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ACTUEL/Histoire

Deux ou trois choses que j’ai apprises grâce à Emma

U ne BD pour raconter le XXème siècle en Suisse à travers le destin d’une famille: le journaliste Eric Burnand et la dessinatrice Fanny Vaucher ont réussi leur pari et leur album «Le Siècle d’Emma» remporte un franc succès. Finalement, il n’y a pas que l’Histoire des autres qui soit passionnante.

A quand la série TV? C’est ce qu’on se dit en tournant les pages du Siècle d’Emma,la BD d’Eric Burnand et Fanny Vaucher fraîchement parue aux éditions Antipodes. Décidément, on n’a rien inventé de mieux que la fiction pour parler de la réalité, surtout lorsqu’elle est historique. Et cette saga délicatement dessinée offre, pour raconter le XXèmesiècle en Suisse, une galerie de personnages forts et émouvants, dont l’ampleur pourrait facilement nourrir quelques heures supplémentaires de scénario.

Il y a Emma, fille et fiancée d’ouvriers horlogers à Granges, qui perd son amoureux Marius dans la répression de la grève générale de 1918 et passe 50 ans à s’impatienter au seuil du bureau de vote. Il y a son frère Franz, employé de banque et fervent syndicaliste à Zurich, qui vire pro-nazi sous l’effet du chômage et de la frustration sociale. Il y a Thomas, le neveu d’Emma, rocker résilient amoureux d’une saisonnière italienne flanquée de son petit clandestin. Il y a Véronique, petite-fille de l’héroïne et sa complice en combat féministe à l’heure du MLF. Sans compter les personnages secondaires comme l’oncle Auguste, paysan vaudois enrichi par la guerre, et les personnages réels, du «führer suisse» Max Keller à Jacqueline Wavre, pionnière du féminisme.

Et si, en tournant les pages, on pense au scénario bien ficelé d’une série télé, ce n’est pas un hasard: au départ, Eric Burnand, qui était encore producteur à la RTS, a conçu Le siècle d’Emma comme le synopsis d’une ambitieuse fiction à épisodes dont la télévision romande a rêvé, avant d’en abandonner le projet, faute de moyens. Il faut dire que, rien qu’en décors et costumes, couvrir un siècle entier -ici découpé en 4 périodes- ça coûte cher.

Une BD, c’est plus modeste, mais la qualité du projet perdure et le public ne s’y est pas trompé: moins d’un mois après sa parution, l’album (édité à 2000 exemplaires) est déjà en réimpression. «J’ai beaucoup d’échos positifs venant d’enseignants, et ça me fait particulièrement plaisir», note Eric Burnand, qui, en tant que genevois, a toujours été choqué de voir la place misérable laissée à l’Histoire suisse dans les programmes scolaires. Un peu comme si l’Histoire vraiment intéressante ne pouvait être que celles des autres.

Le Siècle d’Emma n’apprendra rien de neuf aux passionnés, mais deux ou trois choses au lecteur moyennement ignorant. Tenez, au hasard: moi. J’ai appris par exemple que le général Guisan, future icône de la résistance démocratique à la tentation nazie (incarnée par le conseiller fédéral Pilet-Golaz), a commencé sa carrière militaire comme briseur de grève, en 1919 à Zurich, impitoyable face à «la vague bolchevik». Ou qu’à la fin des années 1930, en guise de mesure de lutte contre le chômage, on licenciait des femmes pour donner leur emploi aux hommes -priorité aux pères de famille- avec la bénédiction des socialistes et des syndicats (Ma grand-mère a vécu ça en Italie, mais j’ai naïvement cru que c’était une spécialité mussolinienne.) Ou encore, que le pionnier de la notion d’«Überfremdung» -l’emprise étrangère sur le marché du travail- n’est pas James Schwarzenbach, auteur de l’initiative xénophobe du même nom en 1970. Mais, avant lui, Willi Ritschard: farouchement nationaliste, partisan du renvoi des étrangers, de la chasse aux sorcières et de l’arme nucléaire. Et néammoins syndicaliste et député socialiste.

La plus belle réussite du Siècle d’Emma est peut-être, malgré la compression subie par le scénario initial, d’avoir réussi à préserver une certaine complexité des situations et des personnages. De tous, Franz, le frère d’Emma qui tourne mal, est le plus tragique. Il ne vient pas seulement s’ajouter à la vaste galerie des damnés de fiction chargés de nous rappeler comment la frustration sociale nourrit le totalitarisme. Il raconte aussi comment la Suisse s’est montrée impitoyable contre quelques «traîtres à la patrie» de deuxième catégorie comme lui, coupables d’avoir vendu des secrets militaires pour gagner un peu d’argent, tandis qu’elle fermait les yeux sur la trahison «erste Klasse» de plusieurs officiers supérieurs,  et qu’elle exportait en Allemagne 60% de sa production d’armes.

La bonne conscience a un prix, ce sont les «petits poissons» qui l’ont payé. Dans la réalité, il est toujours plus facile après coup de distinguer les bons des méchants. Et d’oublier que la fascination pour l’«ordre nouveau» n’a pas épargné le paradis helvétique.


Eric Burnand et Fanny Vaucher, Le siècle d’Emma, Antipodes, 207 p., 2019.

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