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ACTUEL / Médias

«Je suis impressionnée par la pertinence et l'exigence des attentes du public»

D e quoi le «service public» est-il le nom? Sur quoi faut-il se concentrer quand on veut aller à l’essentiel? Secouée par No Billag et par un environnement médiatique fragilisant, la SSR a entrepris de chercher des réponses en se mettant (humblement?) à l’écoute de son public. La première étape vient de s’achever, avec une consultation d’une dimension inédite, qui a déployé des ateliers et des entretiens dans tout le pays. Que nous apprend-elle? Les réponses d’Irène Challand, responsable du projet «Public value» de la SSR.

BPLT: Vous avez mené une vaste consultation sur la valeur publique de la SSR, vous venez de livrer un rapport de cent pages; est-ce que, concrètement, suite à ce travail, quelque chose va changer pour le public?

Irène Challand: De toutes façons la SSR va changer, elle n’a pas le choix! Elle évolue dans un environnement qui la force au changement. Ces prochaines années, elle va devoir, plus que jamais, se recentrer sur ce qui la définit comme service public. Pour cela, elle doit bien identifier la spécificité de son offre: cette consultation doit l’y aider. Le but est de l’accompagner au mieux dans les turbulences qui l’attendent, de viser le bon cap pour sauver et renforcer la plus-value du service public. C’est fondamental, ce n’est pas un exercice alibi!

La contribution à la vie démocratique, à la cohésion sociale, la diversité de l’offre.. : les missions du service public ne sont-elles pas identifiées depuis longtemps?

Oui, d’une certaine manière. Mais une chose est de les évoquer. Et une autre chose est de les documenter de manière solide et de vérifier qu’elles correspondant aux besoins. Je sors de cet exercice de consultation avec cette confirmation, impressionnée par la pertinence et l’exigence des attentes du public. La perception de l’information comme valeur cardinale, la soif d’échange avec les autres régions du pays, l’intérêt pour la vie politique, le souhait de voir la population représentée dans toute sa diversité, le voeu de plus d’offre à destination des jeunes…Toutes ces aspirations, nous les avons cernées via un dispositif d’écoute qualitatif inédit, qui intéresse beaucoup nos confrères du service public des pays voisins. Pouvoir se référer à des données solides qui aident à maintenir le cap, c’est important pour traverser les turbulences à venir.   

Votre enquête confirme que le chaos médiatique ambiant profite d’une certaine manière à la SSR, perçue comme une valeur refuge. Peut-on résumer votre propos en disant: si nous voulons continuer à jouer ce rôle, l’audience ne doit plus nécessairement être notre priorité?

L’audience doit rester une priorité, même si elle devient toujours plus difficile à mesurer. Un service public qui crée de la valeur mais qui est sans usagers, cela n’aurait aucun sens. Mais cette mesure ne doit pas être l’indicateur unique. Elle doit être enrichie par de nouveaux indicateurs, que nous allons développer grâce, entre autres, à cette consultation: ils seront liés à la plus-value de service public. Disons que la boussole audience perd de l’importance relative et la boussole qualité en gagne.

Le graphique emblématique du rapport sur la valeur publique de la SSR: l’audience n’est que la pointe de l’iceberg, les valeurs du service public en constituent l’essentiel.

Vous avez récolté beaucoup de marques de confiance mais aussi des critiques. Parmi elles, le reproche de renvoyer une image bucolique/mythologique de la Suisse. Dans une louable intention de résister à la mondialisation et d’affirmer son identité, la SSR n’est-elle pas tombée dans le piège du folklore?

Nous avons aussi entendu des agriculteurs nous dire que la SSR est trop citadine… Mais pour revenir au reproche que vous dites: il me semble qu’il s’adresse principalement à la TV et je me demande si cette perception n’est pas accentuée par le fort impact de certaines images. Et aussi par le fait que la publicité montre beaucoup de vaches et de montagnes. Cela dit, ce reproche en rejoint un autre, plus fortement exprimé: celui d’un certain formatage. L’image que la SSR renvoie du paysage humain de ce pays ne reflète pas suffisamment sa grande diversité, que ce soit en termes d’origine sociale ou géographique. C’est une critique importante, qui doit être entendue.

Justement: qu’allez-vous en faire? 

A ce stade, même si c’est frustrant, je ne peux pas vous répondre. Cette première étape était celle du diagnostic. Dans un an, nous présenterons un plan d’action qui montrera que les attentes ont été entendues. Entre-temps, l’association SSR, à laquelle l’entreprise appartient et qui a exigé de participer au processus, aura mis le diagnostic en débat dans la population et recueilli des propositions. Cela n’empêche pas les professionnels de commencer à plancher, de leur côté, sur des réponses aux attentes.

Le public assigne à la SSR une véritable mission de médiation entre les régions du pays. Pour ne pas dire une mission de guérison du lien confédéral. Or, des «obstacles internes» freinent l’accomplissement de cette mission, dit le rapport…

Notre entreprise est le reflet de ce pays, elle souffre aussi des barrières linguistiques et culturelles. Mais je suis convaincue qu’elle peut les surmonter, et elle y travaille déjà. Je pense par exemple au projet Rio, soit une future plateforme de contenus des quatre régions linguistiques, proposés selon un critère thématique, avec des traductions et des sous-titres. La demande du public est forte et claire: parlez-nous des autres Suisse!

Dans vos précédentes fonctions, à la tête de l’unité des documentaires de la RTS, vous avez activement joué le rôle de passeuse entre régions. Dans votre expérience, les Romands ne sont donc pas rebutés par une production germanophone? Dans quelle mesure les sous-titres sont-ils un obstacle?

J’en ai fait l’expérience durant 16 ans: le public est friand de productions des autres régions, plus qu’on ne pourrait le craindre! Nous devons tout faire pour encourager cette curiosité. Pour ce qui concerne les sous-titres: dans un offre TV traditionnelle et en prime-time, ils sont un obstacle. Mais du côté de l’offre digitale il en va tout autrement: dans les vidéos, les sous-titres sont très présents et revalorisés. Il y a là une nouvelle carte à jouer.

Dans les pistes que suggère le rapport, les programmes scientifiques (santé, environnement) et ceux pour les jeunes sont «à développer», tandis que les programmes culturels «à faire évoluer» et le divertissement «à faire évoluer, voire réduire». Qu’est-ce que ça veut dire?

Un «plus de culture» n’apparaît pas comme une revendication forte dans les sondages ni dans les entretiens. En même temps, il est évident pour tout le monde dans l’entreprise que la culture est centrale dans une offre de service public. La carte que le rapport propose de jouer est celle de l’audace, de la diversité: sortir du «mainstream», faire par exemple découvrir la scène alternative suisse, notamment dans le domaine musical. En matière de divertissement, la suggestion est de renoncer à faire comme les chaînes privées, trouver d’autres formats, plus modestes, plus spécifiques.


Pour lire le rapport, cliquer ici 

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