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DOSSIER I.A

L’intelligence artificielle au service des droits humains

H URIDOCS, une ONG genevoise active dans l’information et la documentation des droits humains, vient de recevoir 1 millions de dollars de Google pour améliorer son programme d’intelligence artificielle. Car si les informations existent, elles sont difficiles à trouver de façon ciblée. Or, les comparer et les partager peut aider à faire appliquer les droits. La collaboration avec Google va se limiter aux informations publiques pour éviter tout risque de violation de la sphère privée.

«Nous avons commencé à utiliser l’intelligence artificielle il y a deux ans, avec une stagiaire. Nous voulions rechercher les sentences qui concernent les abus sexuels sur mineurs dans les îles du Pacifique. Nous avions accès à toutes les décisions de justice, mais la question que nous nous sommes posée était de savoir si la sentence était différente selon les valeurs traditionnelles des membres de la famille Autrement dit: si c’est l’oncle qui a commis l’abus sexuel sur le mineur, le jugement est-il plus léger? Et nous avons découvert que oui. Nous avons trouvé la réponse en quelques mois, alors que sans les outils d’intelligence artificielle cela nous aurait pris des années!» s’exclame Friedhelm Weinberg, directeur exécutif de Human Rights Information and Documentation Systems (HURIDOCS), une ONG basée à Genève, où elle emploie cinq personnes et seize dans le monde au total.

Depuis lors la stagiaire, Natalie Widmann, a été engagée et actuellement elle se trouve avec deux collègues en Californie, où ils suivent une spécialisation en intelligence artificielle chez Google. Car HURIDOCS vient de recevoir 1 million de dollars du géant d’internet pour améliorer ses compétences en intelligence artificielle, sélectionnée parmi 2'600 organisations du monde entier. Une satisfaction énorme pour cette petite ONG, créée en 1982 dans le but de faciliter la gestion de l’information par des organismes de défense des droits humains – pour la plupart des ONG, mais aussi l’ONU et des institutions régionales et nationales. Preuves, textes juridiques, témoignages, jurisprudence, décisions, rapports… tout peut être utile aux avocats et militants qui, aux quatre coins de la planète et dans des conditions parfois extrêmes, militent pour la justice.

Avec le soutien de Google, HURIDOCS veut développer des outils qui permettent à ses partenaires d’utiliser l’intelligence artificielle eux-mêmes, après avoir été formés certes, mais sans besoin d’être des experts.

Des fiches en papier, aux logiciels open source, à l’intelligence artificielle

«En 35 ans, les instruments pour gérer l’information et créer des bases de données avec nos partenaires ont énormément changé, se souvient Bert Verstappen, qui travaille pour l’organisation depuis 1987 (HURIDOCS est basée à Genève dès 1993). Au début, il y avait les centres de documentation et les catalogues des bibliothèques, surtout en Europe de l’Ouest et en Amérique du Nord. On faisait des fiches en papier, à la main ou à la machine à écrire.

Ensuite on a impliqué les ONG nationales, comme à la fin des années 1980 au Chili et en Argentine, qui ont documenté les violations des droits humains sous les dictatures. Avec elles, nous avons mis sur pied un groupe de travail pour comparer et partager les expériences concernant la documentation des violations. Ensuite nous avons établi les premiers logiciels, toujours avec nos partenaires, que nous avons mis en ligne. Aujourd’hui nous en sommes à la quatrième génération de logiciels, dont le code source est disponible sur https://github.com/huridocs . Tout le monde peut l’utiliser, il est gratuit. L’intelligence artificielle, c’est la nouvelle étape.» 

Car comment être sûr de ne pas se tromper parmi la pléthore d’informations qui circulent? Comment trouver la bonne? «S’il y a des milliers de photos et qu’il nous en faut une, comment faire? Pareil pour les cas juridiques, les décisions des tribunaux: comment trouver le bon et le connecter avec un autre qui utilise la même argumentation? L’intelligence artificielle peut nous donner un précieux coup de main», précise Friedhelm Weinberg. 

Comparer les cas semblables en Afrique et en Asie

Un autre exemple est la base de données des décisions juridiques prises par les  mécanismes régionaux en Afrique: la Commission et la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples. «C’est très important pour le continent, souligne Bert Verstappen. Il y a dix ans, les décisions étaient très difficiles d’accès. (…) Avec notre partenaire, l’Institut des droits humains et du développement en Afrique (IHRDA), basé à Banjul, on les a tout d’abord publiées comme livre. Ensuite, IHRDA et HURIDOCS ont établi une base de données en ligne. Au début les décisions étaient de deux pages, mais aujourd’hui elles en font trente ou quarante, il faut une journée pour ajouter une décision à la base de données, on est toujours en retard! De plus, souvent elles sont seulement en anglais, pas en français, portugais et arabe, les autres langues officielles. Avec l’intelligence artificielle on va pouvoir ajouter des documents presque automatiquement. Si cela marche bien on pourra réduire l’activité humaine à moins de 10%.»

«On le fera aussi pour la Cour et la Commission interaméricaine des droits de l’homme, précise Friedhelm Weinberg. Le problème est pareil, mais les décisions sont nettement plus longues, elles font 200 pages et il y en a beaucoup plus. Avec l’intelligence artificielle on va pouvoir faire les liens entre les cas, mais aussi entre le système américain et africain. On va pouvoir chercher des connexions dans le monde entier. Par exemple, si je suis un défenseur des peuples autochtones au Mexique, je m’intéresse aux sentences de la Cour interaméricaine des droits de l’homme. Mais si le système me disait qu’en Afrique il y a eu un cas pareil, qu’il y a une jurisprudence plus avancée qu’en Amérique, cela me serait très utile. L’intelligence artificielle permet de faire avancer des droits qui existent déjà, de les comparer aux autres continents, aux autres mécanismes.»

Mais n’y a-t-il pas un problème de protection des données? Google n’a-t-il pas livré le nom d’opposants en Chine? «Avec Google nous travaillons seulement sur les informations publiques, donc la protection de la sphère privée n’est pas une question sensible. On ne partagerait pas avec eux des informations privées, des documents confidentiels. Peut-être qu’un jour on appliquera aussi l’intelligence artificielle aux informations confidentielles, mais ce sera sans Google car elles appartiennent à nos partenaires» répondent à l’unisson les deux activistes.

Isolda Agazzi

Journaliste, auteure du blog «Ligne d’horizon» et responsable du bureau romand d’Alliance Sud.

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