keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / Environnement

Les cahoteux débuts de l’Inde vers l’agriculture bio

D aniela Gschweng / 6 Juin 2019 – Le petit État du Sikkim montre le bon exemple. Des États indiens plus grands veulent suivre.

Article publié sur Infosperber, traduit de l'allemand par Marta Czarska


L’État indien du Sikkim n’est pas vraiment un endroit qui laisserait supposer une révolution écologique. Le petit État montagneux du nord-est de l’Inde est bordé par le Népal, le Tibet, le Bhoutan et l'État indien du Bengale-Occidental. La capitale Gangtok, située à 1800 mètres d’altitude, est un point de départ populaire pour les treks dans l’Himalaya. Les photos des maisons colorées ornent les portails comme Pinterest et Instagram. Mais la dictature écologique n’est pas telle que se la représentent les chroniqueurs.

L’électricité provient de l’énergie hydraulique et solaire, les sachets en plastiques sont interdits, tout comme les engrais chimiques et les pesticides. L’État indien mise depuis 2015 sur une agriculture à 100 pour cent écologique et est ainsi l’unique État certifié bio au monde. Remarquable en Inde, qui se démarque surtout par ses fleuves pollués, les scandales industriels et les excès des pesticides. Le gouvernement de Gangtok a été à plusieurs reprises distingué par des prix de durabilité.

«Bio» par décision du Parlement

Cette transformation pour raison d’État fut tout sauf naïve et ne s’est pas non plus faite en un jour. Le Parlement décidait déjà en 2003, sur l’instigation du premier ministre Pawan Kumar Chamling, encore en poste à ce jour, d’introduire au Sikkim l’agriculture écologique. La mise en œuvre complète dura jusqu’à fin 2015.

Les conditions préalables pour ce faire étaient bonnes. L’agriculture du Sikkim est morcelée et produit avant tout pour ses propres besoins. On exporte surtout du thé et de la cardamome, dont le Sikkim est le premier producteur au niveau mondial. La plupart des habitants de l’État montagneux sont paysans et n’exploitent qu’un à deux hectares de terre, souvent en terrasses sur les pentes. C'est déjà une raison de l’absence d’une agriculture mécanisée. En comparaison avec la Chine, l’Allemagne ou les USA, l’usage d'engrais chimiques était déjà très limité en 2003.

Dès 2005, le Sikkim a renoncé aux engrais chimiques subventionnés par Dehli, a fait certifier bio les premiers 8000 hectares et a commencé à mettre en place des programmes de formation pour les fermiers bio. Depuis 2016, introduire ou utiliser des pesticides est puni par une amande relativement élevée et même par la prison.

L’interdiction de produits conventionnels a été abandonnée

Les céréales et légumes cultivés de façon conventionnelle peuvent encore être importés et vendus. À l’origine, le gouvernement voulait interdire l’import de ces produits dès avril 2018, mais a abandonné ce projet en janvier 2018 et plafonné les prix bien plus élevés des produits bio.

D'autres conditions préalables étaient moins bonnes. Le Sikkim compte 650’000 habitants, auxquels s’ajoute presque un million de touristes. Mais la région montagneuse pose des limites à sa production. Seuls 11 à 15 pour cent du territoire du Sikkim est cultivable. L’État dépendait des produits alimentaires importés déjà avant la transformation. La terre ne peut pas produire en suffisance des produits comme les céréales, les pommes de terre et les oignons. Malgré tous ses efforts, le Sikkim n’atteindra jamais l’autarcie, dit Laxuman Sharma, expert en horticulture à l’Université du Sikkim à Gangtok, dans le magasine Brand Eins.

S’y ajoute l’infrastructure rudimentaire. De nombreux champs sont isolés, les routes accidentées et parfois carrément impraticables. Les adjuvants pour plantes, les semences et le compost bio ne sont pas toujours disponibles en quantités suffisantes ou n’arrivent pas à temps, les paysans luttent avec les nuisibles. L’infrastructure est insuffisante dans beaucoup d’endroits pour la production et l’export de produits légèrement périssables.

La certification bio, la plus grande des dépenses

Et le Sikkim est pauvre. La plus grande part des moyens disponibles pour la transformation a été dépensée pour les certifications bio. Il n’existe pas de partenaires industriels comme lors de l’introduction de produits de l’industrie agroalimentaire. La mise en œuvre bio est cahoteuse. Les rendements ont chuté, ce à quoi les paysans s’attendaient. Selon les calculs du gouvernement, les revenus plus élevés des produits bio pourraient compenser cette baisse. Par ailleurs, les producteurs ne doivent plus assumer les coûts des engrais et des pesticides.

La plupart des experts sont confiants: les rendements augmenteront à long terme. Et il y a des perspectives réjouissantes. Grâce à l’introduction du compost, des cultures mixtes et à la rotation, la culture maraîchère s'est intensifiée. Le programme a permis d’arrêter au Sikkim le grand exode rural. L’agriculture biologique demande plus de main d’œuvre que celle conventionnelle, ce qui est un avantage dans une région à fort taux de chômage. L’expérience attire en outre plus de touristes. Le Sikkim «propre» est une «Inde sans déchets», écrivent les blogueurs et les journalistes qui ont visité le pays. Récemment, le Japon et la Corée du Sud, ainsi que l’Ukraine, s’intéressaient aux fruits et légumes du Sikkim, rapporte le Telegraf of India.

Certains États indiens envisagent de suivre l’exemple du Sikkim. Le Karnataka, le Tamil Nadu, le Mizoram, le Himachal Pradesh, le Madhya Pradesh, le Gujarat et le Maharstra ont des lois bio-favorables. L’Andhra Pradesh veut renoncer aux pesticides d’ici à 2024. Le Kerala et l’Uttarakhand ont annoncé vouloir passer intégralement à la culture écologique. (Wikimedia/Daniela Gschweng)

Cependant, les légumes importés coûtent encore moins sur les marchés de Gangtok que les légumes indigènes. Et les acheteurs choisissent en fin de compte avec le porte-monnaie. Le paysan Amrit Pradhan exprime au Guardianson espoir de voir le gouvernement investir plus dans l’éducation des consommateurs. Un argument qui semble familier. Mais peut-être est-ce bientôt la fin des produits bon marché importés. Le Royaume du Bhoutan voisin a annoncé vouloir également passer à une agriculture à 100 pour cent bio. Même dans l’État indien voisin du Bengale, la part du bio est de 30 pour cent, rapportait il y a un an l’Umweltinstitut München e.V.

Le Sikkim sert d’exemple aux États indiens plus grands

Plusieurs autres États indiens veulent suivre l'exemple du Sikkim, certains ont déjà des lois et des procédures bio-favorables. Il y a un an, le ministre en chef de l’Andhra Pradesh annonçait vouloir renoncer aux pesticides d’ici à 2024. Le Kerala, qui a déjà interdit l’usage du glyphosate en février, a annoncé vouloir passer à une agriculture intégralement écologique. Ce qui se passe dans un État-nain comme le Sikkim prendra ainsi une toute autre dimension. Tant l’Andhra Pradesh que le Kerala sont des États de plaine avec une agriculture importante qui nourrit des millions de personnes.

Pour des États indiens, l’entreprise est risquée, mais c’est aussi un grand bond en avant. L’agriculture indienne est en crise depuis des années. Pendant que les prix sur le marché mondial s’effondrent, les moyens de production renchérissent. Les grands titres qui parlent de la vague de suicides, des milliers de paysans n’étant plus en mesure d’honorer leurs dettes, montrent bien qu’en Inde, l’agriculture intensive conventionnelle ne fonctionne plus depuis longtemps.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2019 - Association Bon pour la tête | une création WGR