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CHRONIQUE / Conseil fédéral

Ignazio Cassis: piètre diplomate

S i le candidat tessinois au Conseil fédéral est un virtuose de la politique politicienne intérieure, il brille moins lorsqu’il parle – peu d’ailleurs – de la Suisse face au monde. Ce n’est manifestement pas son sujet préféré. Or il pourrait être demain ministre des affaires étrangères. Cassis a tenu à la RTS des propos sur l’Italie qui révèlent sa courte vue. On peut se dire qu’une fois élu, bien entouré, il se familiarisera avec la diplomatie. Peut-être. Mais cela durera. Or dans le dossier européen, nous laissons filer le temps avec l'illusion qu'il nous sert.

Toute la campagne en vue de l'élection d'un conseiller fédéral tourne autour de son appartenance, autour de la représentativité des régions et des sexes. Fort bien. Mais elle éclipse la question de savoir qui est vraiment préparé à la tâche qui attend le nouveau ministre. Une tête bien faite, d'accord, mais un minimum de culture politique internationale serait bienvenu.

Lors de son interview au Journal du matin de la Radio romande, le favori d’aujourd’hui s’est épanché sur l’«italianita», sur ses raisons d’abandonner son passeport italien et a même pris du temps pour demander à restreindre les indemnités de logement pour les parlementaires qui n’habitent pas à Berne. Pas un mot bien sûr son handicap majeur: son profil de mercenaire des assurances privées. Il s’est aussi plaint des problèmes que nous causerait l’Italie. La méchante qui tarde à conclure des accords fiscaux avec la Suisse, qui laisse passer des migrants et qui envoie des travailleurs au Tessin.

Le fisc? Que l’Italie soit peu pressée d’aller au-devant des souhaits helvétiques, cela se comprend. Pendant des décennies, les fortunes italiennes ont trouvé refuge du côté de Lugano. Cela laisse des traces. Convaincre les partenaires des changements intervenus demande un grand savoir-faire diplomatique. Un peu de tact aussi. Ce qui manquait au propos.

Les migrants? Cassis aurait pu rappeler que les accords de Dublin permettent aujourd’hui déjà de nombreux renvois. Il eût élégant de souligner les efforts de l’Italie pour recevoir dignement les rescapés de la Méditerranée. Mais le fond du problème est ailleurs. Il ne suffit pas de barricader la frontière pour s’en soustraire. Le dilemme est européen. Tout récemment, Italiens, Allemands et Français se sont réunis, avec des dirigeants d’Afrique du nord, pour dessiner d’autres scénarios, freiner l’exode au départ, empêcher les tragédies maritimes. La Suisse aurait tout intérêt à se joindre à la réflexion, à avancer des propositions. On se prend à regretter déjà Didier Burkhalter qui, face à de tels enjeux, même dans des discours parfois un peu flous, s'efforçait de prendre de la hauteur, celle de l’homme d’Etat. 

La main d’œuvre italienne? Est-elle en soit un problème ou une chance pour les cantons frontaliers? On se demande bien comment les hôtels, les hôpitaux et tant d’autres entreprises fonctionneraient au Tessin sans ces travailleurs d’outre-frontière. Comment nier qu'ils contribuent à la bonne santé économique du sud des Alpes? Le risque de dumping salarial est réel. Il y a des moyens qui pourraient être renforcés pour le combattre. Mais Cassis se trouve précisément dans l’aile droite du parti radical qui freine les mesures de contrôles au nom de la liberté d’entreprise. 

Soit dit en passant, il y a quelque chose d’attristant dans l’état d’esprit actuel du Tessin. Ce canton a vu partir, au fil du temps, des centaines de milliers de ses citoyens vers d’autres parties de la Suisse et vers l’étranger. Et en dépit de cette vieille tradition, de cette expérience collective vécue, lorsque le flux s'inverse, les travailleurs du dehors sont vus comme un «problème». L’idéologie du nationalisme rabougri, cultivée à des fins politicienne, amène à mentir sur la réalité.

Sur l'Europe, dans ses nombreuses interviews, Cassis reste vague. Il préconise «une plus grande fermeté» dans les discussions avec l’UE. Comme un entraineur de foot qui travaille sur «le mental» des joueurs. C’est bien joli, mais ce n’est pas le propos. Une négociation exige autre chose que des discours musclés: une connaissance fine des rapports de force, une analyse sérieuse des intérêts à long terme des diverses parties. Les diplomates suisses ont toujours excellé dans cet exercice. Précisément parce qu’ils ne donnent pas dans les effets de manche. Ce candidat au gouvernement a décidément beaucoup à apprendre.

A moins que lui soit préférée – c’est peu probable – une personnalité un peu plus frottée aux réalités du monde.

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