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ACTUEL / Histoire

Décembre 1918, une intervention française en Ukraine

A lors que la France et ses alliés percent les lignes ennemies sur le Front d’Orient et acculent peu à peu l’Empire allemand à l’armistice, le gouvernement français nourrit le projet d’intervenir en Ukraine et en Crimée pour secourir les forces anti-bolcheviques et mettre en échec la propagation de la tempête révolutionnaire. Quelles raisons poussent le gouvernement français à intervenir en Ukraine, alors appelée la Russie du Sud et quelles furent les causes et les conséquences de cet échec?


Un article original paru dans le Courrier d’Europe centrale, de Gwendal Piégais, Doctorant en histoire à l’Université de Bretagne occidentale, spécialisé en histoire militaire, Première Guerre mondiale, Europe Centrale, Russie impériale et soviétique.



Le 13 octobre 1918, une forte agitation règne au quartier général du commandant des armées alliées d’Orient, le français Louis Franchet d’Espèrey. Depuis près d’un mois, une offensive d’envergure est lancée contre les armées des Empires centraux dans les Balkans. Le 15 septembre, une coalition regroupant des soldats français de métropole et des colonies, mais aussi des Britanniques, des Serbes, des Grecs et des Italiens brise la ligne ennemie tenue par les Bulgares, rendant possible une percée et une exploitation de plusieurs dizaines puis centaines de kilomètres. L’avancée alliée est si rapide que les états-majors à Paris et Londres ont eux-mêmes du mal à suivre.

Louis Franchet d’Espèrey

Mais alors que le général Franchet d’Espèrey vient d’adresser à Paris un plan d’offensive visant à pousser l’avantage encore plus au nord, vers la Bohème et par extension l’Empire allemand, le général Berthelot, ancien chef de la Mission militaire française en Roumanie, arrive à Salonique pour lui remettre personnellement les directives de Georges Clemenceau, président du conseil et ministre de la Guerre. Clemenceau intime à Franchet de refréner sa poussée, de stabiliser une ligne de défense et de réorienter ses efforts au nord-Est, vers la Roumanie et au-delà vers la Russie du Sud, l’actuelle Ukraine. Selon ce plan, les armées alliées d’Orient doivent, dans un premier temps libérer la Serbie, encore occupée par les Empires centraux, prendre le contrôle du territoire bulgare, puis atteindre le Danube pour y constituer un front défensif; à la suite de cela il doit rouvrir les communications avec la Russie par la Mer Noire pour préparer une action commune contre les Bolcheviques.

Pour Clemenceau, ce qui se joue désormais sur le front d’Orient c’est la possible mise en échec de la révolution russe, à tout le moins sa mise à distance de la Russie du Sud où la France souhaite sécuriser des intérêts économiques et géopolitiques. Paris a grandement investi dans l’économie et les infrastructures de l’Empire russe avant et pendant la Grande Guerre et entend sécuriser ses investissements tout en gagnant une zone d’influence économique (bassin du Don, Crimée, ports de la Mer Noire, etc.). Ce n’est d’ailleurs pas un cas unique puisque la Grande-Bretagne intervient dès décembre 1917 dans le Caucase, avec la Dunsterforce. La priorité française est donc désormais de soutenir l’armée du général Alexeieff, qui s’oppose aux forces bolcheviques et se trouve en difficulté.

Mais à l’automne 1918, la situation est déjà plus que confuse dans le sud de la Russie. En effet, en novembre, les Empires centraux s’effondrent dans le sillage de l’armistice de Salonique, obtenu par Franchet d’Espèrey. Sur les anciennes terres impériales d’Autriche-Hongrie, des républiques ukrainiennes fleurissent déjà du Dniestr jusqu’au Don, des Carpates au Donets: une petite république des Lemkos, sise à Florynka, surgit puis est annexée par la Pologne après deux mois d’existence, la République houtsoule est fondée à Yasinia par des Ukrainiens du Royaume de Hongrie, une République populaire d’Ukraine occidentale s’établit à Lviv tandis que la République populaire ukrainienne est dirigée par Petlioura à Kiev dès décembre 1918. À cette mosaïque déjà fortement bigarrée vient s’ajouter un gouvernement bolchevique basé à Kharkov.

Carte des différentes républiques ukrainiennes qui naissent dans le sillage de la Première Guerre mondiale. © Conception: Gwendal Piégais et Ludovic Lepeltier-Kutasi – Réalisation: Ludovic Lepeltier-Kutasi

C’est le sort des armes qui décide bien vite de l’avenir de ces états à l’existence bien souvent éphémère. Plusieurs forces s’affrontent sur ces terres tant convoitées: celles des modestes républiques des anciennes possessions des Habsbourg, Petlioura et son Armée Populaire Ukrainienne tandis que les armées tchécoslovaque, polonaise et roumaine sont à portée de canon, que les troupes de partisans de l’anarchiste Nestor Makhno harcèlent les forces blanches et que deux armées bolcheviques (de Hongrie et de Russie) tentent de faire la jonction. Ainsi, à l’Ouest, l’armée ukrainienne arrête une offensive polonaise. Les forces blanches, appelées Armée des Volontaires, reprennent Novorosiisk, Kouban et Stavropol et marchent sur Kiev. De plus, Petlioura doit affronter Makhno, un seigneur de la guerre communiste, dans la campagne ukrainienne.

Odessa en 1918 © DR

C’est dans ce contexte extrêmement confus que la décision d’intervenir en Russie du Sud, plus précisément à Odessa et en Crimée, est prise à Paris. Elle a pour premiers objectifs de restaurer l’ordre, de contrôler le retrait allemand, de renforcer l’armée des Volontaires et de tenter d’unir les forces anti-bolcheviques présentes en Russie du Sud. Il s’agira ensuite de «réaliser l’encerclement économique du bolchevisme et [d’] en provoquer la chute,» des mots mêmes de Clemenceau. Ces forces anti-bolcheviques, qu’elles soient politiques ou militaires, tiennent une conférence à Iași (ou Yassi, dans la documentation diplomatique française) en Roumanie en décembre 1918, siège des légations alliées depuis la fin 1916.

Le général Denikine est désigné pour prendre la tête des forces blanches et anti-bolcheviques. Les délégués reprennent espoir en la possibilité d’une restauration de l’État impérial russe et se voient déjà siéger parmi les signataires des traités de paix et du côté des vainqueurs. Mais deux malentendus apparaissent déjà. Tout d’abord, aucun consensus n’est trouvé sur le projet politique que sous-tend une intervention militaire en Russie du Sud, c’est-à-dire sur la forme que l’état russe prendrait après une victoire contre les Bolcheviks. Ensuite, Émile Henno, un diplomate français en mission spéciale en Roumanie, initiateur de la conférence de Iași et un de ses principaux animateurs, agit de sa propre initiative sans rendre de compte à Paris. Son trop grand enthousiasme et son esprit aventurier laissent entendre aux représentants politiques et militaires russes que les alliés, et particulièrement la France, sont prêts à lancer une opération de grande envergure en Russie. Or, on est loin du compte.

Les forces françaises capables de se projeter en Russie du Sud sont celles de l’armée d’Orient, commandées par Franchet d’Espèrey, à qui Clemenceau confie la mission d’organiser une telle expédition. Les soldats de cette armée sortent d’une campagne longue, de dix-huit à même vingt-quatre mois de combats pour certains. Et les dernières semaines d’avancée – certes victorieuse – ont largement achevé d’épuiser les troupes. De plus, la perspective d’intervenir en Russie ne fait pas sens pour ces soldats qui viennent d’apprendre la signature de l’Armistice et attendent la démobilisation avec impatience. Par ailleurs, des pans entiers de cette armée ont déjà reçu l’ordre de faire route vers le front Ouest, alors que l’Allemagne n’avait pas encore déposé les armes. Ainsi, de novembre 1918 à l’été 1919, ce sont des troupes coloniales qui remplacent peu à peu les soldats métropolitains démobilisés sur des positions que la France ne peut immédiatement dégarnir.

Défilé de l’artillerie française, Odessa, décembre 1918.  © coll. La Contemporaine.


Des signaux contradictoires vont venir complexifier cet écheveau de malentendus lorsque le général Berthelot, acceptant avec enthousiasme la tâche de planifier cette expédition, fait savoir aux représentants des Volontaires que douze divisions alliées seraient nécessaires et disponibles pour cette intervention. Grisé par ce qu’il prend pour des promesses de Paris, Denikine prépare un plan d’attaque impliquant dix-huit divisions alliées et russes (!) et envisage la mobilisation possible de 500'000 soldats russes dans la dynamique de cette offensive.

Les navires français appareillent de Roumanie malgré les mises en garde de Franchet d’Espèrey, qui trouve que cette opération et l’occupation qui en découlerait «en Ukraine et en Russie seraient mal vues et risqueraient d’amener des incidents pénibles» et seraient d’autant plus risquées qu’elles ne mobiliseraient pas suffisamment d’hommes. Malgré ces mises en garde, les forces françaises gagnent les rivages d’Ukraine dès le 17 décembre et le général Berthelot débarque à Odessa avec… 1800 hommes. Un autre convoi se dirige vers Sebastopol mais n’est pas mieux pourvu. L’objectif militaire est d’établir, dans l’arrière-pays d’Odessa, un arc Tiraspol-Nikolaïev-Kherson allant du Dniestr au Dniepr. Dans la mesure où les Allemands et les Autrichiens ont peiné à sécuriser le pays avec toutes leurs forces d’occupations, on voit mal comment le maigre contingent français pourrait y parvenir avec si peu de soldats.

Lors de leur débarquement, les Français découvrent un port isolé du reste du pays par la neige; ce qui empêche l’établissement de liaisons avec Kiev et les autres villes. Et les surprises sont nombreuses: le port est contrôlé par les volontaires de Denikine, mais la ville abrite également des troupes de Petlioura, 1600 Allemands, une brigade polonaise ainsi que 2000 Russes blancs commandés par le général Grichine-Almazov, proche de Henno. De plus Odessa fait face à des forts afflux de réfugiés: des Roumains ayant quitté Bucarest au début de l’occupation allemande, ainsi que des Russes ayant fui successivement Petrograd, Moscou puis Kiev avant d’atteindre les rivages de la Mer Noire. La population de la ville doit avoisiner les 800’000 personnes, alors qu’elle n’en comptait que 500’000 en 1910.

Tensions, revers et évacuations

Après avoir pris position à Odessa, Nikolaïev, Kherson et en Crimée, des problèmes surgissent dès les premières semaines d’occupation. Tout d’abord, le général Berthelot est mal vu par les officiers et généraux des Volontaires russes, car, en plus de ne pas débarquer avec les effectifs nécessaires, il a la réputation – non usurpée – d’être proche des Roumains. Les politiciens et militaires russes voient d’un très mauvais œil les projets d’agrandissement de la Roumanie au détriment de l’Empire russe qu’ils rêvent de restaurer. Ensuite, les Volontaires comptent beaucoup sur l’appui politique et diplomatique d’Émile Henno, nommé gérant du vice-consulat de France à Kiev. Mais on finit par se méfier de cet homme qui se présente à tous comme rien de moins que le «consul de France plénipotentiaire et le porte-parole de l’Entente». Les initiatives de cet aventurier diplomate finissent par mettre définitivement les troupes françaises dans l’embarras puisqu’il soutient la nomination du général russe Grichine-Almazov, un ultra-conservateur au poste de gouverneur de la ville. Ce soutien apporté aux éléments réactionnaires et Grands-Russes achève de ruiner les espoirs d’union des forces anti-bolcheviques en Russie du Sud. Henno va même jusqu’à traiter les partisans de Petlioura, tout autant opposés aux bolcheviques que les Volontaires, de «suppôts de l’Allemagne.»

Du point de vue militaire, les Français sont frappés par la désorganisation des armées blanches dont les officiers semblent plus intéressés par le gouvernement du pays que par sa reconquête. Ces mêmes officiers restent très mal perçus par la population qui voit en eux des réactionnaires incapables de proposer politiquement autre chose qu’un retour au statu quo ante bellum. Les Français finissent par ne plus cacher leur dédain pour cette «parodie d’armée de Condé» (colonel Freydenberg) qui compte, par bataillon, plus d’officiers que de soldats. À titre d’exemple, le port d’Odessa est contrôlé et administré par sept amiraux russes! Mais déjà, les forces d’occupation française sont assimilées par la population aux Blancs ultra-réactionnaires, auxquels même les éléments français les plus conservateurs se montrent hostiles. L’action funeste d’Émile Henno en la matière, sa collusion permanente avec les Volontaires, est déjà jugée très sévèrement en haut lieu et – fait rare – désapprouvée publiquement à la Chambre des députés par Stephen Pichon, le ministre français des Affaires étrangères.

À tout cela il faut évidemment ajouter que le climat à Odessa se tend à l’extrême: Makhno et Grigorieff, des seigneurs de la guerre locaux, sèment la terreur dans les campagnes environnantes. L’ordre ne règne que par la terreur policière. La spéculation sur les denrées de première nécessité va bon train, encouragée par les équipages de navires civils ravitaillant le port. L’afflux de réfugiés en provenance de Kiev ne se tarit pas et rien ne semble pouvoir refréner l’inflation. Quant aux troupes françaises, elles sont la cible d’une propagande bolchevique amplifiée par l’incompréhension des soldats vis-à-vis d’une opération dont ils ne saisissent pas le sens. Les troupes souhaitent retrouver leurs foyers.Jacques Sadoul, ancien membre de la Mission militaire française en Russie passé au camp de la révolution, qui orchestre cet effort de démoralisation, le sait très bien.

Les autorités militaires françaises reconnaissent elles-mêmes qu’aucun soldat français ayant survécu à Verdun et à la Marne ne souhaiterait la perde dans les plaines d’Ukraine.

L’arrivée de nouveaux renforts motivés (des troupes grecques et des bataillons mêlant tchécoslovaques, roumains et polonais) pendant l’hiver n’y fait rien: Berthelot se plaint à Paris qu’on ne passe même pas la barre des 3 000 hommes. Le 2 février, des mutineries éclatent au sein du 58e régiment d’infanterie qui refuse d’attaquer à Tiraspol. Des troubles similaires surviennent à Kherson en mars et permettent une avancée de Grigoriev qui a changé d’allégeance et est passé chez les Bolcheviks. La propagande en provenance de Kiev à destination des troupes françaises s’intensifie et les autorités locales la combattent avec plus ou moins d’efficacité. Ainsi, le 2 mars, la police d’Odessa, aux mains des Blancs, arrête et exécute une militante communiste française, Jeanne Labourbe, auteur du bulletin Le Communiste rédigé en français et distribué en ville.

Grigoriev, qui renouvelle ses assauts dès mars sur Kherson, rompt les lignes franco-grecques le 7, coupant ainsi la ville de ses communications avec Nikolaïev. Les soldats français sont pris à parti par la population qui fait feu sur l’occupant depuis les toits ou les fenêtres. Des renforts arrivent le 8 mais refusent de se battre. Les Bolcheviques ont alors déjà pris les docks et encerclé les troupes franco-grecques. Il faut l’intervention de la flotte française qui bombarde la ville pour que des soldats grecs puissent débarquer dans le port, libérer les hommes encerclés et aussitôt rembarquer, abandonnant la ville à Grigoriev.

Le vice-amiral Exelmans et le colonel Lejay, à Nikolaïev, ne prendront pas autant de peine à résister, craignant un soulèvement populaire et une déroute d’une plus grande ampleur: ils négocient directement avec l’ennemi et parviennent à organiser un rembarquement en bon ordre des troupes du 14 au 16 mars. À cette date, les états-majors français n’envisagent pas autre chose que l’évacuation pure et simple de la Russie du Sud, alors que Bela Kun proclame sa République des Conseils en Hongrie, et que l’armée d’Orient doit y porter toutes ses forces. Le 1er avril, le général d’Anselme annonce l’évacuation d’Odessa ordonnée par Franchet d’Espèrey. Pour certains civils réfugiés dans la ville portuaire, c’est la panique: 40 000 habitants s’entassent sur des navires français peinant à évacuer et qui quittent définitivement Odessa le 6 avril.

Mutineries et crise politique

Mais la révolution rattrape bientôt une intervention française déjà mal en point. C’est dans la marine qu’éclatent les premiers troubles. L’escadre française du vice-amiral Amet intervient en Mer Noire pour protéger l’aile droite des troupes alliées en Ukraine, et couvrir la Crimée et Sébastopol. L’escadre est composée des cuirassés France, Vergniaud, Jean Bart, et Justice. En plus d’un soutien d’artillerie de la mer au littoral, ils maintiennent un blocus sur le sud de la Russie.

Le cuirassé Mirabeau vu de l’arrière, Sébastopol.  © coll. La Contemporaine.

Le 19 avril, des mutineries éclatent sur les navires français à Sébastopol: le drapeau rouge est hissé sur les cuirassés France et Jean Bart puis plus tard sur la Justice; d’autres incidents surviennent sur les Mirabeau, Vergniaud. Aucun acte de sabotage grave n’a cependant lieu. Les marins se révoltent principalement contre leurs conditions matérielles, les corvées, la rareté des permissions: les slogans «A Toulon!» expriment l’irrépressible désir du retour, mais croise également le mot d’ordre «Révolution», signe – comme pour le mécontentement dans l’armée – que la propagande bolchevique s’adosse une nouvelle fois à la précarité des conditions matérielles. La situation est inégalement contrôlée: si le navire amiral de l’escadre, le Jean Bart, est habilement tenu par le capitaine de vaisseau Couëdic, il n’en va pas de même sur le France – navire déjà en sous-effectifs et manquant de cadres en raison des démobilisations – où les mutins ont pris le dessus. À terre on assiste à des fraternisations entre marins français, civils de Sébastopol et bolcheviques. À la suite de manifestations, des officiers sont pris à parti et les soldats grecs ouvrent le feu pour disperser la foule. Russes blancs et soldats français prennent part à la mêlée qui fait un peu plus de cinquante blessés et tués.

Cette crise est nourrie par la contestation de la politique du gouvernement et de Clemenceau, contestation qui prend place dans la troupe comme en métropole, ce dont les mutins sont au fait. Les deux phénomènes se nourrissent et les soldats et marins français de Russie du Sud trouvent arguments et sens à leur révolte dans les interpellations de Marcel.

Cachin à la Chambre des députés. Cachin, qui est avec Frossard «l’importateur» du communisme en France et un des artisans de la scission de la SFIO qui donne naissance au parti communiste français quelques années plus tard, s’illustre pendant plusieurs séances en critiquant la politique étrangère du gouvernement. En effet, quelques jours plus tôt, le 24 mars, le parlementaire socialiste s’en prend vertement à Pichon au sujet de l’intervention en Russie du Sud.

«À l’heure actuelle, le Gouvernement français est en état de guerre contre la révolution russe. Il ne l’a jamais déclarée, il n’a jamais consulté le Parlement, et la nation sur l’état de guerre qu’en fait il a instauré. C’est là un fait grave sur lequel il a d’abord devoir de s’expliquer ici. Nous envoyons des troupes en Russie, nous dressons contre la révolution russe tous les peuples allogènes qui l’entourent. Nous fournissons aux contre-révolutionnaires des troupes, des armes et de l’argent. Nous sommes donc, en vérité, en état de guerre contre le gouvernement de fait de la Russie: mais jamais le gouvernement n’a demandé au Parlement de déclarer la guerre à la révolution russe. (Applaudissements à l’extrême gauche.) C’est là une violation manifeste de notre Constitution. Que peut nous répondre à cette question précise, le Gouvernement?»

Les soutiens de Cachin enchaînent alors sur de graves accusations: le gouvernement dissimulerait des dépêches et des informations à la Commission des Affaires extérieures de la Chambre. Et Cachin de surenchérir:

«À l’heure actuelle, cette armée bolchevique, renforcée de l’ensemble de tous les éléments paysans et ouvriers révolutionnaires de Russie, est très forte. Elle comprend plusieurs centaines de mille hommes. Vous pensiez vous appuyer, il y a quelques semaines encore sur certains éléments ukrainiens. Ils se sont effondrés et les troupes bolcheviques ont conquis l’Ukraine entière. Elles sont aujourd’hui sur les bords de la Mer Noire. Elles en seront demain, n’en doutez pas, les occupantes uniques. C’est qu’à l’heure présente l’armée bolchevique est forte moralement de l’idée qu’elle défend son sol contre l’invasion injustifiée dont vous avez été l’essentiel artisan, Monsieur Pichon. Elle est forte matériellement de l’appui de la Russie entière. Vous nous avez dit ici, il y a quelques mois, que votre politique trouvait en Russie des soutiens qui ne pouvaient manquer de la faire triompher à bref délai. J’ai le droit de dire qu’aujourd’hui vous avez réalisé contre vous l’unanimité du peuple russe.»

Les interpellations fusent et Cachin tente de mettre le gouvernement au pied du mur: «Aidez-vous Denikine, oui ou non? Si oui, vous aidez une tentative contre-révolutionnaire. Aidez-vous Koltchak, oui ou non? Si oui, vous aidez une tentative contre-révolutionnaire.» Et bien plus que de souligner le caractère éminemment politique d’une telle intervention, Cachin se scandalise du nouvel effort de guerre dissimulé demandé aux soldats français:

«On a commencé, dans de nombreux régiments, par offrir à chacun des petits soldats de la liberté une pièce de cent sous pas jour et 10 francs aux sous-officiers, pour aller en Orient; au reste on prenait soin de ne pas leur indiquer le but précis de l’engagement qu’on sollicitait d’eux… Or, malgré l’appât misérable de vos cent sous, malgré l’offre des quelques centaines de francs que vous leur proposiez comme prime, vous n’avez pas trouvé de volontaires. Je le dis ici hautement, c’est l’honneur de ce pays. (Vifs applaudissements à l’extrême gauche et sur quelques bancs à gauche.) Du haut de cette tribune, pour qu’ils l’entendent bien, nous demandons à tous les soldats du  France de ne pas s’engager dans l’armée contre-révolutionnaire que veulent recruter M. Pichon et son Gouvernement. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.) Mais n’ayant pas trouvé de volontaires, vous allez maintenant recruter de force les petits soldats…»

L’intervention à l’Est n’est plus une simple question technique ou strictement militaire dont on pourrait tirer quelque avantages économiques. Elle ne peut plus être présentée une simple relève des troupes allemandes sur les marges de l’Est en accord avec les conventions de l’armistice ou relative aux modalités de l’aide à apporter aux Volontaires, mais est avant tout une affaire politique. En substance l’intervention de Cachin, soutenue à l’extrême gauche et approuvée par une partie de la gauche, montre bien l’impossible renouvellement d’un effort guerrier à l’Est.

Ces échanges houleux qui durent jusqu’au 29 mars, ou tout du moins des morceaux choisis de la harangue de Cachin, transitent par la presse syndicale et d’extrême gauche qui irrigue les rangs de la marine, composés de nombreux éléments ouvriers en contact avec les organisations syndicales et pacifistes de France. La grogne gagne également les navires au large d’Odessa, en dépit de l’ordre d’évacuation, notamment à bord du Waldeck-Rousseau, à la fin avril. Dans le cas de Sébastopol, comme dans celui d’Odessa, les éléments les plus radicaux tentent de persuader la majorité des mutins qu’il faut aller plus loin que demander plus qu’une fin de l’intervention; certains parlent même de livrer des navires aux Bolcheviques. Mais c’est la promesse du retour dans les rades françaises qui l’emporte et ramène le calme. Ainsi dès le 22 avril, les marins reprennent leur poste, les éléments radicaux n’ont plus prise et le 23, le France et le Jean Bart appareillent pour la France. Dans le sillage de ces départs, le 28 et le 29 avril, Sébastopol est évacuée, conformément aux décisions prises avant le déclenchement des mutineries et les Volontaires de Denikine sont laissés à leur sort.

Carte des opérations © Conception: Gwendal Piégais et Ludovic Lepeltier-Kutasi – Réalisation: Ludovic Lepeltier-Kutasi


L’agitation des mutineries d’Odessa et Sébastopol ne reste pas confinée à la Mer Noire. Une seconde série de mutineries éclate à l’été 1919 mais elles touchent cette fois le cuirassé Diderot et le croiseur cuirassé Guichen qui mouillent dans le golf de Patras. Elle s’étend ensuite aux arsenaux français, faisant craindre le pire aux autorités: Toulon, Bizerte, Lorient, Brest et Cherbourg sont secoués par la contestation. À Toulon, un important mouvement parti du cuirassé Provence réclame la levée des sanctions qui se sont abattues sur les mutins. Les autorités parviennent à contenir le mécontentement en améliorant les conditions matérielles des hommes servant sur les navires ou dans les arsenaux. Même si on s’était engagé à ne pas punir les mutins de la Mer Noire ou à faire preuve de clémence, la justice militaire prononce plusieurs condamnations: une centaine de marins sont dégradés, condamnés en conseil de guerre, dont certains à la peine de mort. Celle-ci est systématiquement commuée en vingt années de prison ou en travaux forcés. Aucun mutin n’est fusillé, et tous sont amnistiés en 1922.

La crise déclenchée par l’intervention française en Russie du Sud et en Crimée révèle qu’en dépit des tensions et des conflits qui se poursuivent à l’Est, la guerre est bel et bien terminée dans l’esprit des soldats mobilisés sous les drapeaux depuis 1914. Si dans les confins orientaux de l’Europe, la paix semble un horizon lointain pour ne pas dire hors de portée, la poursuite de la guerre pour les puissances comme la France est impossible. La déroute française est principalement due à l’insuffisance des effectifs engagés dans l’opération, mais tout autant à l’état de fatigue et de lassitude extrême dans lequel ces hommes se trouvent.

De plus, l’opération ne fait pas sens, alors qu’on sait les armistices signés sur tous les fronts. La guerre demeurant un prolongement de la politique par d’autres moyens, cette opération armée sur un sol étranger souffre justement d’emblée d’un manque de légitimité politique. La toile de fond de la seconde vague de mutineries qui touchent les arsenaux français est d’ailleurs constituée par ce climat social extrêmement tendu que doit gérer Clemenceau en 1919. La crise est donc à la fois politique, militaire, mais également géopolitique puisqu’elle pose la question de la place de la France dans le nouvel ordre européen qui se dessine. L’» intervention de Marcel Cachin ne porte d’ailleurs pas que sur l’Ukraine puisqu’il évoque également l’implication de la France en Pologne, en Bohème, dans la Baltique… tant de lieux où Paris cherche à réinventer son rôle.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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