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ACTUEL / Société

«Marre d’être
le Kosovar
de service!»

P lus de cinquante mille hommes et femmes originaires du Kosovo sont arrivés en Suisse dans les années 90. Quelque 25 ans plus tard, la majorité de ces nouveaux venus sont bien intégrés. Pour certains, ils sont même devenus de grands entrepreneurs qui ne comptent pas leurs heures. De vrais Suisses, qui maintiennent la discrétion sur leur culture d’origine.

Shaban Bekteshi, propriétaire PAN SUR LA TÊTE! gérant notamment de l’«Evêché» au pied de la cathédrale de Lausanne, semble un peu agacé du sujet de mon article: «Les Kosovars qui ont repris des bistrots typiquement suisses». Il me dit d’emblée: «J’en ai marre d’être le Kosovar de service. Quand je suis au Kosovo, on me dit que je ressemble à un étranger et en Suisse je suis le yougo».


Le restaurant de Shaban Bekteshi en photos.

En arrivant à Ropraz, un autre bistrot emblématique de nos traditions helvètes, le propriétaire, Nazir Gashi se présente comme «le plus Vaudois des Kosovars». Chez lui, on fait «la meilleure fondue du monde» me répète-il. J’ai eu beau creuser et creuser pour sentir le parfum des Balkans, mais je ne suis revenue qu’avec une odeur de fromage. Ces deux restaurateurs semblent être des exemples de l’intégration par «assimilation»: ne pas montrer sa différence et s’adapter. Pourquoi? Peut-être parce qu’eux-mêmes n’ont pas les yeux qui pétillent lorsqu’ils parlent de leur pays. Un pays encore empreint d’une forte corruption et qui a besoin de l’aide internationale pour rester la tête hors de l’eau.


Le restaurant de Nazir Gashi en photos.

L'intégration par oubli du passé

Shaban Bekteshi et Nezir Gashi n’ont pas comme ambition d’être les ambassadeurs de leur pays en Suisse. Bien plus encore, ils font tout pour ne pas parler de leurs origines. A peine me racontent-ils que «si, si on fait de la nourriture kosovare parfois. Chaque année on organise une journée cuisine d’ailleurs». Cette journée spéciale à Ropraz, c’est tout l’impact de l’origine de Nazir Gashi sur sa carte. Il est vrai que contrairement aux Italiens arrivés avant eux, leur cuisine n’est pas symbole de grande gastronomie. Peut-être à tort d’ailleurs, comme le précise Claudio Bolzman1, sociologue (HES-SO et l’UNIGE), spécialisé dans les questions de migration: «Ils ont une excellente cuisine, on la découvre lorsqu’ils organisent des fêtes».

Mais cette discrétion va probablement au-delà des sensibilités gustatives. Les Kosovars que j’ai rencontrés souhaitent se fondre dans le paysage. Etre des Suisses comme les autres, beaucoup travailler, consommer local, et ne jamais dire un mot plus haut que l’autre. La remarque de Shaban Bekteshi illustre ce propos: «Dans mon bistrot, je travaille parfois 15 heures par jour. Chaque centime que je gagne, je le réinvestis ici. Tous nos produits, nos vins, nos fromages sont de la région.» Cette manière d’agir semble être une réponse à la mauvaise image que la communauté kosovare a pu avoir dans les années 90. La stratégie: ne rien avoir à se reprocher, se protéger et ne pas trop montrer sa différence.

Il est vrai que cette communauté, dans ses premières vagues d’immigration, n’avait pas la meilleure des images. La première réaction était, comme souvent, la méfiance. L’arrivée d’environ 50 000 Kosovars à la fin des années 90 faisait peur (voir encadré ci-dessous), d’autant plus que la situation économique de la Suisse n’était pas au beau fixe. L’image a fini d’être égratignée par un certain nombre de fraudes à l’assurance sociale et les condamnations pour trafic de stupéfiants: des crimes qui s’expliquent d’ailleurs bien plus par leur précarité de nouveaux arrivant que par leur origine.

Ça nous arrange bien

On l’a dit, le Suisse parfait travaille beaucoup. Enfin, «beaucoup» peut-être, mais plus tellement dans la restauration. J’entendais dire encore récemment «les Suisses sont devenus trop flemmards pour cela!» Et comme de coutume, les Suisses trouvent toujours un moyen de refiler les jobs qui ne leur plaisent pas. Comme le précise Kujtim Shabani2 , dans les années 80, les Kosovars «étaient employés dans des branches peu attractives et accomplissaient souvent les travaux pénibles que les Suisses ne voulaient pas faire.» Et il semblerait que ça n’ait pas totalement changé.

Ces restaurateurs vous diront peut-être que c’est par passion qu’ils ont repris ces établissements. On veut bien les croire. Il n’empêche, c’est bien parce que la place était à prendre que la famille Bekteshi (Shaban et son frère Dino) a eu l’occasion de racheter PAN SUR LA TÊTE! de reprendre le «Pont de la Venoge» à Echandens, le «Chalet suisse» à Sauvabelin, l’«Evêché» à la Cité, le «Byblos» à Bessières et récemment l’énorme «Hôtel de Ville» de Bussigny. Ils ne sont pas les seuls à avoir suivi cette filière-là: «Le Raisin» aux Cullayes ou le «Motel des fleurs» à Servion sont tous deux gérés par des familles originaires du Kosovo. Quelques exemples dans une longue liste. Qui s’en plaindrait? Sûrement pas les amateurs de bonnes fondues.

On le sait maintenant, la communauté kosovare est bien intégrée: leurs enfants entreprennent aussi bien des apprentissages que des études supérieures et leurs parents se retrouvent dans toutes les couches de la population. Osons le dire, le Kosovar moyen ressemble aujourd’hui au citoyen suisse idéal. D’ailleurs, il est maintenant un Helvète à part entière, avec passeport à croix rouge. Quand aura-t-il envie de nous faire partager sa culture?


1,2 Dans le livre de Alain Maillard et Kujtim Shabani, «L’évolution de l’image des Albanais dans les médias en Suisse» publié par l’association ISEAL (Institut suisse d’études albanaises).





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