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ACTUEL / Fooby

Du rififi à l'épicerie

F ooby or not Fooby, telle semble être la question pour les producteurs locaux. Le géant Coop lance le concept store Fooby, sa première enseigne gastronomique tournée vers le bio et le local en terres vaudoises, et la présence de produits locaux parmi l’assortiment habituel de la COOP suscite le débat. Coup de pouce à l’artisanat gastronomique local ou «greenwashing»? Un peu des deux, probablement.


Anna Décosterd

Auteure du blog www.mysweetmouette.ch, rédactrice Food et Lifestyle


Il est samedi, et j’ai très hâte de découvrir la nouvelle enseigne Fooby. Cela fait quelques jours que «ça discute» ferme sur les réseaux et, en tant que responsable d’un circuit court, je me demande à quoi va ressembler ce nouveau temple du fin gourmet local. Le lieu me surprend un peu: la place Bel-Air draine une foule bigarrée et plutôt populaire, et ce samedi ne déroge pas à la règle. Cinq jeunes filles en rang d’oignon me barrent la route, et la vue. Il y a vraiment de tout dans le petit groupe, de la mini-jupe accompagnée de cuissardes au combo foulard-robe par-dessus un pantalon slim, en passant par un derrière soigneusement compressé dans un jeans taille haute du plus bel effet Kim K. Comme toutes les jeunes filles, elles rient trop fort et surveillent du coin de l’œil l’effet produit sur la population masculine autour, visiblement très intéressée. Que diable vient faire là Fooby? Le mystère reste entier et je m’impatiente.

Elles s’éparpillent au feu rouge, et je comprends enfin. Le bâtiment est magnifique et l’intérieur, visible par les immenses baies vitrées, totalement dans la ligne des enseignes pour gourmets avertis que l’on peut visiter à Londres ou à Milan. Blanc et noir, design et épuré, tout en restant chaleureux grâce à la profusion de produits alléchants. J’en reste bouche bée, j’avoue. A l’intérieur, ça se complique un peu. «Mais c’est juste une COOP! » s’exclame, déçue, l’une de mes filles. Oui mais non, en fait, comme dit la jeune génération. Il est vrai que même fabriqué sur place avec une farine régionale, le pain garde son aspect calibré et donc industriel. Les carrés de pizzas maison sont épais et arrosés de ce drôle de liquide rouge censé représenter une sauce tomate. Les barquettes de salades toutes prêtes emballées dans ces boîtes en plastique qui vous coûtent direct un sac poubelle de 17 litres. Bof.

Nous ne sommes là qu’à l’entrée du magasin, et l’on continue notre exploration. Où sont-ils ces fameux vingt produits locaux et régionaux dont on a tant parlé? Ils sont bien là, dispersés dans une sorte d’habile mise en scène, qui mêle le local, le bio COOP, le FINE FOOD et même des petits coins «vrac», pour les flocons d’avoine et les oléagineux. A première vue, beaucoup plus de produits COOP qu’autre chose. Question prix, inutile de discuter; les produits de la maison sont bien moins chers que ceux de la production locale, même en version bio bourgeon. Le public, lui, semble conquis. Des hipsters trentenaires filment tout avec frénésie, et font poser leurs compagnes à la mine boudeuse devant les rayons. Le coin beauté présente les produits suisses, mais aussi ceux de célèbres reines de beauté d’Instagram, majoritairement américaines, et les stocks fondent à vue d’œil. L’ensemble est en effet très «instagrammable», selon un nouveau vocable à la mode.

Pas si simple...

Eco-blanchiment donc? Les choses ne me semblent pas si simples. Tout d’abord, les marques locales présentes se sont déjà auparavant positionné dans le haut de gamme, et ne se destinaient pas forcément à une consommation de tous les jours. Avec une offre globale orientée sur le haut de gamme, une virée chez Fooby sera donc plus probablement destinée à offrir une expérience gastronomique aux amateurs, plutôt qu’à remplir le panier de courses d’une famille. Dans ce cas, refuser d’être présent, c’est manquer de bon sens: pourquoi ne pas profiter de la machine de guerre qu’est le marketing d’un géant mondial tel que la COOP pour faire connaître les talents culinaires locaux? D’autant plus que l’implantation du magasin étant lausannoise, on reste là, stricto sensu, dans un circuit court, et que la qualité de ces produits mérite un plus grand rayonnement.

Par contre, le nombre de produits proposés dérange un peu. Vingt produits, ce n’est tout de même pas énorme. Selon Patrick Angéloz, directeur des achats pour Coop en Suisse romande, interrogé à ce sujet par le journal Le Temps, «nombre d’entre eux ont refusé de voir leur nom associé au géant de la distribution». Cela ne nous renseigne pas beaucoup. Quel était le nombre maximal d’artisans et producteurs locaux prévus? Le cahier des charges? Les critères de choix? Comment, avec un nombre de producteurs aussi réduit, parler d’enseigne ayant fait le choix du local? Les labels «bio», «local» ou encore «fait maison» sont furieusement à la mode, tout un chacun ne s’inquiétant pas tant pour la planète que pour sa petite santé, que l’on nous exhorte à préserver à tout bout de champ, puisque la Mort, cette hyène, nous guette tous au coin du croissant pur beurre. La grande distribution l’a bien compris, et surfe avec succès sur la grande vague verte.

Plutôt que d’accabler les «vendus», ne serait-il pas plus judicieux de jeter un coup d’œil du côté du consommateur? Les véritables circuits courts, ceux qui font appel aux agriculteurs du coin, tout comme les épiceries et les magasins en vrac vivotent péniblement. Si la durabilité et l’écologie sont sur toutes les lèvres, peu nombreux sont ceux qui tentent l’aventure du «tout local», un tantinet compliquée, il est vrai. Entre les quasi-caricaturales fraises en janvier et la simple tentation de se simplifier la vie il y a une mer de nuances. Faire ses propres gnocchis ou des pâtes maison, est-ce possible tous les jours? Fabriquer son savon ou sa lessive, ne JAMAIS acheter une pizza surgelée, même les jours d’épuisement? Possible, mais aussi pénible. Les alternatives locales aux produits industriels existent, mais ne sont pas aussi faciles d’accès qu’un saut à la supérette du quartier, sans parler du prix, nettement moins compétitif, du moins à première vue. S’il est simple de se faire livrer des légumes de saison chaque semaine, il est plus compliqué de dénicher un producteur vraiment local qui livrerait de la viande, des pâtes ou du fromage. L’agriculture locale, celle des petits paysans régionaux, manque de structures qui la mettent en contact direct avec le consommateur. Est-ce donc vraiment raisonnable d’accuser la COOP et ses consœurs de tous les maux, alors que tout un nouveau monde reste encore à inventer?

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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