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ACTUEL / REPORTAGE (2/2)

La Suisse face au casse-tête de l’Érythrée

L ’étonnante Érythrée a fait quelques vagues sur Bon pour la Tête, à la suite de notre reportage. Fermé et totalitaire, ce pays? Pas aussi sûr qu’on le dit.

Un régime autoritaire sans doute, mais qui n’empêche pas ses ressortissants d’aimer leur patrie. J’ai eu le plaisir d’assister, l’autre jour à Bienne, à une conférence organisée par l’association «union nationale des femmes érythréennes» pour célébrer leur 40e anniversaire d’existence. Une journée qui soulève des questions.

Des centaines de mères, grands-mères, tantes, cousines, filles et enfants, très peu d’hommes, se sont réunis pour discuter du développement de leurs projets en Érythrée et pour poser maintes questions sur la situation actuelle. Il est prévu d’inaugurer fin juillet un centre d’accueil pour les femmes à Tessenei qui s’occupera de santé, de planification familiale et de formation. 

Ce mouvement de femmes érythréennes, organisation non-gouvernementale autonome, s’est créé en 1979 après la lutte de libération du pays. Elle rassemble environ 350'000 femmes de l’Érythrée et de la diaspora, avec un bureau central à Asmara, dont la présidente, Tekea Tesfamichael était présente à Bienne. Cette femme, dans la soixantaine, charismatique et authentique, a répondu à toutes sortes de questions. La rencontre fut vive, intense, sérieuse, mais ponctuée aussi de longs rires. Je me suis rendu compte qu’il se manifestait là un vrai soutien au gouvernement. Comment est-ce possible?

Cette image des combattants hommes et femmes du FPLE brandissant le drapeau érythréen est omniprésente. Elle se trouve également sur les pièces de monnaie (Nakfa). © Sarah Dohr

Un pays uni

Les femmes d’Érythrée bénéficient d’une égalité totale avec les hommes dans les sphères politique, économique, sociale et culturelle, et occupent depuis la fin de la guerre des postes tels que colonel dans l’armée, ministre dans le gouvernement ou encore pilote d’avion de chasse. Entre parenthèses, la Suisse a vu sa première pilote d’avion de chasse, Fanny Cholet, obtenir son brevet en 2017.


Lire aussi: L'étonnante Érythrée


Le début de la guerre d’indépendance (1961) fut difficile pour l’Érythrée. Un petit pays peu peuplé contre la grande Éthiopie. David contre Goliath. Le mouvement des travailleurs a été la base de la révolte et très vite s’est instauré le principe que ni la religion, ni l’appartenance à une ethnie ne devaient être politisés. Il fallait s’unir à tout prix. 

Les sanctions infligées par l’ONU ont mis l’économie définitivement à genoux. 10 ans auparavant, l’Érythrée sortait d'une guerre de deux ans dévastatrice avec l’Ethiopie et voilà que la communauté internationale, avec en tête les Américains, ont isolé ce pays. L’embargo sur les armes et le gel des avoirs ont été levés fin 2018. 

Aujourd’hui, c’est la fierté nationale d’afficher l’unité du pays qui, à la différence de ses voisins, ne se laisse pas diviser par les questions religieuses ou ethniques.

Les femmes érythréennes, à l’époque, dans une société patriarcale, ont vite compris qu’elles étaient indispensables à la guerre. Il fallait mobiliser tout le monde. Elles ont pris les armes et ont combattu aux côtés des hommes. Le statut d’égalité a été ainsi acquis. Peu de pays traitent hommes et femmes sur un pied d’égalité comme le fait l’Érythrée. C’est un sujet de fierté.

Les femmes d'Érythrée, présentes, fières et conscientes de leur statut dans la société. © Sarah Dohr

Les neuf éthnies de l'Érythrée, unies sous le drapeau érythréen, sont définies par leurs langues et non par la couleur de peau ou la religion. © Sarah Dohr

Timket [Epiphanie]: les chrétiens orthodoxes de l'Érythrée célèbrent le baptême de Jésus dans le fleuve Jourdain. C'est la plus importante fête religieuse d'Érythrée (et d'Ethiopie). © Sarah Dohr

Nous avons vu dans le passé, et nous aimons l’occulter, que les pays gouvernés par un dictateur sont souvent unis et stables. En Irak, au temps de Saddam Hussein, ce pays a été décrété laïc. Bagdad s’est développé, s’est vu grandir et prospérer.  Pour une grande majorité, les conditions de vie étaient relativement favorables, la stabilité assurée. En Libye sous Kadhafi, les habitants avaient gratuitement accès à l’eau, à l’électricité, à l’éducation. Certes l’opposition en quête d’une vraie démocratie a été durement persécutée. Mais aujourd’hui, qu’en est-il de ces deux pays après les interventions occidentales? La Libye et l’Irak sont plongés dans la guerre civile, dans le chaos, l'espérance de vie diminue, les infrastructures s'effondrent, la violence sévit et il n’y a aucun espoir d'une démocratisation rapide.

Vestiges de la guerre : des chars, des camions et des wagons rouillés sont visibles dans tout le pays. En souvenir et par faute d'argent pour les évacuer. © Sarah Dohr

Dès lors faut-il chercher à abattre aussi le régime érythréen?

Le président Afewerki, au pouvoir depuis 1993, mène le pays d'une main de fer. Il n’est donc pas interdit de songer à sa succession. Il est question que la présidente de l'Union des femmes, Tekea Tesfamichael, pourrait prendre le relais. Elle amènerait probablement mieux l'ouverture économique que tous les militaires en place dans le gouvernement d'Afawerki. 

Pour une ambassade suisse à Asmara

Ne serait-il pas plus sage, dans une perspective à long terme, de soutenir ce pays?

L’Érythrée, 4,4 millions d’habitants a une population jeune et une forte croissance démographique (3,9 enfants par femme), mais aussi un IDH parmi les plus faibles du monde: 0,35. Un pays en grande difficulté, donc, mais avec un fort potentiel de croissance si la stabilité politique s’installe à long terme.  

La Suisse devrait songer à établir une ambassade à Asmara, entamer des pourparlers avec le président et chercher des solutions qui soient dans l'intérêt de la jeune génération… et de nos deux pays. 10'000 demandes d’asile érythréennes étaient en attente fin janvier 2020 au SEM (secrétariat état de la migration) à Berne. Depuis 2018, les refus d’asile et les renvois sont devenus beaucoup plus fréquents et les requérants d’asile déboutés se retrouvent dans une situation précaire: ils ne peuvent pas être renvoyés dans leur pays faute d’un accord de réadmission. Certains de ces jeunes gens, au début de la procédure, étaient autorisés à travailler et beaucoup se sont bien intégrés. Quand le couperet administratif est tombé, ils ont dû quitter leur emploi! Et se retrouvent à l’aide d’urgence. Une aberration à tous points de vue. 

Nous pourrions imaginer au contraire de former systématiquement les requérants d’asile à des métiers, de soutenir des projets précis comme la reconstruction de la ville de Massawa et de redonner ainsi des perspectives à cette jeunesse érythréenne.

Entre le désespoir et l'espoir, ce pays a beaucoup de potentiel. En particulier dans le secteur du tourisme. © Sarah Dohr

Est-il permis de faire la part des choses? L’Érythrée, d’après ce que j’ai vu et entendu sur place – car il est possible d’y aller! – est assez éloignée d’un régime totalement brutal et sanglant. Qu’il s’agisse, que ce soit dit clairement, d'une dictature qui ne respecte pas les droits de l'homme tels que le droit à la propriété, la liberté de circulation, le libre choix de résidence, le travail et des conditions de travail décentes, que les opposants déclarés soient persécutés, c’est indiscutable. Mais, paradoxe, ce peuple vit probablement mieux que de nombreux autres, dans des soi-disant démocraties tel que le Mali, le Nigeria ou le Congo. Ces pays, dont plusieurs fort riches en ressources naturelles, loin d’assurer une vie décente à la population, connaissent la violence, les conflits, la pauvreté, sous la coupe de pouvoirs faibles et corrompus.

Le régime en place à Asmara ne doit pas empêcher la Suisse d’avoir des relations normales, d’État à État, avec l’Érythrée. Avec d’autres dictatures, elle est moins regardante. Pour ne citer qu’elle, pensons à la Chine, applaudie et même adulée dans certains milieux helvétiques fascinés par la dimension économique de cette superpuissance.  Que nous commercions avec elle, c’est bien normal. Que nous subissions son influence dans maints domaines discrets, c’est choquant et dangereux. 

Peut-être sommes-nous arrivés au moment où il serait plus sage de regarder et balayer devant notre porte avant de donner des leçons aux autres. Nous ne sommes pas en tout un modèle de vertu. Mais cela, c’est une autre histoire.

L'étonnante Érythrée qui surprend avec un paysage époustouflant et de surprenantes rencontres. Je ne peux que vous inciter à lui rendre visite! © Sarah Dohr


Pour lecture qui peut aider à mieux comprendre l’Érythrée: le rapport du dialogue entre une délégation érythréenne et l’ONU, le 14 février 2020 à Genève

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

6 Commentaires

@jeanpierre 18.03.2020 | 16h46

«Article un peu naïf, bien sûr qu’un européen peut se rendre en Erythrée, on lui montrera ce qu’il y a de mieux et on hésitera à deux fois avant de lui parler. Une question demeure, pourquoi des dizaines de milliers de jeunes fuient ce pays dans des conditions épouvantable, Violés et dévalisés au Soudan et en Libye traversée de la Méditerranées en Zodiac. Pourquoi ces jeunes ne veulent en aucun cas rentrer même s’ils le peuvent. Il y a eu 2 vagues d’immigrations érythréenne, la première durant la guerre avec l’Ethiopie, ceux-ci sont plutôt pro gouvernementaux. La deuxième, des très jeunes ont fui et ont très peur du gouvernement. On a du reste plus aucune nouvelle des rares qui sont rentrés. »


@curieux 19.03.2020 | 16h00

«D'accord avec Jean-Pierre, naïf!
Quel exercice d'équilibrisme intellectuel que de justifier les dictatures par la stabilité qu'elles arriveraient à créer, das certains cas et pour combien de temps. Nulle mention des conditions qui firent fuir tant de jeunes hommes et jeunes femmes qui n'en pouvaient plus de ce régime au péril sciemment accepté de leur vie...
Dictature et égalité des genres, même combat?... Voilà qui fait sourire. Tekea Tesfamichael aurait ainsi des chances de succéder au dictateur accroché de puis si longtemps au pouvoir? Pensez-vous vraiment qu'une telle supputation soit de nature à nous rassurer? La dictature est-elle réservée au sexe masculin?
Une fois de plus, certains choix éditoriaux de BPLT me surprennent et me déçoivent.»


@PmC2 19.03.2020 | 22h38

«Madame Dohr, si votre précédent article m’a quelque peu laissé sur ma faim, j’abonde dans votre sens lorsque vous suggérez que la Suisse devrait nouer des relations diplomatiques avec l’Erythrée. Quelle autre action serait-elle d’ailleurs envisageable pour influer sur l’exode de la population erythréenne et pour clarifier la question des actes de torture commis par l’Etat sur une partie de sa population ? Quant à savoir, Messieurs @jeanpierre et @curieux, pourquoi les jeunes quittent le pays en masse, permettez quelques hypothèses : le souhait de construire un avenir différent de celui des parents agriculteurs qui travaillent encore aujourd’hui la terre à la main ; l’absence de perspectives d’évolution sur l’échelle sociale (les filles et fils d’agriculteurs sont condamnés à travailler la terre malgré un système scolaire somme toute bien organisé mais qui, vidé de ses enseignant·e·s qui ont fui le pays, perd toute efficacité) ; l’attrait pour un avenir à l’étranger qui, au travers des écrans des ordinateurs et des smartphones, semble beaucoup plus riche, aisé et intéressant ; le désinvestissement de la jeunesse pour la nation qui maltraite ses citoyen·ne·s en les astreignant à un service militaire aux méthodes d’instruction surannées et à durée illimitée qui n’a plus aucun sens aux yeux des jeunes (prenez à ce sujet le temps d’observer l’évolution de la proportion de jeunes Suisses·ses qui préfèrent le service civil à l’armée, car en Suisse aussi, l’armée n’a plus du tout de sens pour un nombre croissant de jeunes. Pourquoi cela serait-il différent pour les jeunes Erythréen·ne·s ?) ; et enfin, puisque la principale source de revenu du pays provient des sommes envoyées par la diaspora, pourquoi le gouvernement retiendrait-il ses jeunes ? De là à penser que le gouvernement encouragerait les exils, il n’y a qu’un pas.»


@XG 22.03.2020 | 07h31

«Sarah, je suis d'accord avec vous quand vous dites que nous devrions, en tant que pays occidentaux arrêter de donner des leçons au reste du monde et laisser les pays trouver leur voie. Vouloir imposer la démocratie à tout prix ne crée que misère et chaos. Regardons l'Afghanistan, l'Iraq, la Libye. Ces pays sont des champs de ruines maintenant, de plus vecteurs d'extrémisme ou la condition de la femme est épouvantable et a reculé fortement depuis "l'avènement de la démocratie". Les naifs, sont ceux qui croient à ce genre de discours. Les avènements de démocratie cachent toujours des buts moins glorieux, qui sont de mettre la main sur des richesses naturelles. »


@curieux 25.03.2020 | 00h55

«M/Mme Pmc2, votre comparaison entre le désamour des Suisses pour leur armée et celui des Érythréens me paraît des plus hasardeux. De même que la motivation à fuir un pays qui n'offre à ses ressortissants aucun, vraiment aucun, avenir. Ceux qui partent le font en sachant les risques qu'ils prennent tout au long de leur parcours à travers le désert du Soudan et de Lybie, parcours parsemés de difficultés de tous les instants (se procurer à boire et à manger), trouver un gîte pendant le jour, la progression étant plus discrète de nuit, recours aux services incontournables de passeurs peu scrupuleux, etc. En premier lieu, c'est l'instinct de survie qui les fait tenter l'aventure. L'espoir d'un avenir meilleur y est évidemment aussi pour une bonne part. Espoir de possession de biens matériels? Voilà qui est bien réducteur! Espoir et besoin surtout de pouvoir se faire une place dans le monde, de pouvoir vivre... Les Suisses qui arrivent à se soustraire à leurs obligations militaires ont-ils la même motivation? J'en doute très fortement.»


@stef 31.03.2020 | 22h47

«Les Érythréens qui fuient leur pays sont comme les insectes qui volent en direction de la lumière, aveuglés en la croyance d’un avenir meilleur. Malheureusement pour eux, la lumière cache la grosse part d’ombre qui se trouve derrière: le camp de la Moria, à Lesbos !»


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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