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REPORTAGE / Chine (1)

Petite chronique de la vie quotidienne sous le règne de Xi Jinping

L a Chine, c'est 1400 millions d'habitants sur un territoire de la taille des Etats-Unis (326 millions d'habitants). Et chaque heure, 24/24 et 365 jours par an, naissent 1967 nouveaux petits Chinois. Connaître réellement ce pays, qui compte plusieurs villes de plus de 15 millions d'habitants et 41 villes de plus de 2 millions d'habitants? Impossible, même pour Xi Jinping. Michael Wyler est allé prendre le pouls de quelques uns de ses habitants.

Xi Dada (Oncle Xi) a sans doute lu, relu et mis en pratique la maxime de Sun Tzu, un général du 6e siècle avant J.-C. qui se plaisait à dire que «l'art suprême de la guerre, c'est soumettre l'ennemi sans combattre».

Déçu de n'avoir été élu qu'avec 99,86% des voix en 2013 (un député avait voté contre lui et un autre s'était abstenu), Xi Jinping a mis de l'ordre, fait embastiller quelques centaines de milliers de «cadres corrompus» (entendez: ses opposants) et renforcé le contrôle de l'Etat sur les médias et internet. Réélu avec 100% des voix, un score que lui envient les républiques bananières, il a pris la tête du club très fermé du «Cercle des Amis du Pouvoir Absolu», qui compte MM. Erdogan (Turquie), Poutine (Russie), Assad (Syrie), Al Sissi (Egypte) et quelques autres parmi ses membres.

Né avec une cuillère d'argent dans la bouche – son père était un des hommes forts du Parti communiste – Xi a passé les premières années de sa vie à Beijing, dans l'enclave luxueuse de Zhongnanhai, réservée aux hauts dirigeants chinois, qui y vivent comme de bons communistes, mais sans pour autant partager leurs nounous, cuisinières, chauffeurs et autre personnel de maison. Puis vint la révolution culturelle, la disgrâce du père et le retour en grâce. Chef de file des «princes rouges», descendants des anciens pontes du Parti, il dirige donc son pays avec un gentil sourire et une poigne de fer. Certes, il est Président de la Chine, un titre prestigieux niveau image, mais plutôt cérémonial (comme d'ailleurs Président de la Confédération), mais son pouvoir, il le tient au titre de Secrétaire général du Parti et Président de la Commission militaire, des fonctions de durée illimitée. Ah oui, il y a aussi un 1er ministre en Chine, Li Keqiang, mais bon…

Revenons à nos moutons

La Chine, c'est 1400 millions d'habitants sur un territoire de la taille des Etats-Unis (326 millions d'habitants). Et chaque heure, 24/24 et 365 jours par an, naissent 1967 nouveaux petits Chinois. Connaître réellement ce pays, qui compte plusieurs villes de plus de 15 millions d'habitants et 41 villes de plus de 2 millions d'habitants? Impossible, même pour Xi.

En peu d'années, une majeure partie de la Chine a passé du Moyen-Âge à l'ère internet. Si, en 1995, il fallait attendre 3-4 ans pour obtenir une ligne téléphonique, le pays compte aujourd'hui 730 millions d'internautes et 900 millions de «smartphones». Et si obtenir un passeport était naguère quasiment impossible, plus 120 millions de Chinois ont effectué des voyages à l'étranger en 2017.

Instaurer la démocratie? Certes, les «observateurs» et «experts» autoproclamés juraient urbi et orbi que c'était la direction que prenait, très lentement, mais sûrement la Chine. Le moins que l'on puisse dire est qu'ils se sont trompés.

Bao Zhuang (ce n'est pas son vrai nom…) habite Shanghai, une bourgade de 25 millions d'habitants. Elle a 29 ans, célibataire et travaille comme vendeuse dans une boutique de montres suisses. André, 32 ans, un de ses amis, est un Suisse qui vit en Chine depuis une douzaine d'années. «Alors, leur ai-je demandé, qu'est ce qui a changé pour vous au cours de ces deux-trois dernières années?»

Contrôles et répression

Pour André, la détérioration des conditions de vie est évidente. Il me montre sur son smartphone un message qu'il vient de recevoir d'une pizzeria: «Sur ordre du Bureau de la sécurité publique et jusqu'à nouvel avis, il ne nous sera pas possible d'accueillir plus de 10 citoyens étrangers à la fois dans notre restaurant».

Un exemple parmi d'autres, me dit-il. Plusieurs petits clubs où on pouvait écouter de la musique «live» ont dû fermer; les visas de longue durée pour les étrangers ne sont délivrés qu'au compte-goutte et plusieurs de ses copains ont dû quitter le pays, leurs visas n'ayant pas renouvelés. L'accès internet? «C'est selon. Pendant le congrès du Parti, les VPN (Virtual Private Network), qui nous permettent d'accéder à des sites comme Facebook ou WhatsApp ont été bloqués. J'y ai de nouveau accès, mais pour combien de temps?»

Capture d'écran d'un téléphone, en Chine: «Ce contenu est illégal». © DR

Pour Bao Zhuang, la situation est encore pire. «Ces dernières semaines, le nombre de mots interdits sur les moteurs de recherches a fortement augmenté. Nous savions déjà que nous ne pouvions pas avoir accès à certains sites étrangers, tels que ceux qui traitent du Tibet, du Dalaï Lama, des droits de l'Homme, de la religion, etc. mais maintenant des mots comme «empereur», «immortalité», etc. sont aussi bloqués.»

Ainsi, sur Weibo et WeChat, les équivalents de Twitter et WhatsApp en Chine, le Parti a banni nombre de caractères et expressions, dans le but d'empêcher toute contestation et on estime que quelque deux millions de personnes sont employées par le gouvernement pour surveiller le trafic sur les réseaux sociaux en utilisant des mots-clés. Et… il leur appartient aussi de signaler les internautes qui font des recherches en utilisant de tels mots.

«Comme mes amis, j'ai aussi reçu des instructions nous demandant de dénoncer tout comportement anti-social que nous pourrions observer chez nos connaissances», poursuit Bao. Un retour à la délation en quelque sorte.

Carotte et bâton

Dans un article publié le 3 mars dans BPLT, Jacques Pilet évoquait le fichage intégral et c'est bien ce qui inquiète Bao Zhuang et ses amis. Le système fonctionne un peu comme un permis de conduire à points. Tu te comportes bien? Tu es bien rentré dans le rang?

Tu as des lectures saines? Hop, te voilà crédité de points positifs. Par contre, si tu oublies de remettre en place un des vélos gratuits disponibles en ville, si tu as trop bu, ou si tu as émis une critique envers le Parti en public, tu perds des points. Et si tu en perds trop, c'est la punition. Tu peux ainsi être privé du droit de prendre l'avion ou un train (ou de devoir payer ta place plus cher), tu peux perdre des jours de vacances, voire ton emploi.

Les millions de caméras de surveillance qui quadrillent villes et villages ont certes une utilité dans la lutte contre la criminalité. Mais, dotées de systèmes AI (intelligence artificielle), elles sont progressivement en mesure d'identifier chaque citoyen, d'enregistrer avec qui il/elle se trouve, de le suivre dans ses balades, de connaître les magasins qu'il fréquente, le montant des dépenses, etc. Bref, c'est comme si le 1984 de Orwell avait été conçu comme un manuel d'instruction et non comme un roman d'anticipation.

Il serait cependant faux de croire que cela déplaise à tout le monde. Xi Jinping a certes du pain sur la planche dans sa lutte contre la corruption, les inégalités et les injustices, mais il est très populaire, surtout en dehors des toutes grandes villes, plus «occidentalisées» que le reste du pays, où habitent, ne l'oublions pas, une majorité de la population, qui se fiche pas mal de la censure sur internet. Nombre de Chinois sont fiers de lui. Fier que sous sa présidence, la Chine soit désormais considérée comme une réelle puissance, aussi bien économique que militaire.

Ce n'est pas Confucius qui a dit que l'on ne fait pas d'omelettes sans casser des œufs, mais il aurait pu. Et Xi en est sans doute conscient. Il sait qu'en «tuer un pour en terrifier des milliers» (une autre citation de Sun Tzu) est une vieille tradition chinoise – reprise des siècles plus tard par Machiavel dans son Prince – et que «celui qui n'a pas d'objectifs, ne risque pas de les atteindre» (encore du Sun Tzu).

Naguère, Mao se disait prêt à sacrifier 300 millions de Chinois (50% de la population) en cas de guerre nucléaire avec l'URSS. Le régime s'est donc bien adouci: quelques dizaines ou centaines de dissidents sont en prison – impossible de connaitre le chiffre exact – et cela suffit à faire taire la dissidence. Pour le moment du moins…


Les ingrédients du second volet du reportage en Chine de Michael Wyler: blanchiment de peau, blépharoplastie et avancées technologiques


Précédemment dans Bon pour la tête

«La Chine inaugure le fichage intégral», par Jacques Pilet

«Lapin et bol de riz, symboles contre le harcèlement en Chine»,  par Joséphine le Maire

Michael Wyler

Heureux retraité, Michael Wyler est un «ex». Ex avocat, ex directeur de feu le Groupe Swissair en Chine et ex dircom....

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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