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REPORTAGE / Chine (2)

Du Moyen-Âge au high-tech. En 20 ans

P etit tour en Chine: boom démographique, technologique et médical, tel est le constat de Michael Wyler. Quant aux libertés, certains jeunes disent envier celles dont on dispose en Occident. Cependant, Xi Jinping a redonné aux Chinois une certaine fierté et le fait que cette dernière ait un prix semble généralement accepté.

En 1994, lorsque je suis arrivé en Chine pour y habiter trois ans durant, Beijing comptait 10 millions d'habitants et le parc de quelque 300'000 véhicules était essentiellement composé de camions, d'autobus et de taxis. Seuls quelques cadres haut placés disposaient d'une voiture privée. Les voies cyclables? Elles occupaient la majeure partie des routes et avenues. Obtenir une nouvelle ligne téléphonique? Oui, en patientant 2-3 ans.

© DR

Aujourd'hui, la ville compte 21 millions d'habitants et près de 6 millions de véhicules. Quant aux téléphones portables, le pays en compte 900 millions et il est rare qu'il faille attendre plus de 3 minutes pour obtenir une nouvelle carte SIM…

© 2018 Bon pour la tête / Michael Wyler

Si les téléphones portables connaissent un tel engouement, c'est certes, parce que l'on peut les utiliser pour… téléphoner. Mais pas que.

Principal producteur de téléphones «intelligents», l'entreprise Huawei a été fondée il y a tout juste 30 ans par un ancien colonel de l'Armée du Peuple. Moquée à ses débuts pour ses produits de piètre qualité, Huawei est entré sur le marché des téléphones mobiles en 2009. En 2017, l'entreprise a vendu 153 millions de smartphones et est – niveau ventes mondiales – no 3, peu derrière Apple, encore assez loin de Samsung. Mais pas pour longtemps, si l'on en croit ses dirigeants. Son chiffre d'affaires?

Quasiment le même que Nestlé… Son département de Recherche & Développement emploie plus de 70'000 personnes dans une quinzaine de pays, principalement des ingénieurs. Moyenne d'âge: en-dessous de 30 ans. D'ailleurs, Apple a craint tellement de se faire irrémédiablement distancer sur le marché chinois que la pomme s'est mise à plat ventre devant les autorités, promettant que les appareils qu'elle mettrait sur ce marché ne seraient plus en mesure de se brancher sur les VPN (virtual private network) qui permettent de contourner les filtres de censure du gouvernement. Accrocs au téléphone portable, les Chinois sont aussi accros à leur applis, dont la plus populaire est, de loin, WeChat («Weixin» en Chinois, ce qui veut dire micro-message). Développée et mise sur le marché en 2011, cette appli compte 902 millions d'utilisateurs actifs quotidiens et est également appelée «One Stop Shop» ou «Super App» à cause de ses nombreuses fonctions et plateformes.

Petits essais, très concluants…

Avec cette seule appli et son menu extrêmement simple, je peux aussi bien commander un taxi ou une limousine, payer mon loyer, mes charges ou mes impôts, acheter un billet de train ou d'avion, trouver un restau sympa dans le rayon de mon choix (et évidemment voir le menu et les prix), virer de l'argent sur le smartphone d'un ami, régler ma note de bistrot, etc. D'ailleurs, quasiment plus personne parmi les jeunes gens que j'ai rencontrés n'a de porte-monnaie. L'argent papier? Plus besoin. Et c'est tant mieux, me disent-ils car vu le nombre de faux billets en circulation, on ne s'y retrouvait plus…

La page d'accueil de WeChat.

Les services offerts directement ou indirectement par WeChat sont innombrables. J'ai voulu faire un essai avec un service de livraison rapide, qui fonctionne 24 heures sur 24. Rien que dans un rayon de 2 km de mon logement, il me proposait un très large choix de produits alimentaires, de ménage, de cosmétique, etc. ainsi que les menus de plus de 300 restaurants, classés par type de cuisine et prix. Commander? Rien de plus facile: un clic sur les photos des plats choisis, un débit direct sur mon compte WeChat et la garantie d'une livraison dans les 30 minutes. Sortir faire ses achats? C'est passé…

Autres essais: commande d'une bouteille de Sauvignon blanc un dimanche soir, vers 22h00. Elle a été livrée fraîche et donc immédiatement buvable 18 minutes après ma commande. Pas envie de faire la vaisselle après un bon repas entre amis? Cliquez sur l'icône voulue et une femme de ménage sonne à votre porte dans la demie-heure qui suit. Dès qu'elle a terminé, vous virez en un clic la somme due de votre compte WeChat au sien et c'est réglé.

Un bémol cependant – et pas le moindre – dans ses conditions générales, WeChat précise retenir, préserver et divulguer les données des utilisateurs au gouvernement, afin de «se conformer aux lois et réglementations en vigueur». Big Brother est vraiment partout…

Blépharoplastie et blanchiment de peau

L'arrivée d'un certain bien-être matériel et une admiration quasiment sans bornes pour tout ce qui est «occidental» n'est pas sans conséquences. Ainsi se faire blanchir la peau et débrider les yeux est très «à la mode», surtout auprès des jeunes femmes, mais pas seulement. «Elles considèrent que les yeux bridés leur donnent un air un peu endormi et fatigué, explique Antoine, qui poursuit: ressembler à des occidentales est le rêve.»

Antoine? Un Genevois pure souche de 35 ans qui, après un master en relations internationales à HEI à Genève a tout plaqué pour partir en Chine sans trop de plan en tête. «Après 5 mois de cours de chinois j'ai trouvé du travail dans une PME locale active dans les relations entre la France et la Chine. Puis, j'ai dû quitter le pays durant les JO de Beijing car à cette époque il était impossible de faire renouveler son visa.

»Comme j'avais envie de retourner en Chine, je suis parti pour Kunming, dans la province du Yunnan, pour suivre 13 mois de cours de chinois et j'ai démarré mon aventure médicale. J'ai trouvé des partenaires suisses dans la médecine anti-âge et en parallèle j'ai fait une formation de Shiatsu et d'acupuncture.

»Aujourd'hui, j'ai un Master en médecine, acupuncture, moxibustion (une technique de stimulation par la chaleur de points d'acupuncture) et massage Tui Na de l'Université de Nanjing de Médecine Chinoise (programme en chinois) et je viens de déposer ma candidature pour un doctorat en médecine intégrée à cette même université.»

Actuellement à son compte, Antoine a bifurqué de la médecine anti-âge vers la dermatologie cosmétique et s'est taillé une réputation du tonnerre de Dieu, car si les Chinois admirent souvent la Suisse pour sa rigueur, ses hautes écoles et son environnement, ils admirent encore plus un Suisse qui parle leur langue et pratique «leur» médecine.

«Les Chinoises, me dit-il, sont toujours plus nombreuses à vouloir une peau blanche, un beau nez, de belles oreilles et des yeux débridés. Le marché est devenu tel que des parents amènent parfois des enfants de 3-4 ans pour les faire opérer.»

Résultat des courses: une quantité de praticiens sans expérience, utilisant des lasers de contrefaçon, ce qui, évidemment, comporte de nombreux risques. «C'est pour cela que je recommande souvent à mes patientes d'accorder leur préférence à un hôpital public plutôt qu'à une clinique privée si elles ne connaissent pas les médecins qui y pratiquent. Au moins celles et ceux qui pratiquent dans les hôpitaux publics ont une formation reconnue…»

Et que coûte une telle intervention? «Aux alentours de 1500 francs suisses. Ce n'est pas une petite somme, mais la pression des copines et amies qui ont les yeux déjà débridés est telle que s'il faut s'endetter pour être belle, il n'y a pas d'hésitation.»

Beauté à haut risque

En Chine, ne pas avoir la peau blanche, c'est un peu comme avoir les avants-bras bronzés chez nous: signe de personnes devant travailler dehors. Et donc, le marché du blanchissement des peaux chinoises, encouragé par une avalanche de publicités, est estimé à 25 milliards de francs par an.

Mélissandre Varin – une artiste-chercheuse particulièrement intéressée par les réflexions féministes et postcoloniales sur la peau disait que «déjà en 2004 une étude notait que 40% des femmes chinoises interrogées utilisaient des blanchisseurs de peau. De la potion faite maison aux produits commercialisés par des marques luxueuses, on espère s’éclaircir – on parle aujourd’hui de "culture du blanchissement de la peau", encouragée via des videos Youtube, des magazines et des blogs».

«Tout a commencé aux USA, au milieu des années 1960, raconte Antoine. Des ouvriers d'usines de caoutchouc et de textiles constatent que l'hydroquinone, un produit utilisé notamment pour blanchir les jeans, éclaircissait leur peau et provoquait une dépigmentation progressive. Malheureusement, il s'agit là d'un produit toxique, à la base, n'est pas du tout adapté à un usage dermatologique et dont l'utilisation comporte de gros risques.»

Que l'hydroquinone soit interdite dans de nombreux pays, n'empêche pas que l'on puisse en trouver en Chine, où on peut trouver de tout. «Le grand problème est que la demande est forte et les femmes pressées de blanchir vite», précise Antoine, qui s'inquiète aussi de voir l'émergence de produits injectés en intraveineuses.

«Et où seras-tu dans 5 ans?» ai-je demandé à Antoine. «Ah… probablement de nouveau en Suisse. Peut-être pas pour toujours, mais pour un bon moment. C'est un beau pays et c'est sympa de pouvoir respirer de l'air propre et dire à haute-voix que Parmelin est un plouc. D'ailleurs, cela, je pourrais aussi le dire haut et fort en Chine», poursuit-il en rigolant.

Ainsi, même si aux niveaux des libertés fondamentales, chères aux Occidentaux (mais que peu de gouvernements respectent), la Chine est en train de serrer la vis, cela ne semble pas trop déranger la population. Dans les campagnes, comme dans les villes-dortoirs, c'est le train-train habituel: cadres locaux du parti souvent autoritaires et corrompus, pollution catastrophique des terres et cours d'eau, justice défaillante et police aux ordres du parti. Et comme quasiment personne ne parle une langue étrangère, ne pas avoir accès à Facebook ou au site internet du New York Times, tout le monde s'en moque.

Et dans les grandes villes du pays, on fait «avec». Bien sûr, en privé et en cachette, nombre de jeunes gens disent envier les libertés dont nous disposons en Occident. Mais avec l'amélioration de leur niveau de vie et les possibilités de voyager et d'étudier à l'étranger, ils ne se plaignent pas vraiment. Et mêmes si les valeurs traditionnelles confucéennes sont en voie de disparition, quelque part, Xi Jinping, comme Poutine en Russie, a redonné aux Chinois une certaine fierté. Qu'elle ait un prix semble généralement accepté.


Précédemment dans Bon pour la tête

Petite chronique de la vie quotidienne sous le règne de Xi Jinping (1), par Michael Wyler

La Chine inaugure le fichage intégral, par Jacques Pilet

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Michael Wyler

Heureux retraité, Michael Wyler est un «ex». Ex avocat, ex directeur de feu le Groupe Swissair en Chine et ex dircom....

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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