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CULTURE / Peine de mort

Le film qui sauvera peut-être une vie

A gir sur la réalité au lieu de seulement la décrire, c’est le rêve «grandiose» du journaliste engagé. Anne-Frédérique Widmann, productrice à la RTS et professionnelle de l’espèce ardente, peut se sentir autorisée à le caresser: son film «Free Men», dont le héros est un Noir américain injustement condamné à mort, enflamme le public au pays même de la peine de mort. Il sort ces jours dans les salles romandes et certaines projections sont suivies d’un direct téléphonique avec son protagoniste Kenneth Reams. Puissant.

«Li-bé-rez Ken-ny Reams! Li-bé-rez Ken-ny Reams!» Mardi dernier, Lausanne. La centaine de spectateurs qui remplit le cinéma Bellevaux vire à la foule militante. Nous sommes à l’issue de la projection de Free Men d’Anne Frédérique Widmann. Particularité de cette soirée qui inaugure la sortie suisse de l’oeuvre en salles: le protagoniste du film est au bout du fil et dialogue avec la salle via le portable de la réalisatrice. Particularité vertigineuse supplémentaire: Kenneth Reams parle depuis le couloir de la mort de la prison de l’Arkansas où il est détenu depuis 25 ans, sans avoir tué personne.

«Merci. Ça me fait du bien de vous entendre», dit-il en écho au cri du cœur de l’assemblée. Sa voix est claire et pleine, c’est celle de «l’homme debout», étranger à la plainte, formidablement vivant et créatif, dont le film, magistralement, vient de nous donner la mesure. Ce n’est pas la première fois que Kenneth Reams prend le pouls d’une salle de spectateurs scotchés à leur fauteuil: la première soirée «projection + direct téléphonique» a eu lieu d’an dernier au FIFDH (Festival international du film pour les droits humains) à Genève. Puis il y a eu Vienne, le Japon, le Liban, le Mexique, le Pakistanles , les Etats-Unis: «Où que l’on soit, les spectateurs réagissent de la même manière, raconte Anne-Frédérique Widmann. Je tenais beaucoup à ce que Kenneth soit partie de l’aventure du film du début jusqu’à la fin. Pour lui, ce dialogue est une fenêtre de liberté et cette année, comme il dit, il a voyagé dans le monde entier!» Mais il y a plus: «Dès la première soirée, nous avons compris combien cette «formule» avec sa participation en direct était puissante: les gens nous disent qu’ils ont l’impression d’entrer dans le film. Surtout, ça leur donne l’envie d’agir, c’est le principal.»

Free Men sauvera-t-il Kenneth Reams?

Pendant quelques minutes de communion empathique, le public du film peut s’autoriser à croire à un happy end sur fond de mobilisation générale. Le prisonnier lui-même reste très lucide: soulever l’émotion des foules, c’est bien. Faire en sorte que les gens passent de la parole aux actes et s’engagent durablement pour une cause, c’est une autre paire de manches. Sans compter qu’au niveau légal, la bataille est au point mort: l’excellent avocat George Kendall et son équipe, qui travaillent bénévolement depuis 22 ans à réparer le désastre initial causé par leur confrère commis d’office, se heurent à l’intransigeance d’une procureure générale de l’Arkansas décidée à se montrer trumpement inflexible avec les condamnés à mort. Même après que la Cour supême de l’Etat ait reconnu le racisme dont Kenneth Reams a été victime.

Pourtant! Au vu de l’impact considérable du film, il n’est pas absurde de se demander s’il ne pourrait pas faire bouger les lignes. Surtout depuis qu’elle l’a projeté en Arkansas, Anne-Frédérique Widmann se sent autorisée à nourrir un petit espoir: «Les gens étaient debout à scander «Free Kenny Reams!», la projection dans un maximum d’universités a été immédiatement organisée et surtout, les réseaux sociaux se sont enflammés: ça, c’est le nerf de la guerre.»

La voie légale étant bouchée, seul un mouvement massif d’opinion pourrait en effet ébranler la glaciale procureure Leslie Rutledge. George Kendall lui-même en convient: «Longtemps, il m’a recommandé d’être discrète, dit la réalisatrice. L’an dernier, on attendait le verdict de la Cour suprême et il ne fallait pas agacer ses membres en ayant l’air de vouloir leur forcer la main.» Le verdict est tombé, mais, bien que favorable au condamné, il s’avère impuissant à changer son sort. Désormais, le mot d’ordre est: «On y va à fond sur les USA, en espérant un buzz maximal.» 

Dans Free Men, on voit un condamné plus chanceux que Kenneth Reams rendre hommage à Johnny Depp, la star qui a rendu possible sa libération. «Il faudrait que Kenneth trouve son Johnny Depp, dit Anne-Frédérique Widmann. L’autre soir au Bellevaux, deux étudiantes passionnées corrigeaient: «C’est sur YouTube et les réseaux sociaux que ça se passera si ça doit se passer! Il faut viser le Ellen Show! Comment, vous ne connaissez pas le Ellen Show?»

Une journaliste en campagne

Anne-Frédérique Widmann promet d’aller y voir. Depuis qu’elle a parlé pour la première fois à Kenneth Reams, en 2014, parce qu’elle cherchait des prisonniers artistes pour l’exposition «Fenêtres sur les couloirs de la mort», depuis qu’elle a décidé de faire un film sur cet homme et son refus de baisser les bras, il était clair pour elle qu’elle n'allait pas «traiter son sujet» et passer à autre chose. Depuis, la journaliste-réalisatrice s’est pratiquement doublée d’une cheffe de campagne: c’est elle, avec Constanza Francavilla, auteure de la musique du film, qui a notamment mis sur pied le site freekennethreams.org qui permet au public de soutenir la cause du prisonnier de l’Arkansas. «Comme journaliste, j’ai toujours travaillé dans l’idée d’avoir un impact: c’est un espoir à la fois grandiose et à manier avec beaucoup humilité. Je ne savais pas comment le film allait être reçu… »

Bingo. Le film est puissant, il remue sans facilités. Et l’exploit n’est pas des moindres: son protagoniste, en effet, ne paraît jamais à l’écran. On ne fait qu’entendre sa voix. Même l’image de son mariage avec l’artiste française Isabelle Ize, qui illustre cet article, n’est qu’une photo, prise par le pasteur, sur demande de la cinéaste: elle était présente à la cérémonie, mais n’a jamais reçu l’autorisation ni de filmer ni de photographier le prisonnier.

Il n’y a pas que l’exploit de la cinéaste: du fond de sa cellule «grande comme votre salle de bains», Kenneth Reams est un très bon «client». Non seulement sa force d’âme, sa capacité inouïe d’aller puiser la liberté au fin fond de sa nappe phréatique intérieure, mettent la honte à tous ceux qui, comme dit l’exergue du film «seraient tentés de baisser les bras». Mais en plus, le quadragénaire devenu, en prison, peintre et poète, trouve les mots, il est drôle et adéquat, c’est un as de la comm.

S’il s’en tire, il le devra aussi à ce talent. A une journaliste qui a cessé depuis longtemps de compter ses heures de travail, tous comme ses avocats, à sa femme en communion artistique.

Le public, saisi, tient les pouces à Kenneth Reams. Sans oublier que des dizaines d’innocents comme lui attendent la mort dans ses couloirs étasuniens.


Free Men, d’Anne Frédérique Widmann, est en salle en Suisse romande:

A Genève au Cinérama Empire ce 28 février (avec «live» à l’issue de la projection) et jusqu’au ME6 mars (ou plus, si le public se déplace en masse).
A Lausanne au Cinéma Bellevaux JE28 et VE1er à 18:45, DI3 à 20:45, MA4 à 18:45.
A Martigny au Cinema Casino le SA23 mars à 18h (avec «live»).
- A Sainte-Croix au Cinéma Le Royal le DI24 mars à 17h30 (avec «live ») puis projection la semaine qui suit. 
- A Fribourg au Cinéma Rex le MA26 mars (avec «live»)
- A Neuchâtel au Cinéma Apollo le JE4 avril à 20h30 (idem).

http://freemen.ch
freekennethreams.org


Regardez la bande-annonce du film:


VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

1 Commentaire

@stef 23.03.2019 | 20h13

«Très beau sujet »


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