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ACTUEL / Procréation

La provocante victoire d’Arthur, héros de la lutte contre l’anonymat du don

I l est le visage emblématique du combat de milliers de Français pour l’accès à leurs origines génétiques. Il vient d’annoncer qu’il a retrouvé son donneur, par des voies réprouvées par la loi, mais dont il faudra bien qu’elle tienne compte. Son donneur, et aussi une petite cousine réflexologue à Londres… retour sur une saga exemplaire.

«J’ai joué au loto, j’ai gagné…» Au bout du fil, la voix d’Arthur Kermalvezen est gorgée d’énergie. C’est la voix du héros de la saga qui, après moult épreuves, remporte la victoire sur le destin. Né d’insémination artificielle, Arthur a retrouvé son donneur. Défiant la loi française, il a utilisé les ressources des tests génétiques et de la généalogie en ligne pour pister l’«anonyme» à qui il doit la vie. Et cet homme a applaudi. Il l’a appelé le jour de Noël et lui a dit: «Bravo de m’avoir retrouvé!»

Le 15 janvier à Paris, Arthur a tenu conférence de presse pour annoncer la nouvelle: c’est que ses aventures ne datent pas d’hier et passionnent un public important. Il y a ceux qui ont lu son livre – «Né de spermatozoïde inconnu» (J’ai lu) –, publié il y a dix ans. Ceux qui l’ont vu témoigner à la télévision, ceux qui ont adhéré à l’association Procréation médicalement anonyme dont il a été le porte-parole et qui lutte pour la levée de l’anonymat du don. En France, Arthur Kermalvezen est devenu le visage emblématique de la lutte pour le droit d’accéder à ses origines, qu’un nombre croissant de pays européens reconnaissent mais que la patrie des droits de l’homme continue, étrangement, d’ignorer (lire encadré).

Le spleen de «l’enfant du don»

«Lorsqu’il m’a contactée en octobre dernier, il m’a envoyé une vidéo avec une interview de lui: ce qui m’a frappé, c’est la tristesse dans sa voix…» Là, c’est sa petite-cousine génétique qui parle: Laura – et non pas Larry comme Arthur l’a raconté dans un premier temps par souci de discrétion –, retrouvée via un test ADN commandé sur internet et grâce à qui il a pu remonter jusqu’à son donneur. Si Arthur Kermalvezen est devenu un héros emblématique, c’est probablement qu’il a su dire, mieux que quiconque, cette tristesse qui étreint «l’enfant du don».

Laura Serghe, la petite-cousine génétique d’Arthur, vit à Londres où elle est réflexologue. © DR

Arthur n’a pas manqué d’amour, ni d’une vie de famille, ni de confort matériel, explique-t-il dans son livre. Il n’a même pas souffert du mensonge puisque ses parents ne lui ont rien caché des circonstances de sa conception. Mais il a trouvé difficile de grandir sans savoir à quoi il allait ressembler – «Je ne pouvais pas me projeter dans l’avenir physiquement.» Et surtout, il n’a jamais supporté de savoir que quelque part dans un dossier médical figurent les informations sur son donneur, mais qu’un médecin «tout-puissant» lui explique qu’il n’y aura pas accès parce que la seule chose qui compte, ce sont les liens du cœur. Arthur, comme tous ceux qui réclament la lavée de l’anonymat du don, n’accepte pas qu’on lui explique ce qui est important pour lui. Surtout à l’ère du tout génétique. Tenez: son donneur vient de l’informer qu’il est potentiellement porteur d’une anomalie génétique grave, qui nécessite une hygiène de vie particulière: les liens du cœur, c’est bien, la santé, ce n’est pas mal non plus. 

Arthur mène l’enquête 

Arthur Kermalvezen a 34 ans et depuis qu’il en a 18, il veut savoir qui est son donneur. Pas parce qu’il cherche un «vrai» père dans une sorte d’idéalisation du lien génétique, pas même pour nouer une relation, simplement pour voir sa tête, savoir qui il est. «Je souhaite un changement par la voie législative et je ne préconise pas le recours massif aux tests génétiques. Mais que voulez-vous, après des années à se battre sans être entendu, on finit par se débrouiller par ses propres moyens.»

L’an dernier, Arthur a donc commis un geste illégal en France: il a commandé, pour 99 dollars sur internet, un kit de test ADN par prélèvement salivaire à la société 23andMe. «J’ai simplement choisi la société dotée de la clientèle la plus nombreuse, avec 3 millions de fichiers. Par chance, Laura y figurait…» Laura Serghe, réflexologue à Londres, de mère française, et avec laquelle le site de 23andMe signale un «match» de cousinage.

Et que faisait Laura sur le site de 23andMe? «C’est une amie qui m’a convaincue de faire un test, il y a quelques années: j’étais simplement curieuse d’en savoir plus sur ma famille. Mon père a des origines cypriotes, le père de mon grand-père maternel a été adopté…» En acceptant d’ouvrir son profil dans le programme «DNA Relatives», Laura laissait aussi la porte ouverte à toutes les surprises.

Après avoir pris connaissance du «match», Arthur n’a pas contacté Laura directement via le site: «J’ai d’abord cherché des informations sur elle, j’aurais pu ne pas avoir envie de la connaître: imaginez que je tombe sur une radicalisée! Je l’ai trouvée sur LinkedIn, j’ai vu qu’elle était réflexologue à Londres et qu’elle avait la mâchoire carrée comme moi… J’ai eu de la chance: elle est super sympa!»

Arthur explique son affaire à Laura, elle se dit «in petto» que l’homme qu’il cherche pourrait bien être le frère de son grand-père maternel mais, par égard pour ce dernier, ne livre aucun nom. A peine quelques pistes géographiques sur sa famille maternelle, bien utiles à Arthur le fin limier qui ne tarde pas à trouver le nom de son donneur grâce au site généalogique Ancestry: «Du moment où j’ai su dans quel périmètre chercher, ça m’a pris douze heures…» rigole-t-il. Et elle: «En écoutant Arthur, j’ai tout de suite su qu’avec les éléments dont il disposait, il allait trouver tout seul». Aujourd’hui elle est contente pour lui: «Sa tristesse s’est dissipée, ce n’est plus le même homme.» Rencontrera-t-elle un jour son cousin génétique? «Ça me ferait très plaisir!»

Capture d’écran du site Ancestry. © DR

Arthur et son donneur, eux, ont convenu de se rencontrer en février: «Il n’est pas en très bonne santé, j’ai eu de la chance de le retrouver vivant» dit, pragmatique, «l’enfant du don», que son médecin a investi de la mission suivante: retrouver les dossiers médicaux de son géniteur. Ça aide drôlement, lui a-t-il expliqué, pour savoir «par où commencer» avec un patient. Lorsqu’il a écrit à son donneur, Arthur a pris soin d’éviter tout risque de mettre ce dernier dans l’embarras avec une lettre envoyée par la poste et tombée dans d’autres mains: il a fait porter son message par un voisin. La lettre disait: «Je me présente, je m’appelle Arthur. J’ai 34 ans. Depuis toujours, je me demande à qui je dois d’être né.» Extrême délicatesse de son côté, magistral fair-play de l’autre: «Bravo de m’avoir retrouvé»… Il a très bien compris qu’Arthur ne cherche pas un lien familial et trouve sa demande parfaitement légitime.

Une victoire en forme de provocation

Arthur le sait: il a eu beaucoup de chance et toutes les histoires de recherche en paternité génétique n’ont pas le même «happy end». Sa femme Audrey, avocate, également née de don, après avoir porté son combat en justice, a entrepris les mêmes recherches que lui, avec moins de succès. Elle a tout de même éclairci au passage son étrange ressemblance avec une de ses clientes, qui s’avère être sa demi-sœur… facilement soupçonnés de fantasmes familiaux déplacés, les enfants du don ont des préoccupations plus pragmatiques, au premier rang desquelles: s’assurer qu’eux-mêmes ou leurs enfants ne fassent pas une famille avec des demi-frères ou sœurs.

Hasard du calendrier ou signe du destin? Arthur Kermalnvezen a fait son annonce fracassante à la veille des Etats généraux de la bioéthique, qui doivent alimenter la réflexion citoyenne sur une révision législative française. L’anonymat du don fait partie des thèmes en discussion. Perspective bienvenue: si la «PMA pour tous» devient une réalité, le nombre des enfants du don va exploser. 

Face à cette échéance, la victoire d’Arthur claque comme une provocation: l’accès aux origines a beau être interdit par la loi française, il est désormais une réalité accessible. Le héros du jour s’est fait un malin plaisir de le préciser lors de sa conférence de presse: pour avoir une chance de retrouver votre donneur, il n’est pas nécessaire que lui-même ou un de ses proches ait réalisé un test ADN auprès de la société à laquelle vous vous adressez. «Il suffit qu’au moins l’un des descendants de ses arrière-arrière-arrière grands-parents soit sur l’une de ces bases de données.» Le destin revêt soudain des habits neufs. 



Anonymat du don, où en est-on?  

  • Dès les années 1980, dans de nombreux pays d’Europe, la législation a changé concernant le don de sperme, puis d’ovocytes: la garantie pour le donneur de rester anonyme a fait place à la possibilité assurée, pour les enfants issus de don, d’avoir accès, à leur majorité, à l’dentité de leur donneur. Ceci au nom du droit à connaître ses origines, inscrit dans la Convention internationale de droits de l’enfant. 

  • Le pays pionnier de la levée de l’anonymat est la Suède en 1985. Mais en France et dans les pays du Sud comme l’Espagne, ce mouvement n’a pas eu lieu et l’anonymat reste la règle encore aujourd’hui.

  • Depuis 2001, la législation a changé en Suisse: les enfants nés de don de sperme peuvent, à leur majorité, frapper à la porte de l’Office fédéral de l’Etat civil pour obtenir des informations sur leur donneur, ou son identité. Ce qui veut dire que les premiers candidats à la transparence pourront se faire connaître en 2019. Si le don d’ovocytes est légalisé un jour en Suisse, ce sera aux mêmes conditions.


Précédemment dans Bon pour la tête

Les enfants du don de sperme ne sont plus des enfants: ils veulent leur révolution, par Anna Lietti


VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

2 Commentaires

@Gio 20.01.2018 | 14h42

«Article vraiment intéressant qui prend encore plus de sens aujourd’hui avec les mariages homosexuels et la conception d enfants qui viendront augmenter le nombre des recherches, si ce n est par curiosité, ce sera parfois pour des questions de santé. L accès aux informations est légitime.»


@Maaike 21.01.2018 | 10h59

«Magnifique histoire, et si bien racontée!»


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Luc Debraine, Sarah Dohr, Zeynep Ersan Berdoz, Isabelle Falconnier, Denis Masmejan, Patrick Morier-Genoud, Florence Perret, Jacques Pilet (ordre alphabétique).

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