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VIGOUSSE / Déchets radioactifs

Forage, ô désespoir

R adieux actifs. Selon le récent communiqué de la Société coopérative nationale pour le stockage des déchets radioactifs (NAGRA), les choses se présentent vraiment très très bien pour les dépotoirs atomiques suisses. On est contents, mais moins que si c’était plus crédible.

Laurent Flutsch


La semaine dernière, la presse suisse a relayé la bonne nouvelle avec une complaisance zélée du meilleur effet: les forages effectués par la NAGRA à Bülach (ZH) confirment que le sous-sol s’y prête idéalement à l’enfouissement des détritus nucléaires! Tout va donc pour le mieux, la vie est belle et l’avenir lumineux, tralala tsoin tsoin!

Pour peu qu’on y regarde de plus près avec un soupçon d’esprit critique, l’enthousiasme se refroidit hélas nettement plus vite qu’un fût de déchets radioactifs. D’abord, nul ne semble avoir relevé la légère contradiction dans le communiqué de la NAGRA, qui sous le titre enivrant «Les résultats sont conformes aux attentes» claironnait le 28 novembre: «Nous avons atteint la profondeur de 1370 mètres et réussi à obtenir de bons échantillons de roches», qui «ont été transmis pour examen à différents laboratoires».

Bien profond

D’ores et déjà les forages «confirment qu’un dépôt en couches géologiques profondes peut être construit dans la région». Et «grâce à un second forage, cette fois à Eglisau, les résultats obtenus à Bülach vont pouvoir être vérifiés et complétés». Faudrait savoir: s’il est confirmé qu’un dépôt «peut être construit», à quoi bon analyser les échantillons de roches? Et pourquoi faut-il que les résultats soient «vérifiés et complétés» à l’aide d’un autre forage? Resterait-il donc des incertitudes? Si oui, pourquoi suggérer que tout est réglé? Bref, tout ça n’a pas l’air très sérieux.

Au-delà de ce communiqué triomphal qui sent la méthode Coué, il y a lieu de rappeler que la présence attestée d’une épaisse couche de roche argileuse à la profondeur idoine (environ 500 m) ne prouve pas encore, loin s’en faut, qu’on puisse y enfouir sans danger des tonnes de saletés hautement radioactives.

De fait, les laboratoires souterrains de Bure (France) et du Mont Terri (JU), qu’on a pu visiter naguère (Vigousse, 3.12.10 et 1.7.11), ont précisément pour but d’évaluer la viabilité du stockage dans l’argile dite «à Opalinus», roche opportunément uniforme, étanche et stable. Mais voilà: on ignore les effets que peut y produire l’insertion de fûts irradiants et calorifères. Microfissures, déformations, infiltrations? Et comment y enfouir mécaniquement les colis, qu’aucun humain ne peut manipuler? Et comment boucher l’accès quand le dépôt est plein? Et comment garantir que rien ne bouge, sachant que les déchets restent dangereux durant 100 000 ans?

A ces questions comme à beaucoup d’autres, les tests ne peuvent pas répondre en toute certitude: de l’aveu même de leurs auteurs, les mesures sont forcément trop limitées dans le temps, et elles ne peuvent appréhender le cumul de paramètres et d’inconnues multiples. Bref: les déclarations de la NAGRA suggérant que le sous-sol est adapté, que tout est en ordre, qu’il n’y a plus qu’à construire un dépôt et voilà, hop, c’est réglé, relèvent de l’optimisme béat. Ou plus probablement du pur baratin.

Ajoutons un détail amusant: en France, le choix des sites de stockage pour poubelles atomiques n’obéit pas qu’à des critères géologiques. Il faut aussi, impérativement, que les lieux soient totalement exempts d’activité sismique, qu’ils soient éloignés des cours d’eau, situés dans des zones faiblement peuplées et bien à l’écart des villes. Mais ces Français sont sans doute exagérément craintifs.

En tout cas, le fait que Bülach se trouve dans une région densément habitée, à 15 km de Winterthur, 20 km de Zurich-centre, 3 km du Rhin et 80 km de Bâle, détruite par un tremblement de terre en 1356, ne semble pas préoccuper la NAGRA. C’est rassurant.

Il faut dire que contrairement à son homologue française l’ANDRA, qui dépend exclusivement de l’Etat, la NAGRA est financée à 90% par les exploitants de centrales nucléaires. Lesquels, depuis toujours, font preuve d’une exquise pudeur à propos des déchets radioactifs: «Tout va bien, les sites de stockage et les solutions techniques existent, et on a mis des sous de côté pour assumer les coûts», préfèrent-ils seriner en substance. Aimable berceuse.

A propos de coûts, il est bon de signaler que pour le site souterrain de Bure, où l’on ne fait que tester les conditions d’enfouissement et où aucun gramme de matière radioactive n’a été déposé, les essais ont déjà coûté des centaines de millions d’euros. Qu’ensuite, l’acheminement et le stockage des déchets puis le colmatage du site vont se chiffrer en milliards. Que l’aménagement et la sécurisation des voies de transport, la surveillance militaire aux abords du dépôt et le contrôle chimique systématique des sols, des eaux et des végétaux du voisinage vont y ajouter d’autres milliards. Et ainsi de suite, aux siècles des siècles. L’exemple français montre à quel point les sommes réservées au traitement des déchets par les exploitants de centrales suisses sont ridiculement insuffisantes. Pas grave: l’Etat, donc le peuple, paiera la différence. Reste encore à savoir si le peuple, justement, en banlieue zurichoise ou ailleurs, accueillera dans la joie et l’allégresse la décharge nucléaire du pays. Peut-être faudra-t-il lui forcer un peu la main... Mais trêve de propos négatifs: soyons plutôt emplis de gratitude envers la NAGRA qui, avec un admirable sens du calendrier et dans sa grande gentillesse, nous a offert un merveilleux conte de Noël.


Cet article est tiré du numéro 429 de Vigousse, sorti le 6 décembre 2019.

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