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ACTUEL / Evénement

Encore «Charlie»?

Q u’on ne s’y trompe pas: la manifestation «Toujours Charlie», samedi aux Folies Bergère à Paris, n’avait pas pour objet premier la liberté d’expression, mais le droit au blasphème et la défense de la laïcité, ce qui revenait sûrement au même aux yeux des organisateurs. Elle n’avait rien de consensuel mais tout d’un combat. Elle était en cela fidèle à l’esprit sinon «Charlie», du moins français, fort d’un goût pour la castagne des mots et des idées.

Tenue la veille des commémorations officielles des attentats des 7, 8 et 9 janvier 2015 contre l’hebdomadaire satirique, une policière municipale et un commerce juif ayant tué au total 17 fois, l’événement a fait salle pleine – 1700 spectateurs – dans ce haut lieu du music-hall, évoquant le théâtre à l’italienne et les transatlantiques du début 20e. Champagne pour les «poilus» laïcs.

C’est un peu l’idée. Les hommes et les femmes à la manœuvre de «Toujours Charlie» estiment mener une bataille sans relâche contre l’idéologie multiculturaliste des accommodements raisonnables, en particulier avec l’islam, dont le Premier ministre canadien Justin Trudeau est devenu le héraut en Occident. Pour eux, un exemple à ne surtout pas suivre. Eux, ce sont le Comité Laïcité République – apparu en 1989, l’année de la première grande affaire de voile musulman à l’école en France –, le Printemps républicain – né en mars 2016 de la mouvance vallsiste du Parti socialiste, actuellement présidé par Amine El Khatmi, un élu PS d’Avignon – et la LICRA, la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme. Ils incarnent l’une des deux gauches «irréconciliables», selon le mot de Manuel Valls, l’autre étant celle d’une vision moins intransigeante sur la question de la laïcité, plus communautarisée, quand la première se veut universaliste.

La détestation entre ces deux gauches a récemment atteint un sommet, en novembre, avec la querelle opposant Charlie Hebdo au patron de Mediapart, Edwy Plenel, lorsque le premier a accusé le second de complaisance à l’égard de l’islamologue genevois Tariq Ramadan, peu après des allégations de viols portées contre ce dernier. Plenel a dit ensuite regretter sa «surréaction» à un dessin de «Charlie» le brocardant, avant de reporter ses attaques sur l’ancien premier ministre Manuel Valls, présent comme spectateur, samedi, aux Folies Bergère, au premier rang.

Parmi les nombreux invités s’étant relayés sur scène dans des tables rondes d’aspect très unilatéral – la partie adverse n’avait pas été invitée à débattre –, Elisabeth Badinter fut peut-être la plus cinglante, et la seule à être applaudie par une salle debout au terme de son intervention.

«Le travail de culpabilisation des islamistes et des gauchistes n’est pas resté sans effet»,

a-t-elle notamment déclaré, à propos de deux grands domaines nourrissant l’hostilité des deux gauches entre elles, la laïcité et le féminisme. Le nom d’Elisabeth Badinter, connu justement pour son engagement féministe, provoque des réactions d’urticaire sur les réseaux sociaux, chez ceux qui voient en elle une «féministe bourgeoise, blanche», une «héritière» (elle est la fille du fondateur du géant Publicis, Marcel Bleustein-Blanchet, fils d’immigré juif russe), une «dominante déconnectée des vrais enjeux de terrain». La femme de l’ancien garde des Sceaux Robert Badinter, auteur, entre autres, du Conflit, un essai sur «la femme et la mère», a salué deux alliés dans la presse, l’hebdomadaire de centre gauche laïque Marianne et le journal de droite Le Figaro, «quotidien qui accueille des avocats de la laïcité», s’est-elle félicitée. Signe qu’en ce qui la concerne, et pas seulement elle dans le camp laïque, les ponts sont rompus avec Libération et Le Monde, titres historiques de la gauche et du centre gauche, dont l’antiracisme se résumerait à un anti-lepénisme et aurait failli dans la lutte contre l’islam politique.

Les deux journalistes ayant respectivement couvert l’événement «Toujours Charlie» pour ces journaux sont ostensiblement insensibles à la laïcité de combat déployée samedi tout au long de l’après-midi et jusque tard dans une soirée dévolue à la détente musicale, avec la venue de chanteurs et chanteuses eux aussi «Toujours Charlie», dont Keren Ann et Elodie Frégé, ainsi qu’à l’humour engagé, en les personnes de Stéphane Guillon et de François Rollin. Des individus pas spécialement de droite, ce qui complique l’argumentaire de l’adversaire «multiculturaliste», prompt à décrire les «laïcards» proches de la «fachosphère».

Islamo-gauchistes!

Pascal Bruckner, Caroline Fourest, Raphaël Enthoven, des journalistes, des profs, un ancien directeur de collège à Marseille, Bernard Ravet, auteur du livre-témoignage Principal de collège ou imam de la République? (éditions Kero), qui se souvenait s’être plaint en 2004 déjà des activités d’une mosquée salafiste dont le gouvernement a ordonné en décembre la fermeture temporaire, étaient certains des intervenants. Les expressions «islamo-gauchistes» ou «islamophobie égale arnaque» sont revenues plusieurs fois sur le devant de la scène. Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, le texte écrit par Charb, l’ancien directeur de Charlie Hebdo mort dans l’assaut terroriste du 7 janvier 2015, a fait l’objet d’une représentation par son metteur en scène et interprète, Gérald Dumont.

Interrogés dans le monumental hall d’entrée, chargé de dorures, de turquoise et de rouge, qui fait tant penser à la salle de bal d’un paquebot un peu olé-olé, les spectateurs que nous avons rencontrés disaient tous avoir une sensibilité «de gauche». Un jeune homme trouvait «blessants» les rapprochements effectués ici et là entre les laïques, dont il est, et la fachosphère, tout en reprochant à ceux qui y avaient recours, l’emploi de la formule disqualifiante «islamo-gauchistes». «C’est comme si on nous taxait de judéo-gauchistes», arguait-il, lui-même étant peut-être juif. «Je vous laisse là-dessus», disait-il, attendu à la sortie.

Une jeune femme travaillant dans le secteur de la santé en banlieue, se décrivant comme vallsiste, expliquait qu’il n’était pas facile pour elle d’affirmer ses convictions laïques, surtout dans son milieu professionnel.

«Je ne comprends pas qu’on puisse dire: je ne suis pas Charlie. Pour moi c’est une aberration totale. Etre Charlie, c’est la liberté tout court, rien d’autre»,

soutenait-elle, rejoignant ce qu’avait développé plus tôt le philosophe et chroniqueur de radio Raphaël Enthoven. L’incompréhension paraît ici totale avec ceux qui, notamment musulmans et tout en condamnant à nouveau les attentats commis par des terroristes islamistes, réitéraient, samedi, sur les réseaux sociaux, leur déclaration de non-appartenance au slogan de ralliement «Je suis Charlie» apparu sitôt après l’attentat du 7 janvier 2015. Comme si, dans les mentalités, les fronts n’avaient pas bougé depuis, beaucoup parmi les musulmans ayant l’impression qu’on cherche à les soumettre, autrement dit à les humilier en voulant leur faire dire des mots qui donneraient quitus, in fine, aux caricaturistes du «prophète», transgresseurs d’un tabou.

Moins de «Charlie» en 2017 qu’en 2016

Questionné en marge de la manifestation officielle, le directeur de collège à la retraite Bernard Ravet, disait avoir pris conscience d’un malaise identitaire général, singulièrement lors du refus, par certains élèves et parfois par toute une classe, d’observer la minute de silence après l’attaque ayant décimé la rédaction de Charlie Hebdo. Le nombre officiel de ces refus avait été, semble-t-il, largement sous-estimés à l’époque. L’Education nationale avait ensuite pris à bras-le-corps ce problème en faisant assaut de pédagogie.

Mais c’est un fait, qui corrobore une impression: les gens sont aujourd’hui moins «Charlie» qu’en 2016, selon un sondage réalisé par l’institut IFOP (Institut français d’opinion publique) auprès de 1000 personnes, rendu public à l’occasion du volontariste «Toujours Charlie». Ils étaient encore 71% à l’être en 2016 et plus que 61% fin 2017. Dix points de moins en un an. C’est beaucoup et cela témoigne peut-être d’une lassitude de la confrontation idéologique autour de Charlie Hebdo, peut-être aussi d’une plus grande acceptation ou résignation face au rôle des religions dans la vie de tous les jours. Bonne nouvelle, toutefois, pour le camp laïque souvent associé à cette fameuse et infamante fachosphère, ceux qui se déclarent «Charlie» dans le sondage sont davantage de gauche que de droite. Hypothèse: de plus en plus nombreux sont ceux, à droite, qui voient dans «Charlie Hebdo» une feuille laïcarde, quand il conviendrait de resserrer les rangs chrétiens face à la progression supposée de l’islam. Pour l’heure et certainement pour longtemps encore, les journalistes de l’hebdomadaire satirique, dont une partie de la direction était présente samedi sur scène et, dit-on, une partie de la rédaction incognito dans la salle, continuent d’éditer un journal dans une pesante clandestinité forcée et sous très haute et très coûteuse protection.


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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