keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / Excision

Hiba, de la mutilation au militantisme

A rrivée de Somalie comme mineure non accompagnée, elle est une des premières femmes «réparées» en Suisse. Aujourd’hui, elle se bat pour la prévention contre les mutilations génitales, y compris au sein de sa communauté, car les immigrés eux-mêmes n’échappent pas au poids des traditions. Rencontre avec Hiba en prélude à une table ronde à Orbe le 3 novembre.


Un article de Sally Konan Gasparini, fondatrice de Festitamtam


Comme à son habitude, Hiba me sourit, m’offre un thé. Elle s’allonge sur son canapé et me propose de la rejoindre. Atmosphère de huis clos. Hiba me tend un flacon de médicaments. «Je suis heureuse que tu t’intéresses à la lutte contre l’excision et je remercie la Suisse pour les différentes opérations dont j’ai bénéficié. Il faut savoir que malgré ces soins, la “réparation” n’est jamais complète.. »


Hiba est agent de préventions des mutilations génitales en Suisse. © DR

Née en Somalie, Hiba est arrivée en Suisse comme réfugiée mineure non-accompagnée, c’est une victime des conséquences de l’infibulation, cette forme d’excision le type 4 des Mutilations Génitales Féminines (MGF). Pratique courante en Afrique de l’Est, l’infibulation consiste à réduire l’orifice du vagin suivi de l’accolement des lèvres. La tradition lie cette pratique à la pureté. En Somalie, une femme non excisée est donc impure. Mais pas seulement en Somalie. Les mutilations génitales féminines sont encore monnaie courante à Djibouti, en Érythrée, en Côte d’Ivoire, en Guinée, au Burkina Faso, au Mali et au Maghreb. Ainsi que dans plusieurs pays du Moyen-Orient, d’Amérique latine et d’Asie. Leur origine, contrairement à une idée reçue, n’a rien à voir avec l’islam: elles ne sont pas mentionnées dans le Coran.

Hiba n’a jamais cessé de souffrir des conséquences de la mutilation dont elle a fait l’objet. Pendant ses années d’école à Bethusy, Lausanne elle attire l’attention de son institutrice par ses séjours répétés aux toilettes et sa difficulté à rester longtemps debout ou assise. L’élève finit par se confier et la médiation de la maîtresse aboutit: Hiba fait partie des premières femmes «réparées» en Suisse. Réparée avant le mariage, avant la consommation de celui-ci et avant l’accouchement de son fils, qui est aujourd’hui adolescent et qu’Hiba élève seule. Avec l’infibulation, la plupart des femmes perdent en partie leur féminité, ce qui n’est pas sans conséquence sur la vie de couple.

Agent de prévention des mutilations génitales

De son invalidité et de son angoisse, Hiba a fait le carburant de son action militante. Recrutée par le Bureau cantonal de l’intégration des étrangers et de la prévention du racisme (BCI) la jeune femme, qui est aussi traductrice, devient agent de préventions des mutilations génitales en Suisse. Elle mène plusieurs actions de prévention et de sensibilisation dans sa communauté. Elle organise notamment des tables rondes pour expliquer les dangers des mutilations génitales. A la mosquée, pendant les réunions des communautés d’Afrique de l’Ouest, les cérémonies, elle s’arrange pour mettre le sujet à l’ordre du jour et prendre la parole: «Ma communauté me sollicite pour des traductions et des démarches administratives. Elle croit en moi et m’écoute! Et même si le Bureau cantonal de l’intégration a cessé de financer nos actions sur le terrain — il nous met seulement le matériel à disposition — je me suis engagée et je ne baisserai pas les bras.»

La plupart des victimes des mutilations génitales souffrent de maux multiples, dont l’incontinence, les complications lors des accouchements, les douleurs diverses, les rapports sexuels difficiles, les kystes. Hiba elle-même, à 36 ans, n’est pas en mesure de travailler à temps plein. Elle est affaiblie. Elle sait qu’il y a des millions de femmes comme elle à travers le monde et se bat pour que les lois censées les protégés soient enfin appliquées.

Des lois souvent bafouées

En Somalie, plusieurs textes interdisant les MGF ont été adoptés mais aucune disposition légale n’est accompagnée d’une mise en œuvre concrète. Le Ministère des Affaires féminines et des Droits humains a annoncé en aout 2015 l’élaboration d’une loi interdisant les MGF. En 2018, le fléau continue avec son cortège de décès et de traumatismes. Les parents disposent de leurs filles comme bon leur semble. Ils voient dans l’infibulation une protection contre le viol. En juin 2018, une énième fillette de 10 ans est décédée d’hémorragie due à l’excision.

En Côte d’Ivoire, l’interdiction de l’excision a été votée en 1998. Cependant, elle est pratiquée dans le nord et à l’ouest, zones qualifiées de réfractaires aux campagnes de sensibilisations du Ministère que la Santé et des associations. En Guinée, la pratique de l’excision ne semble pas régresser malgré la répression.

L’habitude a la peau dure même chez certains immigrés instruits. C’est le cas notamment d’une femme somalienne qui a fait exciser ses deux filles en 2018 lors d’une visite au pays, avec la complicité de la grand-mère. Depuis le 1er juillet 2012, ces parents sont pourtant explicitement condamnables en Suisse, sur la base d’une loi interdisant les mutilations génitales féminines (art. 124 du Code Pénal). Le coupable encourt une peine pouvant aller jusqu’à 10 ans de prison. Un risque qu’il serait utile de mieux rappeler aux parents résidant en Suisse, commente Hiba.

A l’échelon des Nations Unies aussi la condamnation est désormais claire: en 2012, l’Assemblée générale a adopté pour la première fois une résolution portant sur les mutilations génitales féminines. Malgré cela les coutumes, le poids de la tradition et la pudeur sont des éléments qui pèsent lourd pour ralentir la lutte contre ce fléau.   L’excision continue de se pratiquer de façon clandestine. Une des difficultés majeures, observe Hiba, est que les exciseuses ne sont pas prêtes à renoncer à leur métier, aussi prestigieux qu’ancestral. «Il faudrait créer pour elles des activités génératrices de revenus. Impliquer aussi les chefs de villages, les leaders religieux.»

Les associations actives dans la lutte contre les mutilations génitales s’impatientent de voir leur cause avancer si lentement. Elles observent toutefois une avancée: les murs se brisent, dans les communautés, les filles osent parler malgré les menaces de malédiction. Le voile se lève… Hiba sourit: «J’ai confiance!»!


Hiba participera le 3 novembre de 10hà12h40 à une table ronde dans le cadre du Festitamtam #2 sur le thème: L’intégration à l’épreuve des mutilations génitales. 

Les autres participants sont Dr Jasmine Abdulcadir, gynécologue aux HUG et Mme Pascale Fisher co-présidente du Parti Socialise d’Yverdon-les-Bains.

Festitamtam #2, au Casino à Orbe du 3 au 4 novembre 2018



Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

© 2018 - Association Bon pour la tête | une création WGR