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«The Queen has died». La Reine vient de mourir. Depuis le début de l’après-midi de ce jeudi 8 septembre, les bandeaux se succédaient sur les sites internet des grands journaux britanniques au sujet de l’état «préoccupant» de la souveraine. La guerre en Ukraine, les inondations au Pakistan et la constitution du gouvernement de la nouvelle Première ministre Liz Truss avaient été impitoyablement relégués au second plan.



Une santé tellement préoccupante qu’il était jugé préférable qu’Elisabeth ne quitte plus son château écossais de Balmoral. En fin de matinée, à la chambre des Communes, le président avait interrompu la séance pour prononcer une courte déclaration de soutien à Sa Majesté. Durant cette même séance, on avait vu le ministre des Relations intergouvernementales et des Egalités, Nadhim Zahawi, glisser le plus discrètement possible un billet à Liz Truss. Puis, les annonces des différents membres de la famille royale – ses enfants, Charles, Anne, Andrew et Edward, en premier lieu – se rendant au chevet de la Reine sont apparues. Il y avait quelque chose d’étrange dans l’air. Comme une grande fatigue. Des averses, lourdes et drues, sont tombées tout au long de l’après-midi, qui nous ont débarrassés, du moins, en apparence, de la sécheresse malsaine de cet été caniculaire. Depuis la mi-août, il était interdit d’arroser son jardin avec un tuyau. Du jamais vu dans le royaume. Entre les trombes, je voyais passer les écoliers dans leurs uniformes tout neufs. Ils se poursuivaient sur les trottoirs, zigzaguaient en trottinettes tout en mâchant distraitement leurs goûters gardés au sec par des nounous déjà épuisées de cette première semaine de rentrée des classes. Pendant ce temps, nous disait-on, les visites continuaient à Balmoral.

The Queen has died. L’annonce officielle est finalement tombée vers 18 heures ce même jour. La veille encore, des photographies en première page de The Gardian montraient la souveraine recevant Liz Truss dans ses salons de Buckingham pour la cérémonie du kissing hand la reconnaissant officiellement comme Premier ministre. Sur l’une d’entre elles, Elisabeth II se tenait seule entre deux sofas de couleur anis. Dans son dos, flambait un feu de cheminée. La tête légèrement inclinée sur le côté, ses mains agrippant le pommeau de sa canne (et son sac à main), dans cette attitude typique qu’ont les vieilles personnes lorsqu’elles sont contentes de votre visite et vous suivent des yeux pour vous regarder quitter la pièce, elle souriait. En l’espace d’un an, depuis la mort de son époux le Duc d’Edimbourg en avril 2021, mais peut-être encore davantage depuis la fin des festivités de son jubilé de platine durant ce printemps 2022, nous avions vu la silhouette d’Elisabeth II devenir celle d’une vieillarde. Les caricaturistes s’en donnaient à cœur joie. Ils la représentaient volontiers chaussée de confortables pantoufles, solidement appuyée sur son déambulateur labourant les tapis de Windsor, escortée par son habituelle meute d’impitoyables corgis, tandis qu’autour d’elle, Boris Johnson et ses ministres pris entre le scandale du Party gate et l’augmentation record du prix de l’énergie, faisaient valser les canettes de bière et les cotillons. La couronne était de plus en plus volumineuse et lourde sur la tête de la souveraine, son maquillage avait des airs de masque en carton pâte.

Sur les chaines de la BBC, jeudi soir, les journalistes cravatés de noir ont répété à l’envi d’une voix blanche qu’ils avaient vécu sous le règne d’un seul monarque: Elisabeth II. On sentait que, pour les plus âgés, sa mort les renvoyait à quelque chose d’éminemment personnel, comme le rappel de leur propre disparition. Et puis, les rectangles noirs reprenant des extraits de la déclaration officielle de Charles, le fils d’Elisabeth, et nouveau souverain, ont fait leur apparition à l’écran. Tous insistaient sur la volonté et le devoir de continuité malgré cette période de deuil et de changement. Il était également question du réconfort et du soutien ressentis par la famille royale sachant l’affection dont la reine avait fait l’objet de la part de ses sujets. Ils étaient précédés du titre «Sa Majesté le roi Charles III». Cette succession, qui était pourtant dans l’ordre des choses (après tout, la reine, sa mère mourut à quatre-vingt-seize ans…), avait quelque chose d’implacable, voire brutal.

Au même moment, mon amie S. m’écrivait depuis le Yorkshire: «Quoi que tu aies pu penser du dernier jubilé de la reine, tu vas bientôt pouvoir assister à un phénomène de pure folie britannique». Elle m’a ensuite décrit les foules de gens hagards, dévastés, se pressant aux gares de King’s Cross et Saint-Pancras les semaines qui avaient suivi la mort de la princesse Diana, pour pouvoir aller déposer des bouquets et rendre hommage devant les grilles de Kensington Palace. «Il ne faut pas s’attendre à moins», a-t-elle conclu…

***

Vendredi, le lendemain de la mort de la reine, j’ai un rendez-vous à distance avec l’une de mes étudiantes B. en stage à Genève. Son visage s’affiche sur mon écran; je note sa mine chiffonné. Je l’interroge:

- Tu es au courant?

Elle a un sourire mélancolique.

- Oui, bien sûr.

B. a vingt-cinq ans. Elle fait partie, du moins par son âge, de la génération woke très virulente ici au Royaume-Uni: celle des luttes pour la reconnaissance des minorités raciales et sexuelles, le déboulonnement des statues d’esclavagistes, la fin du colonialisme, l’indignation contre l’utilisation des jets privés, et qui trouve également qu'Harry Styles, un ancien minet chanteur de boys’ band, frappe fort quand il pose en robe Gucci pour la couverture de Vogue. Je suis curieuse de savoir ce qu’elle pense de la mort de la reine.

- Comment dit-on «sad» en français?                                 

- «Triste», on dit «triste».

- Oui, je suis triste, admet-elle. C’est la fin d’une époque.

 Je pousse mes questions un peu plus loin. Que pense-t-elle de la monarchie?

- C’est une partie de notre histoire. Pour le jubilé, je ne serais certainement pas allée agiter des drapeaux devant Buckingham Palace ou assister aux parades. Cela ne me ressemblait pas. Et pourtant, j’ai senti que cela faisait partie de ce que nous sommes.

B. parle de ces célébrations comme de quelque chose de très lointain. Un autre temps. Un autre siècle. Quant à la monarchie, pour elle, c’est un synonyme de «La Reine Elisabeth II». Never explain, never complain. La manière qu’avait Elisabeth d’incarner le pays et certaines valeurs semble bel et bien balayée aujourd’hui par une manière de régner dont on ignore encore – même si Charles III ne cesse d’insister sur son devoir de continuité – la forme qu’elle pourra prendre. Je ne perçois aucun enthousiasme, de la part de B., vis-à-vis des futurs monarques qui ne sont pourtant pas si éloignés de son âge. Quant au nouveau roi Charles III, pas un mot pour lui.

***

Le jour suivant, samedi, j’ai rendez-vous avec A., qui a pu assister au service exceptionnel organisé en l’honneur de la reine à la cathédrale Saint Paul la veille au soir. Avant de la rencontrer, je décide d’aller faire un tour du côté de Buckingham Palace. Dans le bus, durant le trajet qui me mène au centre, j’aperçois quelques drapeaux de l’Union Jack exposés aux fenêtres des HLM de Camden et Kentish Town, ainsi que des portraits de la reine placardés aux devantures de salons de coiffure ou d’agences immobilières. Mais les hommages restent discrets. Entre Camden et Euston Road, un homme torse nu et visiblement ivre monte dans le bus pour aller s’installer dans l’espace destiné aux poussettes. Au bout d’un instant, il extirpe de son sac en plastique Marks&Spencer un journal avec, en première page, un grand portrait d’Elisabeth dans la fleur de l’âge et en tenue d’apparat. L’homme sourit à la cantonade, déplie ostensiblement son journal pour ensuite l’étaler au sol. Un nouveau regard vers l’assistance, puis il s’accroupit et et fait mine de déféquer sur le portrait de la reine morte. Les autres voyageurs s’efforcent de regarder ailleurs tandis que l’homme, ravi de son coup, tente de se relever sans encombres.

Il est midi quand j’arrive à Trafalgar Square. La place est relativement calme, contrairement à l’avenue de Whitehall fermée à la circulation: une manifestation avec des pancartes Black lives Matter la remonte depuis Westminster Abbaye. Autour de la statue équestre de Charles Ier, le traffic est bloqué. La foule provenant des stations de métro de Charring Cross et Embankment est de plus en plus dense, se presse sur les passages piétons qui mènent à The Mall, l’allée centrale de Saint James Park. Me voici prise dans le flux qui prend la direction de Buckingham Palace. Ceux qui portent des bouquets dans leurs bras tentent de les protéger d’un éventuel écrasement. Du haut des bus touristiques immobilisés sur le rond point, des femmes en hijab prennent des photographies de la foule.

The Mall est fermée, gardée par la police. Des ambulances ainsi que des postes de secours campent des deux cotés de l’allée. En plus de la multitude de visiteurs provenant de Trafalgar Square, des gens affluent en permanence des petites allées perpendiculaires qui débouchent sur the Mall: des familles avec des poussettes, des couples hétérosexuels ou homosexuels, certains endimanchés en costume et robes longues, d’autres venus avec leurs chiens en laisse, d’autres encore portant des paniers de pique-nique bien garnis, des groupes d’amis, comme ces trois gaillards en tenues de sport qui marchent juste devant moi, chacun tenant un bouquet de roses dans ses bras… L’un laisse échapper la carte qu’il a écrite à la main sur laquelle j’ai le temps de lire «Thank you» avant qu’il ne se précipite pour la ramasser. Des fleurs. Il y a beaucoup de fleurs, de plus en plus de fleurs: des bouquets pour la plupart emballés dans du plastique, achetés sans doute chez Sainsbury’s ou Marks& Spencer à la sortie du métro. Mais aussi des hortensias du jardin ou des fleurs en pot, comme cette orchidée bleue qui semble dodeliner de la tête au dessus de la foule à quelques pas de moi.

Nous sommes pris dans un premier goulot d’étranglement à hauteur des statues du roi George VI et de la Queen Mum. Certains commencent à comprendre qu’ils ne pourront pas rejoindre les grilles de Buckingham et décident de déposer les offrandes à leurs pieds. Une cinquantaine de mètres avant le monument dédié à la Reine Victoria, il est désormais évident que la foule n’avancera plus. Des grilles positionnées tout le long de Saint James Park et de Green Park empêchent l’accès à la place. On prend les enfants sur les épaules pour tenter de leur faire apercevoir les grilles du palais déjà chargées de bouquets, on brandit les téléphones portables aussi haut qu’on le peut. Une petite fille, exaspérée, ne comprend pas pourquoi elle doit s’arrêter là. Les adultes, déçus eux aussi, marmonnent des explications peu convaincantes et ne désespèrent pas de se frayer un passage. Dans un coin, postés derrière les baraques de la sécurité, trois aquarellistes, imperturbables, peignent le palais et les drapeaux de l’Union Jack en berne, tout en répondant patiemment aux questions que les visiteurs leur posent, comme s’ils faisaient partie du service d’ordre. Je quitte les lieux en prenant l’un des passages qui mènent à Clarence House et, parmi le flot, je distingue à nouveau, à quelques mètres devant moi, l’orchidée bleue en pot à la recherche d’un lieu de substitution. C’est bientôt chose faite: un immense platane de Green Park qui borde le passage a été choisi pour recevoir les offrandes qui n’ont pas pu accéder aux grilles du palais. Bougies, drapeaux, cartes, dessins, fleurs, ballons en forme de cœur: son pied est enseveli sous les témoignages et les vœux. A force de piétinement, l’herbe autour de lui a disparu. Il n’y a plus que la terre.

Il est temps que je file pour retrouver A. à qui j’ai donné rendez-vous du côté du palais de justice.

***

A peine a-t-elle fini de cadenasser son vélo que je l‘interroge: «comment diable as-tu fait pour prendre part à ce service exceptionnel organisé la veille dans cathédrale Saint-Paul?»

A. habite au sud est de la Tamise, du côté de Canada Water. Vendredi matin, elle est partie un peu au hasard à vélo pour voir ce qui se passait à la City et Westminster après l’annonce de la mort d’Elisabeth. Elle se trouvait dans le quartier de la cathédrale quand un flash de Sky News s’est affiché sur son téléphone, indiquant que 2'000 places étaient ouvertes au public le soir même pour assister au service religieux de Saint Paul. Les premiers sur place se verraient remettre un bracelet pour assister à la cérémonie. L’information a été relayée par la BBC bien plus tard, ironise-t-elle.

Lorsqu’elle s’est présentée sur le parvis de Saint Paul pour faire la queue, l’atmosphère était très particulière: les gens ne croyaient pas qu’ils auraient une chance de pouvoir faire partie des 2'000 élus. Ordinairement, quand des places sont octroyées pour ce type d’évènements où les officiels sont présents, ceux qui obtiennent des entrées sont cooptés ou ont des relations. Dans la queue, il y avait des employés de la City en costumes, des Londoniens comme elle, qui se trouvaient là un peu par hasard, des touristes aussi, des policiers, des religieux… Tous ébahis de se dire qu’ils allaient peut-être participer à ce service exceptionnel sans pour autant faire partie d’une élite ou être nommément invités.

Je lui demande si c’est la première fois qu’elle avait décidé de participer à ce type de commémoration liées à la royauté. A. admet qu’elle ne s’était jamais vraiment intéressée à la monarchie avant la mort de la reine. Elle a même découvert la série The Crown bien après tout le monde et encore, seulement pour faire plaisir à ses amis… Seuls les premiers épisodes ont trouvé grâce à ses yeux. Ils sont consacrés à la jeunesse et aux premières années de règne d’Elisabeth II. 

Je hasarde: «Et la mort de Lady Di?» Elle l’avoue mi-honteuse mi malicieuse, si elle s’est rendue à la cérémonie funéraire de la princesse Diana, à l’époque, c’était sans conviction, juste pour voir ce qui se passait, comment les autres, ceux qui éprouvaient quelque chose, se comportaient. En voyeuse, d’une certaine manière.

Quand les informations ont commencé à circuler sur l’état de santé préoccupant de la reine, A. échangeait, comme souvent, des messages sarcastiques sur l’attitude de la BBC, plaisantait avec ses amis sur le déroulement supposé des événements si la souveraine mourait, comme elle l’avait fait en juin quelques jours avant le jubilé. Et soudain, quand l’annonce de la mort est tombée, elle s’est trouvée saisie par l’émotion. D’une manière qu’elle n’aurait jamais pu anticiper. Tout en me disant cela, A. se trouble, tente de se contrôler puis se met à pleurer. Elle s’étonne d’être à nouveau touchée et s’excuse. «Ce n’était pas tellement le fait qu’elle soit morte, mais c’est la fin de quelque chose: ces valeurs qui aujourd’hui apparaissent obsolètes, comme le sens du service au peuple, la discrétion et la dignité». Des propos avec lesquels mon étudiante B. – qui doit avoir trente ans de moins qu’A. – pourrait sans doute être d’accord. «Je ne suis pas monarchiste, mais…» Combien de fois A. a-t-elle lu ou entendu cette phrase ces derniers jours parmi ses amis pourtant toujours prêts à pointer l’archaïsme du système? 

Et sans transition apparente, A. me parle de la mort de sa mère survenue l’année dernière, en 2021, pendant le dernier confinement. Elle estime avoir eu beaucoup de chance, elle a pu visiter sa mère en soins palliatifs et être à ses côtés pour la dernière semaine de sa vie malgré les restrictions sanitaires toujours en vigueur. Mais les funérailles, elles, ne permettaient pas à plus de six personnes d'assister à la cérémonie. Un moment extrêmement sinistre me dit-elle. «Je n’ai pas pu dire adieu à mère comme je l’aurais souhaité. Je me suis sentie en quelque sorte volée de mes adieux. Obligée de faire les choses à la va-vite, discrètement. De les expédier, presque, pour ne pas représenter un danger pour les autres». Aussi, quand elle a reçu son bracelet de Saint Paul autour du poignet pour assister au service du soir, elle s’est dit: «Voilà, je vais être présente pour un moment historique, mais je vais aussi pouvoir avoir ce moment de deuil et de recueillement que je n’ai pas pu offrir à ma mère quand elle est morte. Et je le ferai dans ce lieu extraordinaire avec des personnes qui sans doute, elles aussi, penseront aux êtres chers qu’elles ont perdus et à qui elles n’ont pas pu rendre hommage comme ils le méritaient.»

A. me montre où elle se trouvait placée dans la cathédrale, à quelques mètres de l’autel et à la droite des rangs des officiels, dont Liz Truss. C’est une photographie de la BBC. On voit A. vêtue de noir, une écharpe drapée autour de ses épaules. Durant le service, elle a échangé quelques mots avec une femme qui se tenait dans le même rang qu’elle au sujet du nouveau souverain Charles III dont le discours a été retransmis. «Il s’est montré humain», se sont-elles étonnées. Lorsque, tout à la fin, elle s’est retrouvée à chanter l’hymne national appris à l’école il y a plus de cinquante ans, avec les 2'000 autres personnes présentes à la cérémonie, elle a eu un moment d’incrédulité: en l’espace d’une nuit il était devenu «God save the King».

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

1 Commentaire

@gmermet 19.09.2022 | 09h28

«Que d'efforts et de mots gaspillés pour parler de ce que j'appellerais un non-événement absolu : le décès d'une vieille dame qui n'avait aucun pouvoir, sinon celui d'une espèce d'ambassadrice et surtout aucun mérite puisque sa fonction n'était liée qu'à sa naissance.

Comment expliquer cette "pure folie britannique" (comme dit dans le texte) sinon par la puissance du conditionnement social. Celui-ci est inévitable et a des cotés éminemment positifs (apprentissage de la langue, des valeurs, des comportements admis, etc.) mais devrait être remis en question à chaque moment de notre vie, ce que l'auteurs de ce texte ne fait pas.

Gérald Mermet»