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ACTUEL / Europe

Et si Boris Johnson réussissait son pari?

L a grossièreté rouée du personnage dresse bien sûr quasiment tous les Européens contre lui. Son choix du hard Brexit choque le Vieux Continent où l’on prédit volontiers le pire pour les Britanniques. Et pourtant… souvenons-nous, beaucoup étaient persuadés que l’arrivée de Trump au pouvoir entraînerait une sombre période pour les Etats-Unis. Or, ceux-ci se portent apparemment bien après deux ans de tweets insensés. Au-delà des sympathies et des allergies, posons-nous la question: comment se présenterait la sortie sans accord de la Grande-Bretagne? La catastrophe n’est peut-être pas là où on la voit aujourd’hui.

Que devrait-il se passer le 1ernovembre après le Brexit dur? Un rétablissement des contrôles douaniers et des taxes, selon les normes de l’OMC. Mais en fait? Du côté britannique, il est douteux que l’appareil nécessaire soit effectivement mis en place, au vu des professions de foi libérales dudit Johnson. Côté européen? Cela voudrait dire l’engagement de milliers de douaniers, le développement de procédures informatiques pointues. Pourquoi donc les Britanniques freineraient-ils les importations italiennes, espagnoles et grecques de fruits, légumes et huiles méditerranéennes? Et pourquoi ces pays les freineraient-elles? Qui peut croire que les Français, les Allemands et les autres dépenseront des milliards d’euros pour rétablir ces barrières d’un autre âge? Tous se montreront coulants, avec ou sans accord. Car tous ont intérêt à ces échanges.

Les accords aériens seront caducs? Qui a intérêt à restreindre les vols entre l’île et le continent? Personne. Là aussi, on en prend le pari, des arrangements seront trouvés très vite.

La bourse de Londres exclue du hub financier européen? Si celle de Zurich, dans cette situation, survit sans trop de mal, celle des Britanniques s’en tirera sans trop de mal.

La fin de la libre circulation des personnes? Elle sera sans doute stoppée en Grande-Bretagne. Mais les Européens qui y sont établis ne seront pas expulsés, ils sont trop précieux à l’économie. Inversement, les Britanniques qui vivent sur le Vieux Continent n’ont pas trop de soucis à se faire. Qui aurait l’humeur et l’intérêt de les chasser?

La place financière? Si celle de la Suisse ne paraît pas ébranlée malgré la bouderie boursière de l’UE, celle de Londres n’a guère de craintes à avoir.

Reste évidemment le casse-tête irlandais. Y dresser une frontière dure entre le nord et le sud serait une catastrophe. L’UE s’y refuse absolument. Bien peu en veulent. Même chez les conservateurs. Même chez les Républicains américains où le lobby irlandais est puissant. Là, enfin, un compromis sera trouvé tôt ou tard.

Un statu quo bancal, sans accord formel, pourrait bien se mettre en place. De facto sinon de jure, les uns et les autres s’efforceront de ne pas entraver le commerce.

Certes, le Brexit causera d’énormes problèmes à la Grande-Bretagne. On le voit déjà avec la croissance qui cale et la livre qui fond. Le monde universitaire redoute la sortie des programmes européens de recherches et un moindre attrait pour les étudiants étrangers. Les paysans subventionnés par l’UE tremblent aussi. A tous les inquiets, Johnson promet tout. Des compensations tirées du budget national. Avec, en plus, la promesse de milliers de policiers supplémentaires, des milliers de nouvelles places de prison. Et, en prime, des baisses d’impôts pour les plus riches! Le jongleur tricherait sur le budget, mais pourrait ainsi gagner les nouvelles élections dont il rêve, et qui risqueraient bien de renforcer son assise parlementaire. Quitte à faire exploser l’endettement.

Johnson, héritier d’une longue tradition britannique, a un projet en tête: faire de la Grande-Bretagne le havre du libéralisme. Moins de protection des travailleurs (car oui, l’UE les protège!). Moins de normes sanitaires notamment sur les aliments. Vive le bœuf américain aux hormones qui débarquera après l’accord souhaité de libre-échange avec les Etats-Unis, qui sauront imposer leur vision. Moins de normes climatiques. Plus question d’imposer les GAFA. Plus de transparence fiscale internationale (hors celle de l’OCDE qui se rappellera à son bon souvenir). Bref, partout moins de règles. Cela peut plaire à des investisseurs plus intéressés par les marchés mondiaux que par ceux de l’Europe. Américains et Chinois se frottent déjà les mains à cette perspective.

La catastrophe, elle est là. A nos portes européennes, un havre de l’ultra-libéralisme va surgir si Johnson s’impose (ce qui n’est pas encore tout à fait sûr). Les idéalistes épris de justice sociale, de nourriture saine, de précautions climatiques, qui aujourd’hui maugréent volontiers contre l’UE, risquent de s’apercevoir enfin que celle-ci dresse des barrières contre les excès du capitalisme. Le projet du blondinet Johnson de revenir à la puissance britannique d’autrefois est ridicule dans le monde d’aujourd’hui. Mais son vœu de démolir les visées humanistes de l’Europe unie, aussi imparfaite soit-elle, peut être ravageur. Car bien d’autres, sur le Vieux Continent, seront tentés de l’imiter s’il réussit. Quelques-uns le sont déjà.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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