keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / Liban

Le Liban bien seul malgré les belles paroles

A peu près tous les gouvernements qui comptent autour du monde se sont entendus, sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, sous l’égide des Nations unies, pour un soutien de 252 millions d’euros au petit pays martyr. Avec des injonctions au changement politique. Fort bien. Secouer une classe politicienne corrompue est une nécessité. Mais parmi les donateurs, il y a des puissances qui ont tout fait, ces dernières années, pour mettre le Liban à genoux.

La forte présence du Hezbollah pro-Iran a conduit à un front puissant: Etats-Unis, Israël et les pays arabes sunnites. L’aide des pays du Golfe s’est tarie. Les nababs richissimes ne vont plus, comme autrefois, se défouler à Beyrouth et y mener des affaires. Israël inquiet ne cesse de proférer des menaces guerrières. Et Trump en a rajouté une couche avec le bien nommé Cesar Act, une loi qui décrète de dures sanctions contre tout Etat, toute entreprise, tout individu qui commercerait avec la Syrie. Alors que les échanges entre le Liban et ce pays maudit sont indispensables, du fait même de la géographie et de l’histoire. Cette offensive affame les malheureux Syriens et ruine un peu plus l’économie libanaise. De nombreuses entreprises, à Beyrouth, visaient le marché de la reconstruction du voisin, c’en est fini. Cette bastonnade n’ébranle nullement le régime de Bachar El Assad mais plonge le Levant dans la détresse.

On a beaucoup dit, ces derniers jours, après l’élan d’émotions devant la tragédie des explosions, que le système politique libanais est la source de tous les maux. Pas sûr. Le fragile équilibre entre les divers camps religieux (dix-huit au total!), établi après la guerre civile, n’a pas dysfonctionné en soi. Les tensions subsistent mais ce ne sont pas elles qui ont mis le feu. L’incurie invraisemblable du pouvoir résulte d’abord d’un système de corruption installé du haut en bas de la société. Les ex-chefs de guerre devenus politiciens se sont soucié d’abord de favoriser les leurs, de s’enrichir, plutôt que faire fonctionner la machine nationale, d’où le désastre des services publics. L’eau qui manque, l’électricité en panne… Pour ne pas parler des écoles et des hôpitaux publics.

Emmanuel Macron rejoint les revendications «dégagistes» de la foule en colère. Mais comment imaginer qu’une transformation politique fondamentale puisse avoir lieu d’un jour à l’autre dans la tempête émotionnelle? Le président français n’a pas à se poser en parrain du Liban. En bienfaiteur oui, en tireur de ficelles non. Il devrait se souvenir qu’au terme de la Seconde guerre mondiale, la France gaulliste voulait maintenir le protectorat sur le Liban et la Syrie qui avait été accordé en 1920 après l’effondrement de l’empire ottoman. Les nationalistes résistèrent. A Damas ils furent bombardés même par l’armée française. Syriens et Libanais obtinrent néanmoins l’indépendance… avec l’aide des Britanniques. Les troupes tricolores durent réembarquer. C’est une histoire pas si vieille qui laisse des traces.

L'énergie du peuple libanais

Le plus admirable, c’est l’énergie du peuple libanais qui se manifeste jusque dans le désespoir. Marie-Claude Souaid, anthropologue, animatrice d’une association (Alpha) vouée à la scolarisation des plus pauvres, au Liban et en Irak, parle au téléphone en toute franchise. Elle voit l’avenir de son pays en noir. Cela ne l’empêche pas de se démener pour aider qui elle peut, pour trouver les moyens de fournir des matériaux de construction, aujourd’hui hors de prix, aux petits artisans qui, dans les quartiers les plus pauvres, tentent de réparer les maisons.

Pourquoi son pessimisme malgré sa volonté d’agir? Pour les raisons géostratégiques évoquées plus haut. Parce que la situation exigerait un changement de mentalités, en finir avec le bal des pots de vin à tous les étages. Parce que l’on ne voit guère où sont les leaders de demain qui rompraient avec les caciques vermoulus. Parce que les divisions entre clans religieux bloquent les réformes et pourraient s’envenimer à nouveau.

Le rôle du Hezbollah dans cette pétaudière? Cette puissante formation est moins corrompue, plus attentive aux besoins de la population qu’elle contrôle, d’où leur succès électoral, mais elle constitue une force armée parallèle. Elle a conclu un deal avec les chrétiens: on vous laisse vous enrichir et vous nous laissez nos armes. Quant aux Sunnites, ils perdent pied après les longues années de pouvoir des Hariri père et fils, lâchés par l’Arabie saoudite, discrédités pour leur gestion, en particulier celle, épouvantable, du port de Beyrouth qui était placé sous l’autorité de leur clan. Les Druzes, quant à eux, dans leur montagne, se préservent et se réservent de jouer les arbitres dans l’hypothèse d’une nouvelle distribution des cartes. Enfin les chrétiens sont divisés, leurs leaders accablés de reproches, vieillissants, impuissants à répondre à la vague de colère populaire. A noter qu’ils sont pour beaucoup dans le désastre bancaire, une Banque nationale opaque, des établissements privés qui se sont livrés à toutes les spéculations et bloquent maintenant l’accès des Libanais à leur épargne.

Marie-Claude Souaid réussit à garder le sens de l’humour: «Peut-être que les mafias nous sauveront! Après tout, en Italie, après la guerre, elles ont contribué à remettre l’économie en marche. Et récemment, ce sont elles qui ont débarrassé Naples des ordures que la ville n’évacuait plus!»

Le Liban, ce petit pays au grand et beau rayonnement, est bien seul aujourd’hui malgré les belles paroles de la communauté internationale. Seul aussi face à lui-même et à ses démons.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2020 - Association Bon pour la tête | une création WGR