche complexe de la réalité. Il y a trop de simplification dans la manière dont les directives de l’ASSM présentent les choses. 

Elles disent: il faut vérifier que tout a été fait pour soulager le souffrant…

Mais «tout», c’est quoi, lorsque la société ne propose presque rien?

Derrière le soi-disant respect de l’autonomie, la réalité de l’abandon?

Nous affirmons en effet qu’entre respect de l’autonomie et abandon, la marge est très ténue. Il est important de respecter la liberté des gens, mais encore plus important de ne pas abandonner les plus vulnérables. Ce souci apparaît bien peu dans les directives de l’ASSM.

Celui qui recourt au suicide assisté ne fait-il pas davantage preuve de maîtrise que de vulnérabilité?

C’est le cas pour un certain public, oui. Comme celui qu’on a pu voir dans la campagne de pub d’Exit suisse alémanique: des personnes très articulées, pour qui cette issue relève d’une philosophie de vie, d’une posture stoïcienne. Des gens viscéralement attachés à leur liberté et qui ont très peur de perdre le contrôle sur ce qu’on va leur faire. Mais ce public n’est pas celui auquel les médecins ont affaire la plupart du temps. Ce qu’ils voient surtout, ce sont des vieux qui souffrent de solitude et d’abandon. Ils veulent se suicider parce que les enfants ne viennent plus les voir, qu’ils se sentent un poids pour eux, qu’ils ont l’impression de coûter trop cher et qu’ils se sentent inutiles. Nous sommes en face d’un vrai problème culturel. La réponse qui consiste à dire: aidons-les à se suicider est d’une très grande pauvreté pour une civilisation qui se targue d’être si avancée. Il faut le savoir: les discours sur le coût de la santé mais aussi l’émergence, dans les médias, de véritable «héros» du suicide assisté, tout cela a une influence sur les plus vulnérables.

Faites-vous allusion par exemple à cette seputagénaire de Gstaad à laquelle Le Temps consacrait récemment une page sous le titre «Mourir encore belle, l’an prochain»?  

Oui, il s’agit d’un exemple frappant. Une femme septuagénaire annonce avoir pris la décision de mourir par suicide assisté en janvier 2020. Elle est décrite comme élégante et sportive, ne souffrant d’aucune maladie grave. Mais elle estime avoir atteint sa limite d’âge et veut décider elle-même du moment de mourir. Ce souhait relève évidemment de sa liberté. Mais le malaise vient du prosélitysme dans lequel elle enrobe son témoignage, faisant de son cas un exemple de courage et de lucidité face à la simple vieillesse. Un de ses récents blogs, sur le site du Temps, s’intitule: «Plaidoyer pour le suicide de bilan». Sa manière d’entraîner un de ses fils dans sa décision, puisqu’il va filmer sa dernière année de vie, est aussi très malsaine. On assiste à un jeu étrange et un peu exhibitionniste autour de la mort. Mais le procédé n’est pas anodin. Des études montrent que les témoignages valorisant le suicide ont des effets entraînants sur les personnes fragiles et indécises. Quel rôle joue un journal en relayant sans aucune distance un tel témoignage? Il me semble que les médias devraient s’interroger davantage sur leur contribution ou non au climat pro-suicide.

«Courage», «respect», «dignité»: la valorisation du suicide assisté passe aussi par les mots?

Oui, bien sûr. Il y a tout un vocabulaire très incitatif qui est distillé par les associations d’aide au suicide. Cela me choque énormément: car des mots comme «courage» et «dignité», personne n’a le droit de se les approprier. Il n’y a pas plus de dignité et de courage à se donner la mort qu’à ne pas se la donner. Nous devons faire très attention à ne pas tomber dans un climat pro-suicide. Faire société, c’est aussi résister ensemble aux pulsions de mort. Nous sommes en train de passer de la résistance collective aux pulsions de mort à leur banalisation. La prévention du suicide est un choix de société: voulons-nous être une société qui fait encore cet effort? Déjà, la Suisse, en comparaison internationale, est très en retard dans ce domaine, y compris pour les jeunes…

Le climat pro-suicide, c’est aussi l’idée que le suicide assisté pour tous, c’est le progrès? 

Oui. Aujourd’hui déjà, si vous exprimez des réticences, vous passez facilement pour un rétrograde. Du coup, personne, médecins compris, n’a trop envie de monter au créneau sur la question…

Vous trouvez les médecins trop peu engagés?

Je les trouve trop silencieux sur ce sujet. Ils portent beaucoup de la souffrance non dite de notre société, ils devraient davantage exprimer leurs convictions, s’impliquer dans le débat. Mais c’est difficile, on prend vite des coups… Il y a aussi simplement le fait que parler de la mort, c’est violent. Chez les médecins qui s’occupent de malades graves, je vois une réticence à se lancer trop frontalement dans des controverses sur le sujet. On dit: le suicide assisté, c’est mieux qu’une mort violente. Mais la violence intrinsèque de la mort ne s’efface pas, elle est seulement masquée. Je pense surtout à la violence de la mort infligée, aux proches, aux soignants. Une souffrance sous-estimée et complètement négligée par les associations d’assistance au suicide, quoi qu’elles disent. Mais là aussi, il faut le redire: il y a une différence énorme entre le suicide assisté en fin de vie ou non. Plus la fin de vie est éloignée, plus la violence est grande.

A la fin de votre article, vous appelez carrément les médecins à la résistance!

Aux délégués de la FMH, nous disons: votez contre les directives. Et aux médecins: même si elles entrent dans le code de déontologie, on n’est pas obligé de les suivre.

S’opposer au projet de suicide d’un patient, c’est d’abord prendre le temps de parler avec lui… Considérant l’évolution du métier de médecin, croyez-vous vraiment qu’il va s’en trouver une majorité pour résister à la banalisation du suicide? 

Je ne suis sûr de rien. J’ignore comment la Chambre votera le 25 octobre. Mais l’incertitude pèse aussi sur l’avenir de la médecine elle-même. Je parle de la médecine en tant qu’activité qui se donne la peine de définir une déontologie, une réflexion sur l’humain. Tout cela est encore un luxe de civilisation par rapport à l’utilitarisme pur. Mais combien de temps cela durera-t-il? On peut parfaitement imaginer que ça s’effondre, au profit d’un système où l’on verrait de simples techniciens de la santé coiffés par des systèmes économiques en mains des assureurs. Ces praticiens-là, c’est clair, face à une demande de suicide, ne prendront pas la peine de se poser la question: d’où vient cette demande? Que puis-je faire?        


        *A lire: "Principe d'autonomie: un dernier sacrement?" L'article de Bertrand Kiefer et Philippe Ducor paru dans le Bulletin des médecins suisses.


Illustration issue de l'exposition Theatrum Mundi actuellement au Musée d'Art et d'Histoire de Genève.

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