keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / Souveraineté alimentaire

Le mythe trompeur de l’autarcie

L ’initiative soumise au peuple vise «la souveraineté alimentaire» de la Suisse: en dressant des barrières douanières aux importations; en multipliant les exploitations agricoles indigènes. Le Conseil fédéral la combat. A raison. On est là dans en plein rêve «bobo-écolo». Tournant le dos à la réalité: ce pays n’a jamais été autonome pour son alimentation. Même pendant la Seconde Guerre mondiale. Et pourquoi diable se priver de produits étrangers de qualité? La mode est au protectionnisme. Dans sa version helvétique, il a un parfum d’isolationnisme. Ouvrirons-nous les yeux?

Lorsqu’il apparut que la Suisse allaitse trouver bien seule au milieu de pays en guerre, dès 1940, ce fut le grand branle-bas. Le conseiller fédéral Friedrich Traugott Wahlen lança le plan qui porte son nom. Inspiré par l’expérience fasciste en Italie, il préconisa de planter pommes de terre et céréales partout où c’était possible: dans les prairies, les jardins publics… Ce fut fait. Avec un succès tout relatif. L’alimentation était produite dans le pays à 52% des besoins avant l’opération, cette part monta à 59%. Elle est aujourd’hui à 50%, en dépit de la drastique diminution du nombre des exploitations. Et le reste? Il fut importé. Pour ce faire, en 1941, le Conseil fédéral créa la marine marchande suisse qui existe aujourd’hui encore. Des cargos immatriculés à Bâle qui voguent dans tous les océans. Le pari était audacieux. Pour faire venir leurs chargements de denrées alimentaires et de charbon, il fallait négocier avec les Alliés pour qu’ils les laissent passer sans encombre, et avec les Allemands pour que les chargements puissent être débarqués et acheminés depuis les ports de France et de Hollande occupées ou d’Italie. Les diplomates négocièrent sans relâche avec un talent remarquable et parvinrent à leurs fins. La Suisse put ainsi s’approvisionner en céréales, en huiles, en sucre, en viande provenant principalement d’Amérique du Sud… et de Grande-Bretagne dont l’empire fournissait de nombreuses denrées. 

Cette vision d’un pays qui vit de ses gentils paysans et peut bouder les agriculteurs du proche voisinage ou d’outre-mer est donc complètement irréaliste. Et pas souhaitable. Qui veut se priver des fruits et légumes français, italiens ou espagnols? Sont-ils vraiment moins bons que les nôtres? Les tomates cultivées hors-sol sous serre à Genève sont-elles plus goûteuses que celles qui nous viennent du sud? A voir! Le sucre produit dans la Broye (par des ouvriers eux-mêmes importés de l’est!) est-il préférable à celui du Brésil? Pardonnez à ceux qui préfèrent le bœuf argentin des grandes prairies à celui de tant de fermes suisses où il est gavé d’aliments industriels.

Si cette initiative est adoptée (75% des Suisses disent aujourd’hui y être favorables!) et si elle est mise en œuvre, le résultat sera clair: une hausse des prix. Ils sont déjà sensiblement plus élevés qu’outre-frontière. Et l’on veut en rajouter une couche? En prime, nous irions vers une sérieuse brouille avec les pays auxquels nous sommes liés par des accords bilatéraux ou européens. On demanderait donc aux Sud-Américains d’accepter tous nos produits industrialisés sans droits de douane et on refuserait les denrées qu’ils peuvent produire grâce à une nature généreuse? Absurde. Quant à la multiplication des exploitations chez nous, elle pose au moins deux problèmes. Y a-t-il vraiment des milliers de candidats pour se lancer dans la vie à la ferme? Et à quels coûts cela se ferait-il? A coups de subventions? Elles s’élèvent déjà à 3,5 milliards de francs? Allons-y pour quelques milliards de plus?

Et la qualité, direz-vous? Il existe déjà une foule de normes, européennes et suisses, pour agréer les produits agricoles. Elles peuvent encore être améliorées. Mais cessons de croire, comme par réflexe, que les aliments étrangers sont pourris et les nôtres parfaits. La mythologie nationaliste, qu’elle soit verte, rose ou d’une autre couleur, nous enferme dans le déni de réalité.



Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

© 2018 - Association Bon pour la tête | une création WGR