keyboard_arrow_left Retour
L’authentique histoire des fausses citations (4/8)

«Elémentaire, mon cher Watson»

C ’est sans doute l’une des phrases les plus célèbres de la littérature. La réplique un tantinet condescendante de Sherlock Holmes au fidèle Watson est commode quand il s’agit de souligner la qualité d’un raisonnement – l’équivalent du bon vieux CQFD en quelque sorte. Seul souci: Conan Doyle ne l’a jamais écrite.

Cet article, signé Jean-Christophe Piot, a été publié sur Mediapart le 2 août 2019


Comme «Un pour tous, tous pour un» ou «C’est un peu court, jeune homme!», «Élémentaire, mon cher Watson» («Elementary, my dear Watson» en VO) fait partie de ces phrases qu’on associe instantanément à une œuvre et en l’occurrence à leurs personnages principaux, respectivement les Trois Mousquetaires, Cyrano de Bergerac et Sherlock Holmes.

Flegmatique et faussement modeste, la phrase est un parfait précipité du personnage imaginé par sir Arthur Conan Doyle en 1887. Avec la casquette de chasse à rabats, la pipe, un visage émacié et une bonne petite dose d’héroïne par-ci par-là, elle complète la panoplie du personnage.

Reste que s’il vous prend l’envie de taquiner celui qui vous la sortirait une fois de trop dans une conversation, il suffit de lui demander où il a bien pu la lire dans les quatre romans et les soixante-six nouvelles où apparaît le détective. Et là, bon courage: aussi iconique qu’elle soit, la «signature» de Sherlock Holmes n’y figure jamais, pas plus en anglais que dans les traductions françaises.

En tout cas pas sous cette forme exacte. Le passage qui s’en rapproche le plus se trouve dans un recueil de nouvelles, Les Mémoires de Sherlock Holmes, et plus précisément dans L’Homme estropié.

Alors que Holmes vient une fois de plus de faire la preuve de ses dons d’observation, Watson ne peut retenir un mouvement d’admiration: «Excellent! I cried. Elementary, said he.» («Excellent! m’écriai-je. Élémentaire, dit-il.»)

Idem dans Le Chien des Baskerville, où Holmes qualifie «d’intéressantes mais élémentaires» ses propres observations sur la canne d’un personnage secondaire.

Et c’est tout: si le toxicomane le plus célèbre du roman policier donne bien du «mon cher Watson» au fidèle docteur toutes les dix secondes, la phrase qui lui est la plus immédiatement associée n’apparaît jamais.

Accusé Hollywood, levez-vous

Logiquement, dans ces cas-là, on tient un coupable tout trouvé: le cinéma. Et de fait, le locataire du 221B Baker Street débarque très tôt sur grand écran (dès 1900) mais il faut attendre 1929 et l’ère du parlant pour entendre enfin la formule fétiche dans la bouche de l’acteur Clive Brooke, qui lui prête son visage dans Le Retour de Sherlock Holmes, de Basil Dean.

C’est même la dernière scène du film: face à un Watson éperdu d’admiration, Sherlock se fend d’un flegmatique «Elementary my dear Watson, elementary». Précisons que si Conan Doyle est encore vivant à cette date, c’est un homme diminué qui n’a pas été sollicité pour relire le scénario et les dialogues. Aucune chance donc que la phrase lui soit venue tardivement.

Le Sherlock Holmes de Guy Ritchie, avec Robert Downey Jr et Jude Law (2009). © Warner Bros France

Enquête terminée? Bof. Le cinéma ne fait là qu’adresser un clin d’œil à des spectateurs qui connaissent bien la formule. Preuve en est que Mr. Brown, un roman d’Agatha Christie de 1922 – sept ans avant la sortie du film –, y fait déjà allusion sur le mode ironique: son héros Tom Beresford l’utilise pour se moquer gentiment de la tendance de son épouse à se lancer dans des déductions farfelues.

Mieux: dès 1901, le journal anglais The Northampton Mercury publie une courte parodie centrée sur deux personnages, Shylock Combs et Potson. L’auteur s’y moque joyeusement des raisonnements de Holmes et dans un passage, assez marrant d’ailleurs, conclut sa démonstration par la fameuse formule, détournée: «Élémentaire, mon cher Potson; j’ai observé le côté gauche de votre moustache incliné d’environ 47,5° vers l’ouest; venant de la rue Butcher, j’en ai immédiatement déduit de quel quartier soufflait le vent.»

Le journal n’est pas le seul à se moquer des prétentions de Holmes. Ne pas y faire allusion dans le film reviendrait à tourner un Star Wars sans entendre le son d’un sabre laser. La ligne de dialogue n’est jamais qu’une sorte de fan service avant l’heure.

En réalité, la fameuse réplique est déjà indissociable de Sherlock Holmes. À force de chercher l’origine exacte de l’expression, les spécialistes des études holmésiennes ont fini par s’accorder sur l’idée qu’on la doit au comédien William Gillette, l’un des premiers à avoir incarné Holmes sur les planches en 1899 dans une adaptation qu’il avait lui-même réalisée.

Sauf que, là encore, le mystère s’épaissit: si Gillette a pu l’improviser sur scène, la phrase ne figure en tout cas pas dans les scripts qui ont survécu au passage du temps.

Alors? Alors c’est comme pour la véritable identité de Jack l’Éventreur, on l’aura probablement toujours dans l’os. Seule certitude: d’où que vienne la phrase exacte, elle n’est en tout cas pas due à Arthur Conan Doyle.


A lire aussi:

Einstein, Churchill, Clemenceau, ou aucun d'entre eux - Jean-Christophe Piot
«S'ils n'ont pas de pain, qu'ils mangent de la brioche» - Jean-Christophe Piot
«Et pourtant, elle tourne!» Jean-Christophe Piot

Le coup du proverbe chinois - Anna Lietti

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2019 - Association Bon pour la tête | une création WGR