keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / Mai 68

La genèse de Mai 68

C ette genèse n’a eu lieu ni dans des universités parisiennes ni dans des locaux de groupuscules gauchistes du haut de Belleville mais bien en province et au sein d’une mouvance informelle. Dans les témoignages de cette mouvance radicale, ce qui revient tout le temps, c’est qu’il y avait de nombreuses personnes qui voulaient changer de vie mais qui ne voulaient absolument pas s’embrigader dans des mouvements déjà constitués et que l’influence des situationnistes et leurs critiques des mœurs, de l’aliénation dans la vie quotidienne, de leur «Ne travaillez jamais» fut pour eux fondamentale.

J’avais 20 ans en 1968 mais c’est seulement en 1971 que je rentrais de plain-pied dans toute cette problématique et ceci en lisant d’un coup les douze volumes reliés de la revue de l’Internationale situationniste. D’autres que moi étaient, dans la deuxième partie des années 60, sur le terrain. Cette année, certains d’entre eux ont publié des livres sur leur vécu et je les ai interviewés à ce sujet. Ce qui suit est donc un mélange de leurs vécus, de leurs analyses et de ma propre expérience.

La province

Il y a eu partout, entre autres à Strasbourg, Nantes, Lyon et Bordeaux, à Lausanne ou à Bruxelles même, des individus, des réseaux, des revues et des groupes radicaux dont les positions et les activités ont été largement occultées. Anarchistes non fédérés, communistes libertaires, conseillistes, communistes de gauche, sympathisants d’ultragauche, situationnistes et apparentés, voyous désœuvrés, trimards lyonnais, katangais banlieusards du neuf-trois, chez tous, la révolte grondait.

De 1968 en France, on ne retient en général que des clichés chocs ou chics: les barricades au Quartier latin, les voitures qui brûlent, la pénurie d’essence, les soixante-huitards baba cool et ceux qui ont depuis fait carrière: les Bernard Kouchner et les Serge July. On oublie que Mai 68 n’a été que le point culminant d’un mouvement de révolte des ouvriers et des jeunes qui a débuté bien avant le mois de mai 1968 et s’est prolongé largement au-delà, que ce mouvement a été très actif loin de la capitale française et que les étudiants n’en ont été que la composante la plus visible, tout comme les groupuscules maoïstes et trotskistes.

Oui, aux quatre points cardinaux de l’hexagone, et même au-delà, des espérances chantaient et grondaient, le vieux monde allait enfin finir.

Des tas de choses n’ont pas été connues du public et ne le sont toujours pas. Le courant qui fut le facteur déclenchant à l’époque, on n’en parle pas parce qu’il est le fait de gens qui ne se montraient pas à la presse, ne causaient pas à la télévision, refusaient les voyeurs et les badauds de passage. Pour participer à leurs actions, il fallait avoir été introduit par une connaissance commune. La presse était donc refusée partout où il se passait vraiment quelque chose. A Censier, par exemple, université parisienne située dans un quartier qui alors était encore populaire, lieu de moult assemblées générales mêlant ouvriers et étudiants, ceux-ci ont refusé qu’un cinéaste connu, William Klein, vienne les filmer et que Jean Genet parle devant l’une de leurs assemblées.

Strasbourg

En 1966, le milieu étudiant français était particulièrement inerte comparativement aux étudiants états-uniens, japonais ou allemands. Cependant, à Strasbourg, un groupe d’étudiants contestataires, placé sous l’influence des situationnistes et dont les sympathies allaient aux anarchistes, à Max Stirner, à Makhno et à Durruti (voir encadrés), mais aussi aux surréalistes et aux dadaïstes, ont œuvré à libérer la vie quotidienne de l’aliénation du travail salarié, afin de «vivre sans temps morts et jouir sans entraves».

Tout a commencé le 14 mai 1966, lors d’un conseil administratif de l’AFGES (Association fédérative générale des étudiants de Strasbourg), branche locale de l’UNEF, où six de ces étudiants profitant du total désintéressement des étudiants pour leurs syndicats, se firent élire à la tête de son nouveau bureau. C’est aussi durant l’été 1966, que quelques étudiants, amis des nouveaux élus de l’AFGES, sont reçus par les membres parisiens de l’Internationale Situationniste afin de demander des conseils pour «définir au mieux l’activité qui pourrait correspondre à leur bonne volonté subversive». L’IS leur propose de rédiger et de publier un texte de critique générale du mouvement étudiant et de la société.

La rentrée universitaire à Strasbourg se déroule dans une ambiance qui laisse présager le «scandale». Nos étudiants prositus commencent, dès octobre 1966, à répandre dans l’Université un climat de contestation. Ainsi au début du mois de novembre, l’affichage d’un tract, sous la forme d’une affiche en bandes dessinées, conçue par André Bertrand, «Le retour de la colonne Durruti», attire l’attention des étudiants et provoque, par la dérision du ton employé, exaspération et indignation.

Le 22 novembre 1966, les étudiants du bureau de l’AFGES, profitent de la cérémonie d’ouverture annuelle du Palais Universitaire, pour distribuer la brochure: «De la misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier». Tous les représentants des autorités de Strasbourg, de l’évêque au préfet, du général au recteur sont présents et reçoivent le pamphlet, distribué le lendemain sur l’ensemble de l’université.

La brochure s’attaque au milieu universitaire: «Esclave stoïcien, l’étudiant se croit d’autant plus libre que toutes les chaînes de l’autorité le lient. Comme sa nouvelle famille, l’Université, il se prend pour l’être social le plus “autonome” alors qu’il relève directement et conjointement des deux systèmes les plus puissants de l’autorité sociale: la famille et l’Etat. Il est leur enfant rangé et reconnaissant. Suivant la même logique de l’enfant soumis, il participe à toutes les valeurs et mystifications du système, et les concentre en lui. Ce qui était illusions imposées aux employés devient idéologie intériorisée et véhiculée par la masse des futurs petits cadres.» Il n’y a pas à s’y tromper, «l’étudiant est un produit de la société moderne, au même titre que Godard et le Coca-Cola. Son extrême aliénation ne peut être contestée que par la contestation de la société tout entière.» Les professeurs sont des pantins nostalgiques de la vieille université libérale bourgeoise et les modernistes de gauche, ceux qui désirent une réforme structurelle de l’Université pour la réinsérer dans la vie sociale et économique, sont assimilés aux tenants de la future «Université cybernétisée» adaptée aux exigences modernes du système d’exploitation capitaliste.

Nantes

En mai 1967, c’est au tour d’une poignée d’étudiants nantais, suivant en cela l’exemple de leurs camarades strasbourgeois, de s’emparer du bureau syndical local. Nantes, bourgeoise et catholique, héritière de la traite négrière, c’est aussi Saint-Nazaire, vivace foyer de l’anarcho-syndicalisme. Et là, contrairement à Strasbourg ou à Paris, il va y être possible de fraterniser avec une base ouvrière et paysanne. Les étudiants invitent leurs leaders à venir parler dans les universités et ils viennent! C’est la ville de France où il y aura les manifestations les plus violentes et en 68, ces manifestants attaqueront la préfecture et le préfet demandera l’autorisation de tirer sur la foule, autorisation qui heureusement lui sera refusée par le ministre de l’intérieur. A Sud-Aviation les ouvriers séquestrent leur direction pendant deux semaines…

Bordeaux

Ville tenue par une vieille bourgeoise liée à la vigne, comme Strasbourg, Bordeaux n’est pas non plus une ville industrielle. En revanche, c’est une ville de solide tradition anarchiste avec une population relativement conséquente de réfugiés espagnols. Et c’est cette ville qui va organiser un premier festival du film érotique et lancer les prémisses des revendications à une révolution sexuelle et devenir le principal pôle français de la contre-culture avec son festival Sigma, festival qui invite en 1967 le Living Theatre, troupe d’anars américains qui aura une forte influence sur tous ceux qui avaient 20 ans à cette époque et voulaient en découdre.

La question sexuelle

La question sexuelle va occuper une place fondamentale, avec entre autres celle de l’homosexualité. Les revendications ne sont pas parcellaires, sexistes comme elles le seront plus tard pour le MLF. Elles sont globales et articulées sur la lutte des classes.

Le sexe n’était pas réduit au seul aspect sexuel, mais étendu à tous ses aspects relationnels et sociaux. Il était question là de rapports de classe, d’exploitation et de ce que ces rapports engendraient comme nuisances ou bienfaits dans les mœurs. Ce n’était pas les mœurs pour les mœurs mais comment l’exploitation capitaliste nous faisait vivre. Non seulement, on nous volait notre temps de travail mais on nous volait aussi tout le reste. On essayait de mettre fin aux rapports hiérarchiques, partout, tout le temps d’où, entre autres, le refus de toutes les bureaucraties gauchistes et syndicales. De changer les rapports des hommes avec les femmes, des adultes avec les enfants et aussi les rapports amoureux. L’idée était de ne pas mener des luttes parcellaires et morcelées. Ça n’avait pas pour nous de sens de se battre en tant qu’homosexuel, nain ou femme. Clairement, on était sur un combat global.

Nous étions violemment opposés à toutes les revendications sectorielles et nous ne disions pas «la communauté» − ça c’était la misère −, on disait qu’on habitait en groupe, pour être un groupe d’action. Entre l’Action et la Libération, il y avait plus qu’une nuance.

«Ne travaillez jamais»

Il s’agit là, bien sûr, de la critique d’un type d’activité très précis: le salariat. «Ne travaillez jamais» était le mot d’ordre archétypique de cette époque. Aujourd’hui, cela paraît bien dérisoire parce que dire «ne travaillez jamais» à des gens qui n’auront sans doute jamais de travail, ça fait un drôle d’effet. A l’époque, on pouvait choisir de travailler huit jours et de vivre un mois avec l’argent ainsi gagné. On pouvait sortir d’une entreprise et entrer dans une autre dans la même journée. L’idée était néanmoins de ne pas perdre sa vie à la gagner. De ne pas être enfermé huit heures par jour dans quelque chose qui nous aliénait, nous rendait étrangers à nous même.

Tout le pouvoir aux conseils ouvriers.

Dans le mot autogestion, il y a gestion. Au début, on pensait que les échecs yougoslave ou algérien étaient dus au fait que là-bas, c’est l’Etat qui gérait ça. Nous, notre génération, ceux qui désiraient le changement, nous nous disions qu’avec nous, avec une autogestion prise en charge la base, les travailleurs eux-mêmes, cela aurait été complètement différent.

On avait vu, dans le premier quart du vingtième siècle, une pratique qui était celle du soviet, du conseil ouvrier qui permettait de prendre des décisions collectives et de s’auto organiser pour produire, vivre et lutter. En 1936, en Espagne, l’organisation sociale, mise en place en campagne comme en ville, était tout à fait du même ordre.

Vivre sans temps morts

A la fin des années soixante, la critique de la vie quotidienne était constante. L’idée était que la politique, c’était les mœurs! Tout ce qui était perçu comme un enfermement ou une limitation était sévèrement et inlassablement critiqué, du couple monogame à l’institution psychiatrique.

Il y avait cette idéologie que la folie n’existait pas, que c’était juste une forme de révolte plus poussée. L’école, l’armée, notre enfance, telle que nous les avions vécus dans les années 50 et 60, tout nous semblait être carcéral. Aujourd’hui, on a de la peine à imaginer ce qu’était l’école avec les châtiments corporels et les punitions comme unique pédagogie, avec le formatage constant que nous subissions de la naissance à notre entrée dans le monde du travail. L’enseignement secondaire formait de bons petits exploités et l’université de bons petits cadres.

Nous, nous refusions la division des tâches et du travail, qui fondement même du capitalisme. Nous refusions toutes les divisions entre intellectuel et manuel, entre homme et femme, entre jeune et vieux, etc.

La reprise

Il y aurait encore tant et tant de choses à raconter, à commenter, à analyser sur le sujet… Mais peut-être peut-on conclure en disant que la reprise fut difficile, très difficile et qu’un film magnifique en est témoin. Film qui a aussi le mérite de nous rappeler, puisque nous avons commencé en parlant de Strasbourg, que les syndicats ouvriers exercèrent une fonction policière constante pendant toute la durée des événements et, ceci de 1966 à 1968. Ce film nous montre en juin 1968, la reprise du travail aux usines Wonder à Saint-Ouen après trois semaines de grève. Deux membres du bureau CGT de la ville essaient de convaincre les salariés qu'il s'agit d'une victoire et qu'il faut reprendre le travail dans l'unité après le vote qui a donné 560 voix à la reprise contre 260 pour continuer la grève.

Mais une jeune femme crie que «C'est saboté le vote! Ils ont fait ça à la saloperie. Puis hurle: Non, je rentrerai pas là-dedans. Je mettrai plus les pieds dans cette taule. Vous rentrez-y, vous! Allez voir quel bordel que c'est!»

Et c’est exactement ce que pour la plupart d’entre nous, nous avons fait, nous n’y sommes pas retournés, nous avons quitté champs et usines, bureaux et atelier, nous nous sommes efforcés de nous évader à tout prix de notre misérable classe d’origine, de l’univers étriqué de nos parents et de toutes les anciennes appartenances claniques. Cela a duré une décennie, le temps qu’il a fallu aux DRH pour trouver de nouvelles méthodes pour nous remettre dans les fers, les virtuels donc…

Oui, nos années 70 furent euphoriques et libertaires. Ce sont donc les années 80 qui nous ramèneront dans les rangs avec leur nouveau management du travail, sa société du loisir généralisé, sa culture de l’entreprise et son formidable développement de la micro informatique, ses ordinateurs et ses téléphones portables.


Lola Miesseroff sur Aligre-Fm


Claire Auzias, Trimards – «Pègre» et mauvais garçon de Mai 68, Atelier Création Libertaire, 2018


André Bertrand & André Schneider, Le Scandale de Strasbourg mis à nu par ses célibataires, même, L’Insomniaque éd., 2018.

Lola Miesseroff, Voyage en outre-gauche, Libertalia éd., 2018.

Philippe Artières et Emmanuelle Giry, (sous la direction de), 68 LES ARCHIVES DU POUVOIR, L’iconoclaste Éditions, 2018



Max Stirner (1806-1856)

Il représente avec Bakounine et Proudhon, l’un des trois phares-pôles de l’anarchisme. Il est l'auteur, en 1844, de L'Unique et sa propriété, livre halluciné et hallucinant qui connaît un grand retentissement à sa sortie. Il n’y a que trois personnes à son enterrement.

Nestor Makhno (1889-1934)

Ukrainien. En 1918, après la signature du Traité de Brest-Litovsk qui livre l'Ukraine à l'Allemagne, il organise un mouvement de résistance armée. En 1919, ses groupes de guérilla se transforment en une véritable armée, la Makhnovchtchina qui compte jusqu'à 50’000 hommes. Il s'allie avec l'Armée rouge qui se retourne finalement contre lui en 1920. En 1921, vaincu, il fuit la Russie. Il s'installe en 1925 à Paris, où il travaille comme ouvrier chez Renault à Boulogne-Billancourt. Il meurt le 25 juillet 1934 et est incinéré au cimetière du Père-Lachaise en présence de centaines de personnes, dont Voline qui prononce son éloge funèbre.

Buenaventura Durruti (1896-1936)

Lors du coup d'Etat du 18 juillet 1936, il organise la résistance contre les nationalistes à Barcelone. Le 24 juillet, il rejoint le front d'Aragon avec une colonne de 3000 hommes, la Colonne Durruti. Durant cette campagne, il encourage la collectivisation des terres. Le 13 novembre 1936, il est appelé avec sa colonne à défendre Madrid. Il y meurt le 19. Le 23, son enterrement à Barcelone rassemble plus de 250’000 personnes.

L’Internationale situationniste (1957-1972)

70 membres, 63 hommes et 7 femmes, de 16 nationalités. Pendant ses 12 ans et 6 mois d’existence, elle a exclut 45 de ses membres. Rejet de l’intelligentsia, état-major sans troupe, joyeuse tentative de synthèse entre Karl Marx et le Facteur Cheval, Louis II de Bavière et Max Stirner, Durruti et Joachim de Flore. Malheureusement éclipsée aujourd’hui au seul profit de la gloire posthume de Guy-Ernst Debord.


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

© 2018 - Association Bon pour la tête | une création WGR