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ACTUEL / Exit

L’aide au suicide, entre compassion, sortie en douceur et business…

L ors de sa dernière assemblée à Zurich, l’association Exit Suisse alémanique a décidé d’entrer en matière sur l’assouplissement des critères d’admission au suicide assisté. Une commission d’étude s’y colle avec prudence et petits pas. Que cela nous dit-il? Qu’avons-nous à en dire? Parlons-en!

De quoi parle-t-on? Et de qui? On parle de la vie et des souffrances parfois extrêmes que certains d’entre nous subissent et qui voudraient y mettre fin, n’étant même plus soulagés par la morphine. Et je vais parler, sans détour, d’un ami qui est passé par là.

Mon ami est prêtre. Il y a quelque temps, il a vécu le martyre dont seule une opération de la colonne vertébrale pouvait le délivrer, au risque d’y rester. Devant le refus du chirurgien d’intervenir, il procéda à ce qu’il appelle lui-même un chantage: soit vous m’opérez, soit je m’adresse à Exit. Un curé octogénaire ralliant une association d’aide au suicide!

Eh bien, le cher homme est aujourd’hui sur pattes, un peu boiteux mais le coeur vaillant et prêt, le cas échéant, à veiller auprès de celle ou celui qui aurait requis sa présence au moment de prendre sa «potion» sous l’égide de l’association.

L’abbé Gilbert Vincent, figure bien connue de la culture vaudoise, confident de Gustave Roud et disciple de Maurice Zundel, vieil ami de Georges Haldas qu’il a accompagné jusqu’au bout de sa nuit, agent double au service du Christ et de Jérôme Sobel?

Nullement! L’idée de banaliser le suicide assisté, ou de l’institutionnaliser, le révulse. Ainsi, lui qui a souffert à un point tel qu’il envisageait cette ultime délivrance, reste essentiellement de ceux qui ne pensent qu’à aider à vivre, sans condamner ceux qui aident à mourir par compassion.

Et là se trouve sans doute le nœud de la question qui nous concerne tous, et dont nous devons parler haut et clair. C’est d’ailleurs de cela que se félicite à raison Jérôme Sobel, président d’Exit depuis 2000: de nous faire parler d’une question trop souvent occultée.

Une question? Bien plus! La souffrance extrême évidemment, mais aussi la déchéance, l’angoisse du vieillissement, le doute porté sur le sens de la vie, et la solitude – la terrible solitude. Mais où s’arrêter? Au cancer en phase terminale, au sida déclaré ou à la sclérose en plaques? Autre question! Et la souffrance physique est-elle seule en cause? Et comment «peser» la souffrance psychique? A quel spécialiste s’en remettre? Quelle avancée de la psychopharmacologie pour vos synapses défectueux? Quelle alternative au Leponex ou au Largactil?

La liberté de chacun

Que le juif Jérôme Sobel soit capable d’autant de compassion que le catholique Gilbert Vincent: le mécréant de souche protestante que je suis le reconnaît évidemment, et dans le plein respect aussi de ceux qui, pour motifs religieux, refusent toute entrée en matière sur le sujet du suicide assisté. Evacuer lesdits motifs reviendrait en effet à nier le caractère complexe, délicat, intime, extraordinairement sensible de la question du suicide en général – réalité brutale s’il en est – et du choix de mourir impliquant la liberté personnelle de chacun.

La question de l’interruption volontaire d’une vie, pour les croyants, recoupe naturellement celle de l’avortement. Notre façon d’y répondre dépasse cependant, le cadre strict des principes et des dogmes, et le Christ en fut la preuve iconoclaste. De la même façon, l’on se rappelle le courage de la sœur catholique valaisanne Marie-Rose qui, il y a deux ans de ça, et contre l’avis de l’évêque de Sion, prit parti pour l’«acte de compassion» que constitue selon elle le suicide assisté dont la «sédation profonde» appliquée lors des soins palliatifs n’est qu’une variante. Une nonne qui invoque le «respect de la liberté de chacun», décidément!

Nouveau  tourisme?

Faut-il s’inquiéter, ce dimanche matin de ce grand beau bleu ciel sur le lac turquoise, de ce que la section alémanique de l’association Exit ait décidé, la veille en assemblée générale, d’assouplir les conditions d'admission au suicide assisté pour les personnes âgées même bien portantes?

Il le faudrait si c’était un pas vers une sorte d’euthanasie des vieux improductifs, alors qu’il s’agit manifestement d’un élargissement de la liberté individuelle pour de très vieilles personnes qui en ont assez de la vie et ont décidé d’en finir en pleine conscience de leur choix. Dans le comité formulant cette requête, trois personnalités plus que septuagénaires se sont manifestées (l’ancien municipal zurichois Hans Wehrli, le cinéaste Rolf Lyssy et l’ancienne porte-parole de Swissair Beatrice Tchanz) qu’on ne saurait soupçonner d’intentions douteuses, alors qu’un arsenal de mesures de prudence d’ordre éthique et politico-juridique encadrera la commission d’études planchant sur le sujet, qui ne rendra son rapport que l’an prochain.

De toute façon, ce n’est pas demain que le pentobarbital de sodium sera distribué aux membres d’Exit comme un dernier sirop. Le moins qu’on puisse dire est que l’association, à but non lucratif, reste sous contrôle très étroit, autant d’ailleurs que ceux qu’on a taxé de «marchands de la mort», qui tirent bel et bien bénéfice de leurs services. Depuis des années, les activités de Dignitas, qui accepte les «clients» étrangers autant que l’association Liberty Life, au Tessin, sont ainsi dans le collimateur de la justice…

Faut-il alors classer les «acteurs» du suicide assisté en «gentils» et en «méchants», selon qu’ils profitent ou pas, financièrement, de leurs services? Les procès faits à Ludwig A. Minelli, fondateur de Dignitas et devenu millionnaire ces dernières années de manière «inexpliquée», autant que l’interdiction de pratiquer lancée au Tessin contre Mariangela Gasperini, directrice de Liberty Life, marquent assurément la différence. Mais le débat est-il clos pour autant? Sûrement pas.

Parlons-en!

Car le problème est plus général. Il implique le statut des «seniors» dans notre société. Il touche à la dégradation de l’image des aînés dans les familles. Il touche à la «fonctionnalité marchande» des individus par classe d’âge. Il touche aussi à ce qui peut être un véritable apprentissage de la liberté pour les retraités. Il concerne aussi les jeunes gens, voire les enfants. Il varie selon les pays: la France condamne le suicide assisté alors que l’IVG est admise. Le «tourisme de la mort» dépend des législations variées en Europe, et le business illégal a de l’avenir. Autant que le suicide, le sujet reste plus ou moins tabou ou délégué aux «spécialistes».

Si le docteur Sobel en appelle au débat ouvert, c’est qu’il ne cesse, avec l’association qu’il préside depuis 2000, de se trouver en butte à l’incompréhension, sinon au soupçon de ceux qui voient en lui une sorte de gourou. Le climat du film Exit, de Fernand Melgar, sorti en 2005 et très largement médiatisé, entourait d’ailleurs le personnage d’une sorte d’aura que fixait un plan fameux où il siégeait au milieu de ses accompagnateurs à la manière de Jésus à la sainte Cène version Leonard de Vinci.

Or le documentaire du réalisateur vaudois, un peu lisse et pourtant bouleversant dans sa dernière séquence, où l’on assistait à la mort désirée d’une brave dame en temps réel, illustrait déjà la complexité du problème et tout ce qu’il nous dit sur notre société. Deux ans plus tard, l’auteur alémanique Lukas Bärfuss consacrait une pièce de théâtre saisissante à un personnage plus proche de Minelli que de Sobel; et Le voyage d’Alice en Suisse a largement relancé le débat sur le «tourisme de la mort» dont Michel Houellebecq a lui aussi tiré un chapitre mémorable de La Carte et le territoire. Sur un ton plus tendre, voire parfois comique, Lionel Baier aborda lui aussi le thème avec humanité et nuances dans La Vanité.

Et vous là-dedans? Vous rappelez-vous les tortures subies par votre camarade d’école de seize ans, au visage rongé par le cancer? Et le médecin qui accepta, finalement, de raccourcir la vie de votre père d’une heure ou peut-être de quelques jours en cas d’acharnement? Et ces deux jeunes gays qui ont choisi de partager leur verre de pentobarbital alors qu’un seul était condamné? Et ce vieux grabataire abandonné de tous auquel son médecin recommandait de ne pas se« laisser aller»? Et ce vieil homme empêché de mourir par ses frères qui pensaient que la justice remplacerait sa libre décision? Et vous le médecin? Et vous les politiques ou les prélats? Et vous les journalistes et les infirmières?   

Je lis à l’instant cet extrait du blog d’un journal hélas disparu récemment, dont le titre était L’Hebdo, datant de l’été 2015 et signé Xavier Mottet: «La promotion des soins palliatifs ainsi que toutes les actions de prévention des suicides doivent rester une priorité absolue. Le Tribunal fédéral a confirmé en 2006 le droit de chacun à décider de sa propre mort. L’article 10 et 13 de la Constitution fédérale garantit le droit à l’autodétermination. Chaque individu peut dès lors librement faire appel à une association d’assistance au suicide au sein de son propre foyer. Actuellement, ce droit n’est inscrit dans aucune loi. Par conséquent, cette liberté individuelle n’est pas garantie par les EMS et les hôpitaux. Le pensionnaire sera tributaire du bon vouloir du personnel soignant et de la direction de l’établissement»…

C’est clair et net: il faut aider à vivre avant d’aider à mourir, mais à certaines extrémités intolérables, chaque personne en état de discernement est libre de choisir sa «mort digne».

Autant dire que l’association Exit a encore de quoi faire, dont le logo n’indique pas encore sa propre sortie. Quant à nous qui sommes du côté de la vie, même vieux ou mal fichus, parlons-en…


Lukas Bärfuss. Le voyage d’Alice en Suisse. Traduit de l’allemand par Helen Mauler et René Zahnd. L’Arche, 2011.


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