keyboard_arrow_left Retour
VIGOUSSE / Phrase campagne

L’expertise pour les nuls

P ourquoi faut-il qu’autant d’experts défilent dans les medias pour s’exprimer sur tout et n’importe quoi? Peut-être parce qu’on leur donne la parole...

Sebastian Dieguez, Vigousse


Dans un article de 1975 pour le Washington Monthly, le journaliste états-unien Tom Bethell examinait une étrange tendance des médias de l’époque, qu’il appelait «the quote circuit » (le circuit des petites phrases). Ça marchait à peu près de la manière suivante. Quand un événement d’actualité se produisait, les journalistes ne se contentaient plus de le rapporter et de le décrire, ils voulaient à tout prix l’expliquer. Pour ce faire, ils se sont mis à inviter des experts sur leurs plateaux et dans leurs journaux: ceux-ci étaient donc sommés de fournir une explication qui donne du sens. Mais naturellement, cette explication devait tenir en une seule petite phrase qui permette de tout éclairer sans perdre trop de temps. La petite phrase était ensuite récupérée par d’autres médias, qui appelaient d’autres experts pour la commenter, produisant ainsi de nouvelles petites phrases faciles à reprendre, et ainsi de suite. Naturellement, l’expert initial était ensuite sommé de s’expliquer sur sa petite phrase, et sur celles des autres experts, et ainsi de suite, jusqu’au prochain événement d’actualité, où le cycle pouvait reprendre avec d’autres experts ou, le plus sou- vent, les mêmes.

Difficile de dire si cet article marque la naissance du bon client, c’est-à-dire l’expert disponible et docile qui soit apte à produire une petite phrase efficace pour lancer le circuit, et remettre une pièce dans la machine si nécessaire. Ce qui est sûr, c’est que ça fait donc au minimum 45 ans que ça dure, et même que ça ne cesse de s’amplifier. D’où vient le «quote circuit»?

Curieusement, le phénomène semble issu du mariage douteux entre l’économie et l’éthique. Il est clair que la valse des experts répond à un souci financier: il faut occuper le terrain et l’antenne dans un univers médiatique très compétitif, faire du buzz et du clash pour attirer les annonceurs, mettre en avant des figures familières et identifiables, et si possible un brin subversives, pour appâter le chaland, etc. Mais dès l’après-guerre, la doctrine journalistique a aussi beaucoup changé: il s’agissait alors de revendiquer un souci d’objectivité et de neutralité afin de garantir la diversité d’opinions nécessaire au bon fonctionnement démocratique. L’intégrité et la habilité du journaliste se reconnaissaient donc à sa capacité à donner la parole à des points de vue extérieurs et opposés entre eux, et à révéler l’existence de débats de société. Heureusement, cet impératif éthique de neutralité n’était au final pas trop difficile à concilier avec l’impératif économique d’audience. L’opinion experte se substituait à l’opinion journalistique, voilà tout.

On connaît la suite: chaînes d’info en continu, émergence des réseaux sociaux, crise de la presse, triomphe de la «com’», professionnalisation des chroniqueurs, éditorialistes et autres «experts» permanents, culture du «décryptage» sauvage... et apparition du pseudo-expert.

Le pseudo-expert n’a soit aucune qualification, soit pas les bonnes. Mais il a compris que de nombreux journalistes et animateurs s’en foutaient, et il a l’avantage de n’avoir pas grand-chose d’autre à faire que de jouer à l’expert. Il connaît le «circuit» par cœur, et il lui donne ce qu’il faut pour le faire tourner. Il n’a pas le moindre scrupule non plus, puisque son activité même est sa revanche contre les vrais experts. D’ailleurs, le jour où son imposture est (enfin) dévoilée, il peut confortablement poser comme le martyr du «circuit» dont il a profité depuis le début, et continuer son petit business en toute impunité.

Paradoxe amusant, les vrais experts, eux, ne font généralement pas partie du «circuit». Trop chiants, trop occupés, trop modestes, hésitants, inconnus... beurk! Il est vrai que proportionner ses commentaires au niveau des connaissances disponibles n’est guère susceptible de faire «du clic». Et surtout, est-ce que ça intéresse encore quelqu'un?


Cet article est paru originellement dans le numéro 451 de Vigousse (29.5.2020).

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

1 Commentaire

@Eggi 07.06.2020 | 18h55

«Dans le dessin surmontant l'article, on aurait pu substituer un responsable politique au journaliste. En effet, là aussi on consomme de l'expertise. Et c'est bien compréhensible.
Revenons aux médias: il me semble qu'un éclairage permettant au lecteur (ou auditeur et téléspectateur) de comprendre une information brute est souvent indispensable. Et le journaliste ne peut être omniscient; il a donc besoin d'être lui-même éclairé; par qui d'autres qu'un connaisseur de la matière? Là où le bât blesse, c'est qu'on entend et voit toujours les mêmes têtes, compétentes ou non (c'est un "bon client", autrement dit il fait de l'audience). Aux journalistes donc de faire preuve de curiosité et ne pas céder à la facilité.»


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2020 - Association Bon pour la tête | une création WGR