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ACTUEL / Constituante

Constituante valaisanne: du lard ou du cochon?

«La con-sti-tu-quoi? Mais de quoi me parles-tu encore, triste sire? Tu me saoules, avec ta politique.» Vous aussi, vous n’y comprenez rien? La constituante valaisanne, à quoi ça sert? Cette votation qui attend les Valaisans pour la fin du mois constitue-t-elle un vrai enjeu, ou un événement politique plus marketing que citoyen? Voici un papier d’avis. Puisse-t-il être éclairant, voire éclairé.

Elle est sur toutes les lèvres violettes des journalistes valaisans: «la Constituante». Mais les citoyens valaisans qui entendent leurs compagnons de destin cantonal prononcer ce mot avec l’accent méditerranéen du fameux «annn» savent-ils vraiment de quoi il est question? En tout cas, le peuple suisse des autres républiques est largué. De quoi parle-t-on, «outre-en-bas-là-bas»? Essayons donc d’expliquer l’affaire le plus clairement possible et d’assumer une analyse personnelle, car le journalisme neutre n’existe pas, et même s’il existait, nous pourrions d’autant plus adopter une posture indocile et défendre le journalisme de réflexion qui faisait la gloire du 19e siècle.

Une constitution valaisanne datant de 1907

Il faudrait justement presque retourner à cette époque si l’on voulait assister rétrospectivement à la rédaction de la Charte fondamentale du canton du Valais: la Constitution du Vieux Pays date de 1907. Ce simple fait historique est inacceptable pour une partie de la communauté politique valaisanne et rend indispensable la nécessité de refondre ce texte poussiéreux. Le canton s’est profondément modifié en un siècle et il serait temps, selon les forces progressistes allant de la gauche de la gauche au PLR, que ses lois fondamentales s’en montrent témoins. Une majorité de la population valaisanne s’est prononcée le 4 mars 2018 en faveur de l’initiative «Pour une révision totale de la Constitution cantonale du 8 mars 1907», soit cent-onze ans et onze jours après la naissance de cette dernière. Un signe?

Quoi qu’il en soit, les Valaisans ont décidé simultanément que la refonte de leur constitution, leur texte de lois fondamentales, devait se faire par la voie d’une assemblée constituante. Cet organisme particulier se caractérise par des membres élus précisément dans le but de rédiger une nouvelle constitution. C’est le peuple valaisan qui élira ces membres de la constituante – au nombre de cent trente, comme les députés – le 25 novembre prochain. Les différents candidats en lice pour chaque district se répartissent en six listes: cinq d’entre elles représentent les principaux partis valaisans (Les Verts, la Gauche, le PDC, le PLR et l’UDC); la liste restante est un ensemble de personnes issues de la société civile réunies sous la bannière «Appel Citoyen».

«Appel Citoyen»: une mascarade?

C’est la grande star de cette votation: une liste citoyenne, affranchie des partis traditionnels. Un ensemble de candidats sans couleur politique. Une réelle nouveauté? Pas vraiment. A l’échelle des communes, le Valais compte nombre de «groupements citoyens», «ententes» ou autres «alliances citoyennes». Au niveau cantonal, on se souvient du Mouvement citoyen valais créé par l’ancien porte-parole de la police Jean-Marie Bornet, qui briguait alors, sans succès, un siège au Conseil d’Etat – son propre père y ayant siégé sous l’étiquette démocrate-chrétienne.

C’est ce MCV dont on ne retient pas grand-chose qui est à la base du rebaptisé «Appel Citoyen». Parmi les candidats des différents districts, on trouve tous les âges, tous les sexes, toutes les origines. «La parité hommes-femmes nous tient beaucoup à cœur», m’affirme Marisa Celas, une candidate de vingt-sept ans de la liste du district de Sierre. Tout comme le «multiculturalisme, qui est une composante du Valais dont il faut tenir compte». Mais hors de question de s’afficher à gauche, voire au centre-gauche, où leurs adversaires les cataloguent: «Appel citoyen souhaite dépasser le clivage gauche-droite».

Et si ce macronisme à la valaisanne cachait ce qu’En marche semble avoir pour moelle épinière, un ancrage dans les élites progressistes déconnectées de la population? C’est l’avis de l’historien Philippe Bender, candidat de la liste «Valeurs libérales-radicales» du district de Martigny, martelant dans les éditions d’octobre du Confédéré qu’à bien regarder les profils professionnels de la plupart des candidats d’Appel Citoyen, ce mouvement est avant tout celui des hauts-fonctionnaires. Son programme proétatique perdrait alors de son parfum de bien commun à en croire l’historien radical, qui n’hésite pas à dénoncer la tribune offerte par Le Nouvelliste à cette «société civile» autoproclamée.

Le débat de la laïcité

Qu’importe, au fond, on voit qu’il s’agit là d’un combat idéologique. Mais il faut bien reconnaître que le modernisme revendiqué par certains fait sourire dans ce coin de pays où les conformistes ont toujours su jouer les réformistes. Au-delà des médias, qu’en pense le peuple? Une grande inconnue, que cette votation du 25 novembre. Faire table rase du passé, quel citoyen le voudrait? Elire des candidats partisans pour former une assemblée distincte du Grand Conseil, composé des mêmes partis, est-ce que cela rime à quelque chose? Finalement, quel verdict sortira des urnes? Dieu seul le sait.

Ou plutôt devrait-on dire: qui sait. Car Dieu se trouve au centre d’une querelle récente en Valais, celle de la laïcité. Et ce débat n’est pas étranger à notre sujet: le préambule de la Constitution valaisanne, «Au nom de Dieu tout-puissant», divise les esprits. Faut-il le maintenir, comme le soutient l’UDC? Faire en sorte qu’il s’adresse à toutes les communautés, comme le demande une partie de la gauche? Le supprimer, comme le demandait le comité de l’initiative mort-née de 2014 «pour un Valais laïque», à laquelle, jadis, je participai? Au fond, c’est sur ce genre de problématiques – la laïcité, mais aussi les institutions, le droit de vote des étrangers et la cohésion entre le bas et le haut du canton – que la Constituante aura des réponses intéressantes à apporter. En elle-même, la votation qui attend les Valaisans ne constitue aucun enjeu. Elle n’est qu’une énième comédie politique se jouant dans le théâtre d’un canton où, comme dans Le Guépard de Luchino Visconti, «pour que tout reste comme avant, il faut que tout change.»

Jonas Follonier

Etudiant, journaliste et musicien, Jonas Follonier est le rédacteur en chef de la revue mensuelle «Le Regard Libre», ...

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