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ACTUEL / Suicide assisté

«La passivité politique a permis à Exit de prospérer sauvagement»

C oïncidence: au moment où paraissent des chiffres troublants sur les millions accumulés par Exit, le plus célèbre de ses adversaires, l’ex-instituteur genevois Claude Mermod, fonde l’association «Stop dérives suicide assisté». Et publie un livre où il témoigne de ce qu’il a vécu pour s’être opposé au suicide de son frère en 2016. Il explique comment, lorsque la violence de la mort est niée, elle se déplace sur les familles. Il met en garde: en souscrivant à l’«assurance du bien-mourir» pour calmer notre intolérance à l’incertitude, on pave le chemin vers une «société gérontocide». Il prend aussi position pour l'euthanasie, «moins hypocrite» que le suicide assisté.

Dans son livre Je vais mourir mardi 18, Claude Mermod qualifie le suicide assisté de «business florissant» et se demande combien de millions Exit a accumulés à ce jour. La réponse est tombée tout dernièrement dans la NZZ: 29 millions de francs d’actif brut exactement. L’information, et l’alarme, viennent de l’intérieur même de l’association: Rolf Sommer, UDC soleurois, s’inquiète des risques de dérive inhérents à cette accumulation et réclame une meilleure transparence financière d’Exit.

De quoi donner raison au plus célèbre des «deux frères genevois» qui, fin 2016, saisissaient la justice pour empêcher leur frère aîné de mourir avec Exit alors qu’il ne souffrait d’aucune maladie mortelle. La justice leur a donné raison, le frère s’est suicidé par ses propres moyens, mais cela n'a fait qu’alimenter la conviction des deux puînés: les cercles d’aide au suicide ont pris un pouvoir démesuré, il faut trouver le courage politique de stopper leurs dérives. L'association «Stop dérives suicide assisté», fraichement créée, se bat dans ce sens et encourage les proches brutalisés par le suicide d'un être cher à sortir du silence.

Ardent, volontiers lyrique, parfois brouillon à force d’être mentalement arborescent, Claude Mermod n’en déploie pas moins une réflexion implacablement lucide sur le «Zeitgeist» qui nous pousse à valoriser le suicide. Il me reçoit dans son jardin, sous la glycine, entre le clapier à lapins et le poulailler. Nous sommes dans le sud-est genevois, dans une maison qui constitue, en elle-même, une insulte à toutes les lois de la valorisation immobilière. Cultiver le goût de vivre au nez et à la barbe de la logique économique: Claude Mermod le combattant vit, sourire aux lèvres, au plus près de ses convictions.

Bon pour la tête: 29 millions de francs de fortune accumulés par Exit! Que vous inspirent les révélations de la NZZ?

Claude Mermod: Elles confirment plusieurs faits troublants que je dénonce: Exit est une entreprise prospère, qui raisonne ouvertement en termes d’offre et de demande et investit dans de magnifiques spots TV pour faire sa publicité. Sauf que ce n’est pas une entreprise: c’est un «cercle», selon le mot de son vice-président Pierre Beck, un cercle aux comptes opaques et qui vend la mort. Il y a quelque chose de profondément anormal dans le fait que, pour avoir accès au suicide assisté en Suisse, il faille faire partie d’une association privée. C’est comme si, pour pouvoir avorter, les femmes de ce pays devaient adhérer à un club. On veut le suicide assisté en Suisse? Alors il faut avoir le courage d’affronter le thème pour ce qu’il est: un sujet de santé publique. Avec un débat démocratique et un cadre législatif qui permet d’éviter les dérives.

On apprend également dans la NZZ que les accompagnants d’Exit, longtemps bénévoles, sont désormais rémunérés…

Pas étonnant: l’association peine à recruter, elle croule sous les demandes, elle n’arrive pas à suivre, elle doit mettre les candidats en liste d’attente... Depuis longtemps, je me pose la question: si la mort devient un produit dispensé à large échelle, qui va vouloir faire le sale boulot? Donner la mort, c’est un travail à risque, psychiquement éprouvant! Là aussi, il y a quelque chose d’anormal lié au statut de l’association: quelle formation, quel encadrement pour les accompagnants? L’amateurisme est inadmissible dans cette activité, la moindre des prudences serait de la professionnaliser. Mais pour tout cela, il faut du courage politique. Or, les Chambres fédérales refusent avec obstination de mieux réglementer les bases légales du suicide assisté.

Venons-en à votre livre. Vous racontez que lorsque vous vous êtes opposés publiquement à la mort de votre frère aîné par Exit, vous avez essuyé des insultes: beaucoup de gens ont cru que vous vouliez prolonger les souffrances d’un homme mortellement malade, ce qui n’était pas le cas. Il y a une ignorance du public sur le profil des suicidants par Exit?

J’en suis persuadé. La plupart des gens n’imaginent même pas qu’Exit puisse accepter la demande de personnes qui ne sont pas atteintes d’une maladie mortelle. Or, c’est bien le cas, pour un tiers des suicidants! Je tiens à ce que ce soit clair: c’est ce scandale-là que je dénonce. Il figure dans l’article 1 de notre association: nous luttons contre «le suicide assisté accordé prématurément à des personnes qui ne sont pas en fin de vie». Mon frère et moi avons étés désignés comme des tortionnaires qui s’acharnent sur un agonisant. Alors que notre aîné se plaignait surtout de ne plus pouvoir skier comme avant et danser avec son chien. Quand je dis qu’il était en bonne santé, je ne rêve pas: c’est sur cette base que le tribunal nous a donné raison!

Comment expliquez-vous alors qu’il n’y ait pas plus de plaintes contre Exit?

Cruelle question. Je crois qu’il y a dans les familles beaucoup d’ambivalence. Même quand le suicidant a imposé son choix, on est choqués sur le moment, mais ensuite tout rentre dans l’ordre. Il y a la pudeur autour du deuil, on se dit que ce n’est pas le moment de faire des histoires. Et puis, il y a la succession. C’est terrifiant mais c’est comme ça: bien souvent, la mort du parent arrange tout le monde. Il est mort la tête haute en vous laissant un patrimoine, pourquoi protester! Il y a une puissante logique économique qui pousse à la banalisation du suicide assisté, dans la société comme au sein des familles.

«Une société n’a de sens que si on y cultive ensemble le goût de vivre».

Les gens sont tout de même libres de leurs choix! Que répondez-vous à quelqu’un qui vous dit: c’est ma personne, j’en fais ce que je veux?

C’est une question qui me hante. Je lui réponds: tu n’as que des droits, aucun devoir, c’est pour ça que tu es malheureux. Si tu es dépressif, occupe-toi des autres, ça ira mieux. C’est une leçon de morale, bien sûr, et les leçons de morale n’ont plus cours, je risque de me faire lyncher. Mais je ne démords pas: l’individualisme est une dérive contre laquelle il faut se battre. Moi, moi, moi toujours moi, c’est une tragédie collective! Une société n’a de sens que si on y cultive ensemble le goût de vivre, et cela à travers la solidarité sociale. J’ai été instituteur. Je dis que le goût de vivre, c’est comme le goût d’apprendre: ça se cultive, ça se soigne, ça se transmet. Car ce qui nous fait exister, ce sont les autres.

«Le gros problème du suicide assisté, ce sont les survivants», écrivez-vous. Vous racontez le choc physique que vous avez subi – occlusion veineuse rétinienne – mais surtout votre fratrie «dévastée». Deux ans plus tard, quel est le bilan de ces «dégâts collatéraux»?

Je suis encore en traitement pour mes yeux. Et les dégâts sur la fratrie sont, je le crains, irrémédiables. Nous étions cinq. Je continue de voir mon frère, avec qui je viens de fonder l’association dont j’ai parlé. Mais le contact avec nos deux sœurs est réduit au strict minimum. On ne peut pas parler d’un rapport.

Vos sœurs, qui, au moment où votre aîné a annoncé son suicide imminent, ont prôné le respect de son choix…

Oui. Dans la dramaturgie d’Exit, elles se sont profilées comme les «bons proches». En face: les «mauvais proches», c’est-à-dire mon frère et moi, coupables de vouloir sauver la vie d’un homme en bonne santé!

«La paresse relationnelle, c'est cela qu'Exit exploite».

Vous racontez à ce propos votre sentiment d’injustice, puisque, durant de longues années, vous avez été le seul de la fratrie à consacrer du temps à votre aîné. En somme, sous le respect prôné par vos sœurs, il n’y avait que de l’indifférence?

Je parlerais plutôt de paresse. C’est cela qu’Exit exploite, la paresse relationnelle. C’est facile de vouer toute son attention à quelqu’un qui va mourir dans quelques semaines; ça ne coûte pas cher! Mais passe encore que l’on soit paresseux. On est tous égoïstes, moi le premier. Ce qui est insupportable, c’est qu’on se drape d’angélisme pour transformer ses manquements en vertus. «Respect», «reconnaissance», «dignité», «amour», la rhétorique d’Exit vous fournit la panoplie verbale idéale pour laver votre conscience. En laissant faire, en ne posant aucune question, vous êtes du côté du «véritable amour», selon l’expression néo-christique du bon docteur Sobel: quelle aubaine! Quand elle se drape de vertu, la paresse devient hypocrisie. Cette paresse et cette hypocrisie, c’est ce que je reproche à mes sœurs, à Exit, mais aussi à la Suisse en général dans son refus d’affronter un vrai débat sur le suicide assisté. 

Si je résume votre postulat: la mort douce est une illusion, sa violence est irréductible. Et la rhétorique d’Exit, en voulant nier cette violence, ne fait que la déplacer sur les proches des suicidants?

C’est juste. Mais j’ajoute qu’il n’y a pas que la violence faite aux proches. Le plus grave, c’est l’impact collectif de ce déni: on reporte dans le futur, sur nos arrière-petits enfants, un scénario de banalisation de la mort. Car ce qui nous apparaît aujourd’hui comme un droit va peu à peu devenir un devoir. Je n’en fais pas la démonstration dans mon livre, il en faudrait un deuxième pour cela, disons qu’à ce stade, c’est une conviction. J’affirme que pour protéger nos droits individuels sacrés on va hypothéquer l’avenir collectif en posant les bases d’une société gérontocide. Qui osera chiffrer les économies que font les assurances à chaque décès par suicide assisté en Suisse?

Vous admettrez tout de même qu’il y a des familles où le suicide assisté n’est pas vécu comme une violence: il y a aussi des témoignages très positifs…

Oui, des cérémonies magnifiques, toute la famille en harmonie, j’ai entendu ce genre de récit aussi. A quoi je réponds: tout s’est bien passé pour votre père? Formidable, alors attendez-vous à ce que dans 20 ans, vos enfants vous disent: maintenant, c’est ton tour. 

Vous analysez le contexte sociologique qui pousse à banaliser le suicide: une sinistrose collective sur fond d’apocalypse écologique, la peur de souffrir et de perdre le contrôle, le fantasme de toute-puissance de l’individu contemporain...En somme, Exit n’est que le symptôme d’une époque?

Oui. Exit se sent très puissante mais elle n’est qu’un produit, un symptôme. Nous l’avons bien méritée!

Que l’individu du XXIe siècle réclame l’«assurance du bien-mourir», c’est compréhensible. Mais pourquoi le suicide doit-il être «assisté»? Pourquoi ce besoin d’impliquer les proches? Pourquoi, en somme, n’y a-t-il pas plus de gens qui réclament simplement l’accès direct aux produits létaux?

Ces personnes existent, au sein même d’Exit. Mais il est vrai qu’elles sont en minorité. Il y a probablement plusieurs raisons à cela. Je crois que la mort est un événement radical, qui nous dépasse, et dont il faut se tenir à distance. La désirer est une transgression et, en en faisant une affaire collective, on s’encourage, on se sent moins coupable. Et puis, si on lutte contre un sentiment d’échec relationnel, mourir entouré, ça soulage…

Revenons à votre frère. Vous faites un récit très cru de sa situation. Pour résumer: il avait eu un parcours professionnel peu satisfaisant, il avait perdu un fils, il était complètement ruiné et dépendant des enfants de sa compagne décédée, dans la maison desquels il devenait un hôte encombrant. En somme, il a voulu masquer l’échec de sa vie en réussissant sa mort?

Je dirais qu’il était surtout en échec relationnel: il avait raté ce qu’il aurait pu vivre avec ses proches.

Pardonnez la question, mais: et alors? Si quelqu’un préfère mourir plutôt que d’affronter ses échecs, ce n’est pas la faute d’Exit. Que reprochez-vous exactement à l’association?

Je lui reproche d’encourager cette lâcheté. De permettre la réalisation de l’issue fatale en transformant le suicide, cet acte violent et sauvage, en un «départ» convenable, propre et bien élevé. Exit a fourni à mon frère le masque pour travestir sa tragédie. Elle n’a pas vu qu’il était dans le déni. Elle ne s’est même pas posé la question de savoir ce qu’il y avait derrière sa demande de mort. Elle y a accédé avec une légèreté scandaleuse, d’ailleurs sanctionnée par le tribunal. Ce n’est pas un cas isolé. Ce qui est arrivé dans ma famille arrive ailleurs. Exit va beaucoup trop vite en besogne, c’est un fait qui suscite le malaise, notamment chez certains médecins. Autre reproche fondamental: le suicide assisté propose un protocole pervers qui contient en germe ses propres dérives.

Qu’entendez-vous par là?

Le suicidant doit être lucide et porter lui-même la potion létale à ses lèvres, c’est essentiel pour garantir l’impunité de ceux qui la lui fournissent. S’il perd ses moyens, il perd aussi son «droit de mourir» par suicide assisté. Il y a donc le souci constant de ne pas arriver trop tard, ce qui, mécaniquement, pousse à anticiper. Et plus on veut être sûr, plus on anticipe, la dérive est programmée dans le principe même du suicide assisté. C’est la raison pour laquelle je suis adepte de l’euthanasie: elle permet d’accélérer la mort lorsque cela s’impose, même si la personne a perdu ses capacités de discernement.

«Notre pays doit avoir le courage d’empoigner l’acte de donner la mort».

Les directives anticipées suffisent, il faut les généraliser et les inscrire sur la carte d’assuré. Du point de vue des responsabilités, l’euthanasie est moins hypocrite: celui qui donne la mort donne la mort, il ne se cache pas derrière le suicidant. Il ne l’encourage pas à convoquer toute sa famille pour être sûr d’avoir des témoins au moment de l’arrivée de la police: «Ce n’est pas moi, c’est lui!»

L’association «Stop dérives du suicide assisté» va donc lutter pour la légalisation de l’euthanasie?

Oui. Notre pays doit avoir le courage d’empoigner l’acte de donner la mort. La passivité des politiques a permis à Exit et aux autres associations d’aide au suicide de prospérer sauvagement, il faut arrêter ça. La situation actuelle autorise toutes les dérives, prenons garde à ne pas passer le point de non-retour.

 


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Je vais mourir mardi 18 de Claude Mermod, L’Harmattan, 320 p.

 

 

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