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ACTUEL / Mœurs

La «du Kultur» d’entreprise, ce leurre démocratique

L e tutoiement entre chefs et employés est censé dire une nouvelle horizontalité des rapports, il n’empêche pas la brutalité hiérarchique. Pour les Suisses Romands, il sonne aussi comme la marque l’une domination alémanique insensible aux nuances de codes entre les langues. Histoires de coolitude imposée aux CFF et chez Tamedia, qui pousse le tutoiement jusque dans ses offres d’emploi.

«Je pense, avec mes collègues de la Direction générale, que cette soirée est une bonne occasion de vous proposer à toutes et à tous le tutoiement au sein de l’entreprise. Je m’appelle Christoph.» Le 4 mai 2016, lors d’une grande fête réunissant près de 2000 collaborateurs à Baden, Christoph Tonini, directeur général du groupe de presse zurichois Tamedia, a inauguré l’ère de la «du Kultur». «On s’est dit, ce n’est pas très malin, mais pas sérieux non plus: ils ne vont pas vraiment appliquer le tutoiement généralisé», raconte Fabiano Citroni, journaliste au Matin Dimanche, un des titres romands du groupe.

C’était sérieux. Lui et ses collègues l’ont compris lorsque la lettre annuelle d’information sur la caisse de pension de l’entreprise, déjà opaque par tradition, s’est colorée d’une touche surréaliste grâce au «tu» dont elle gratifiait désormais son destinataire. L’été dernier, Tamedia Suisse romande (comme déjà la maison mère un an plus tôt) a franchi un pas supplémentaire, dépassant dans son zèle tutoyeur la plupart des entreprises de la place: ses offres d’emploi font désormais copain-copain avec les candidats potentiels. «Tu cultives les contacts qui te permettent de suivre l’actualité…» «Tu disposes d’un bon esprit de synthèse et d’une orthographe sûre…» «Ton nez fin et ta perception te permettent d’anticiper les modes…»: non, il ne s’agit pas du grand concours d’été de Pif Gadget, mais d’annonces pour des postes de rédacteurs respectivement à 24Heures, Le Matin et 20 Minutes

  «Ça passe par beau temps»

Le journalisme est un métier où l’on se tutoie facilement. Pour le personnel en place chez Tamedia Suisse romande, la «du Kultur» crée donc le malaise surtout lorsqu’il s’agit de taper verbalement dans le dos des membres de la direction. Fabiano Citroni: «Depuis le début, je me suis dit: le «tu» généralisé, ça passe par beau temps. Mais si une crise éclate, on s’apercevra vite que les chefs sont des chefs, pas des amis.» 

Il ne croyait pas si bien dire: quelques mois plus tard, Tamedia annonçait les grands travaux de regroupement des rédactions romandes actuellement en cours, semant dans le personnel un vent d’angoisse hivernale. A la veille de Noël, trois représentants des rédactions romandes du groupe, estimant n’être pas pris au sérieux par leur directeur régional, prennent le train pour Zürich où ils sont reçus par le tutoyeur en chef Christoph Tonini et le président du conseil d’administration Pietro Supino. Fabiano Citroni fait partie de la délégation: «Nous les avons vouvoyés, ils nous ont vouvoyés en retour. Toute autre attitude aurait été grotesque. Il y avait juste Serge Raymond (le directeur romand) en connexion audio, qui continuait à nous tutoyer, c’était parfaitement ridicule.»

Et c’est ainsi que le personnel de Tamedia a pu vérifier in vivo le paradoxe assez pervers du tutoiement en entreprise, censé dire l’égalité entre tous autour de la machine à café: «En l’acceptant, on entre dans le jeu, on fait semblant de croire à une culture horizontale qui, de fait, n’existe pas», observe Camille Krafft du Matin Dimanche. Lorsque sa rédaction a décidé de signifier son opposition aux restructurations en cours, la journaliste a participé, comme Fabiano Citroni, à l’écriture des messages à la direction: «Dans la première lettre, nous avons utilisé le «tu», raconte ce dernier, mais très vite, nous nous sommes dit: on nous danse sur le ventre, on ne nous écoute pas, cessons cette hypocrisie. Nous n’avons rien obtenu en passant au vousoiement, mais ça nous soulagés.»

Les «business school boys» sont arrivés

Le tutoiement en entreprise n’est bien sûr pas une spécialité suisse. A l’ère où l’adresse informelle gagne du terrain partout, y compris dans la publicité (voir notre chronique animée sur le sujet), il se veut l’annonciateur du nouveau style de management décontracté, horizontal, et pour tout dire californien enseigné dans les business schools. Le fait est que, dans bien des cas, ce style s’avère n’être qu’un mince vernis sur un simulacre de démocratie. Les employés y gagnent-ils quelque chose ou n’en sont-ils que plus insidieusement amenés à plier l’échine? 

La question nourrit le débat dans de nombreux pays, notamment en France et en Allemagne. Mais en Suisse, elle acquiert une dimension supplémentaire de par la différence des sensibilités linguistiques: décrété à Zürich ou à Zug, le «tu» imposé aux Romands sonne comme la marque l’une domination alémanique insensible aux nuances de codes entre les langues.

Si Tamedia a poussé le bouchon particulièrement loin avec ses offres d’emploi tutoyeuses, elle est loin d’être un cas unique. Prenez les CFF: il y a quelque chose d’emblématique dans la manière dont l’ex-régie fédérale a basculé dans la «du Kultur». L’ancien patron, Benedikt Weibel, était d’une génération qui avait fait ses humanités et affichait sa francophilie comme une fleur à la boutonnière. Son successeur, Andreas Meyer, a certes fait un gros effort depuis son arrivée en 2007 pour améliorer son français. Mais c’est surtout un «business school boy» entouré d’un escadron de «business school boys». A la direction générale des CFF, on peut désormais être nommé sans parler le français, ce qui était impensable avant.

Proscription de la cravate et tutoiement généralisé: ce sont les deux mesures instaurées par Andreas Meyer pour symboliser le virage à l’américaine qu’il a imprimé au style managérial de la maison. Est-il pour autant un patron plus démocratique et près de ses troupes que Benedikt Weibel? Rien n’est moins sûr. «Il se flatte de ne prendre aucune décision qui ne soit approuvée par la majorité de la direction. Dans la réalité, celui qui n’est pas d’accord avec lui n’a pas intérêt à le lui dire en face», sourit un observateur bien placé.

Andreas Meyer (tout à gauche) se présente devant l'ex-Présidente de la Confédération sans cravate: coolitude assurée. © Twitter / Marc Walder

Les CFF, ce n’est pas la banque: «L’entreprise est attachée à une culture ouvrière et le tutoiement y est largement pratiqué, raconte, de son côté, Laurent Staffelbach, qui était cadre à Berne au moment de l’arrivée d’Andreas Meyer. N’empêche, la sensibilité des francophones n’est pas la même sur ce sujet: tutoyer d’emblée une personne qu’on rencontre pour la première fois, surtout si elle nous est hiérarchiquement inférieure, c’est délicat. Nous préférons un passage plus progressif du «vous» au «tu».» Le français a une ressource pour ce faire, c’est la combinaison du «vous» et du prénom. «Mais, note Laurent Staffelbach, ce niveau de langage n’existe pas en Suisse alémanique, où ne s’offre que le choix entre deux extrêmes: d’un côté le tutoiement et de l’autre, des termes d’adresse du type «Herr Doktor Muller», qui restent beaucoup plus formels qu’en français.» Voilà probablement la raison pour laquelle le «tu» ne sonne pas pareil aux oreilles des uns et des autres.

Cul-pincé toi-même

Andreas Meyer et Christoph Tonini ont-ils seulement connaissance de cette subtile et passionnante différence? Pas sûr. Car la «du Kultur» recèle un autre piège assez pervers: comme elle est censée signifier la coolitude et la fin des hiérarchies, celui qui la rejette passe pour le psychorigide traditionaliste de service, le cul pincé qui refuse de jouer le jeu. Lorsqu’en plus la personne en question est un cadre romand minorisé, il y a de fortes chances pour qu’il baisse les bras et se dise: à quoi bon, il y a des sujets plus importants qui méritent une montée au front.

Ainsi, à Tamedia, plusieurs rédacteurs en chef romands ont fait savoir leur malaise face au «tu» généralisé. Serge Reymond, directeur pour la Suisse romande, s’est borné à leur rappeler qu’il s’agit d’une «politique d’entreprise». Et personne, en ces temps troublés, n’a jugé bon de contrarier Zürich pour si peu. Du coup, ces dernières semaines, les candidats romands malheureux aux postes décrits dans les offres d’emploi ont reçu une lettre leur expliquant que «ton» dossier n’a pas été retenu.

Mais alors: durant les entretiens d’embauche, on se tutoie aussi comme des potes? En réalité, hors communication écrite, les pratiques restent nuancées dans les rédactions romandes de Tamedia: «A titre personnel, je peux dire que je n’approuve pas le tutoiement dans les offres d’emploi, précise Grégoire Nappey, rédacteur en chef du Matin. Je considère qu’il s’agit d’un germanisme. Durant les entretiens, je vousoie donc les candidats; cela correspond, en français, à une forme de respect que je dois à mes interlocuteurs.»

Par le biais de son porte-parole, la direction de Tamedia déclare «comprendre et respecter» l’attitude de rétifs au tutoiement car ce dernier «doit reposer sur la liberté et la réciprocité». Tout va bien, en somme. L’entreprise de presse a seulement raté une merveilleuse occasion d’améliorer son image bien écornée: sur un point au moins, elle aurait pu se montrer à l’écoute de ses rédactions romandes. Pour pas un rond.

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