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Actuel / Endettement des ménages

La dette hypothécaire, une épée de Damoclès macro-économique

P rès de 121 000 francs par habitant en 2019: la dette hypothécaire suisse est, avec celle de l’Australie, une des deux plus élevées du monde. Elle représente la majeure partie de l’endettement des ménages mais elle en est statistiquement découplée et fiscalement favorisée. Aujourd’hui, elle est devenue une menace macro-économique sur la stabilité financière du pays. Qui ne fait rien pour changer les choses…

Sur le site www.compteur.net, on peut voir l’endettement public suisse évoluer. Il est amusant de constater ainsi que, chaque jour, il baisse d’environ 9 200 francs. On peut ainsi facilement estimer qu’en 2019, l’endettement public des collectivités - Etat fédéral, cantons et communes – a diminué de quelques 3 milliards de francs. Soit d’environ…. 350 francs par habitants! Le 7 janvier dernier, le compteur affichait une dette publique totale pour la Suisse d’environ 202,359 milliards de francs.

Rassurant? Pas vraiment, parce que si on a l’idée d’aller consulter les pages du site www.snb.ch de la Banque nationale suisse (BNS) consacrées à la dette hypothécaire, c’est la douche froide! Selon les données disponibles à fin octobre 2019, l’endettement hypothécaire avait augmenté de 24,2 milliards de francs en un an, soit de… 2830 francs par habitants. En un mois et demi à peine, chaque suisse avait dépensé en 2019 dans la pierre ce qu’il avait réussi à rembourser en un an pour la dette publique…

Dette privée hors de contrôle

Eh oui! Si les Autorités de notre pays peuvent s’enorgueillir de diriger une des nations les moins endettées publiquement au monde, elles ne peuvent pas en faire autant quand il s’agit de philosopher sur l’endettement des particuliers. Là, la médaille d’or de la Suisse devient un bonnet d’âne en platine. Et, si en Australie les feux de brousse sont hors de contrôle, chez nous, c’est la dette privée des ménages qui s’enflamme!

La banque centrale des banques centrales, la Banque des Règlements Internationaux (BRI) à Bâle l’a constaté. Dans une étude publiée dans son rapport trimestriel de décembre 2017 et sobrement intitulée «Dette des ménages: évolution récente et enjeux», la chercheuse Anna Zabai constate que «… l’Australie et la Suisse affichent un ratio d’endettement de plus de 120%» par rapport au PIB. Ces deux pays étaient donc en tête du classement mondial de l’endettement hypothécaire en 2017. Ils le sont toujours aujourd’hui, mais un peu plus et quand on y ajoute l’endettement non hypothécaire, la Suisse approche voire dépasse la barre de 150% du PIB

Une dette privée statistiquement opaque 

La dette des ménages ne comprend pas seulement l’endettement hypothécaire. Or, la même chercheuse remarque que les prêts hypothécaires constituent selon les pays entre 62% et 97% de la dette totale. Difficile pourtant de savoir pour la Suisse quelle est cette proportion: s’il existe une statistique précise pour les hypothèques, qui avaient atteint le chiffre impressionnant de 1033,4 milliards de francs à fin octobre 2019, rien de tel pour les autres types de dettes pesant sur les particuliers. De la dette d’impôts à la dette d’aide sociale, en passant par les dettes d’assurance-maladie, les dettes de cartes de crédits, celles de leasing ou encore les retards de loyers, c’est un véritable inventaire à la Prévert que l’association Dettes Conseil Suisse suit régulièrement.

Dans un rapport de mars 2019 consacré au surendettement en Suisse, le Centre Social Protestant (CSP) reprend à son compte le constat de l’Office fédéral de la statistique selon lequel au moins 7% de la population suisse est surendetté et que, plus d’un demi-million de personnes vivaient en 2017 avec 3 types de dettes. Ce sont les arriérés d’impôts (77% des ménages surendettés), les dettes auprès des assureurs-maladie (62% des ménages) et celles qui sont liées au crédit à la consommation (47% des ménages).

L'endettement hypothécaire compté à part

Nulle trace dans ce constat de la dette hypothécaire. Pour une bonne raison: «Les hypothèques sur le logement principal ou une résidence secondaire» ne sont pas prise en compte par l’OFS dans sa méthode de calcul sur l’endettement des ménages. Cette façon de faire, outre qu’elle en dit long sur la manière dont sont réalisées les statistiques en Suisse, n’a pas empêché l’OCDE d’aller agréger des données et de constater qu’en 2018, la Suisse affichait un autre résultat inquiétant. Derrière le Danemark, les Pays-Bas, la Norvège et l’Australie, notre pays montrait un ratio d’endettement des ménages équivalent à près de 200% du revenu disponible. En clair, sachant que le revenu mensuel moyen est d’environ 6000 francs, chaque Helvète serait donc endetté d’environ 12 000 francs.

Est-ce grave Docteur? Philosophiquement, non. Une dette est en effet une promesse, «un lien entre le débiteur et le créancier», comme le rappelle l’Association romande et tessinoise des institutions d’action sociale (ARTIAS) dans un dossier de novembre 2018 sur la pauvreté et les dettes en Suisse. Elle serait donc un problème strictement individuel, ce que le système juridique et moral suisse cautionne entièrement. Hormis des batailles parlementaires homériques sur la protection des consommateurs en matière de petit crédit, rien, strictement rien, n’est fait pour sensibiliser l’Helvète moyen à ne pas s’endetter.

Une dette agréable à porter

Dans le domaine hypothécaire en particulier, tout est plutôt fait pour l’y aider et le faible niveau actuel des taux d’intérêt n’est pas la seule incitation. Fiscalement, la dette hypothécaire est une bonne affaire: elle est déductible. Et ce n’est pas le débat actuel sur la valeur locative qui change l’avis des propriétaires. En fait, comme le relève l’ARTIAS, «comme l’individu est responsable, il doit rembourser ses dettes avec frais et intérêts». Que cette dette soit ancrée dans la pierre ou portée par une carte de crédit.

Si vous pouvez assumer la charge de la dette, pas de problème. Attention seulement à ce que votre vie hypothécaire soit un long fleuve tranquille sinon, cela se gâtera. Si la vie vous réserve une ou des surprises et que vous ne puissiez plus assumer la charge de cette dette (hypothécaire ou non), vous risquez d’être l’objet de mesures de contraintes dont les frais seront à votre charge. Et puis, heureuse surprise dans le cas de la dette hypothécaire, si tout se passe bien (pas de chômage, pas de divorce, pas d’imprévu financier, etc.) il n’y aura aucune obligation formelle de remboursement, hormis le paiement de la charge d’intérêt.

Une dette qui favorise l'instabilité

Mais, est-ce vraiment grave Docteur? En fait, oui! La réponse la plus franche vient de la BRI: «Le stock de dettes des ménages affecte la capacité de ceux-ci à faire face à une dégradation inattendue de leur situation (baisse du revenu ou des prix des actifs, hausse des taux d’intérêts)», affirme Anna Zabai dans son étude. En d’autres termes, même si en théorie elle favorise la croissance en permettant la consommation, la dette des ménages peut rapidement devenir une épée de Damoclès sur la stabilité financière d’une économie.

Comment cela? En faisant peser sur cette économie un risque de crédit collectif de plus en plus élevé sur les banques qui alimentent cette dette avec leurs crédits: «Le désendettement de ménages lourdement endettés pourrait entraîner une récession, ce dont pâtiraient probablement les autres types de prêts accordés par les banques».  Malheureusement, avec le niveau atteint par l’endettement hypothécaire des Suisses, notre pays en est certainement arrivé là. Et, en Suisse, les caisses de pension et les assurances, très fortement impliquées dans les prêts hypothécaires seraient particulièrement vulnérables.

En fait, la Suisse a depuis quelques années atteint et dépassé le seuil d’endettement des ménages en-deçà duquel il peut être favorable à la croissance: avec un taux proche de 150% du PIB, pas étonnant que certains économistes hurlent au loup. En 2018, chaque Suisse avait ainsi créé une valeur (PIB) d’environ 81 000 francs, ce que tous les économistes portent aux nues, alors qu’il était en même temps assis sur une dette hypothécaire de 118 137 francs, ce que les mêmes économistes s’empressent de jeter sous le tapis. Cherchez l’erreur…

Des pistes de solution

Des solutions? Pour l’endettement non hypothécaire, les associations qui luttent contre le surendettement plaident largement dans le désert. Elles cherchent au niveau règlementaire des moyens pour que les particuliers qui ne peuvent pas se désendetter puissent assainir leur situation par une procédure d’annulation des dettes. Pour les autres, qui généralement peuvent assumer leurs dettes toutes choses étant égales par ailleurs, ce sera encore et toujours à la responsabilité de chacun de voir comment faire.

Et pour le surendettement hypothécaire? Depuis 2012 et après avoir été durcies en 2014, des mesures d’autorégulation (notamment en matière de fonds propres nécessaires pour l’accès à la propriété) ont réduit le nombre de ménages capables de franchir les obstacles au financement d’un logement en propriété. La croissance du volume hypothécaire a été divisée par deux.

Mais il est impossible d’agir sur la mesure incitative la plus importante, le niveau des taux d’intérêts. Il reste très bas et le restera à court et moyen terme. Paradoxalement, c’est bien ainsi, car comme la BRI le montre, si ce niveau monte trop et trop vite, c’est toute la stabilité financière du pays qui serait remise en question. Et, avec son idée d’introduire les taux négatifs, la BNS sait qu’elle n’a pas arrangé les choses: on a privilégié la défense du franc à celle de la stabilité financière du pays. Il s’agirait maintenant d’en anticiper courageusement les conséquences.

L’Autorité de surveillance des marchés financiers, la FINMA, ne s’y trompe d’ailleurs pas. Dans son dernier rapport sur les risques, elle analyse précisément quelles pourraient être les conséquences des corrections sur les marchés immobilier et hypothécaire en cas de faiblesse persistante des taux. Les taux négatifs appliqués en Suisse, la faiblesse du niveau international des taux d’intérêts, le déclin du solde migratoire: autant d’éléments macroéconomiques qui poussent à la croissance du volume des prêts hypothécaires. Et qui rapprochent la Suisse du gouffre d’une crise majeure et systémique.


Sources: OFS, FINMA, BNS, BRI, OCDE, Centre Social Protestant, Moniteur immobilier du Credit suisse, ARTIAS.

Paul Coudret

Journaliste économique indépendant à la retraite. Auteur d’ouvrages de vulgarisation &eacu...

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