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ACTUEL / Carrières d'Arvel

Comment les Vaudois laissent massacrer leur paysage

P aysage légendaire, maintes fois peint, photographié tous les jours par les touristes: derrière le château de Chillon, Villeneuve et la montagne. Or celle-ci est massacrée par l’énorme carrière d’Arvel qui déboise et creuse sans cesse. Depuis des décennies, la population locale et des organisations de défense du paysage se battent pour faire cesser ou au moins limiter le saccage. Mais il continue de plus belle, il répand régulièrement un nuage de poussière sur la région, des pierres déboulent jusque sur les parkings des surfaces commerciales toutes proches. Une affaire locale? Bien plus. C’est l’histoire d’une société privée qui fait passer ses intérêts au détriment de ceux de la communauté, l’histoire des autorités qui cèdent devant les pressions, l’histoire des citoyens mécontents qui finissent par se résigner. L'enquête de Bon pour la tête avec le reportage photo exceptionnel de Stephan Engler qui a pu entrer au cœur du chantier.

Les millions d’automobilistes qui se dirigent vers le Valais n’ont qu’à jeter un œil sur leur gauche à l’approche de Villeneuve pour voir l’énorme carie, qui attaque la montagne jusqu’à mille mètres d’altitude. Mais les Romands restent indifférents. Même les écologistes ne mettent pas la question à l’agenda. Ils s’alarment à la perspective de quelques éoliennes brassant de l’air sur le Jura vaudois mais ne bronchent pas vers la démolition d’un flanc vert à deux pas de Chillon. Au cœur d’un lieu pourtant théoriquement protégé par l’«Inventaire fédéral des paysages, sites et monuments d’importance nationale».

La population locale s’est cependant battue. Quel feuilleton! Ces carrières datent de 1904. Dans les dernières décennies, elles ont pris une telle ampleur que la collectivité s’est alarmée. Une association, SOS-Arvel, s’est créée pour tenter s’opposer à la société qui les exploitent. L’affaire est d’autant plus sensible qu’outre l’atteinte au paysage, cette activité dérange les habitants avec la poussière qu'elle répand loin à la ronde. De plus, elle représente une menace permanente d’éboulement. Il en est survenu plusieurs, notamment en 2008 et en 2012. La chronologie des conflits est longue. On la trouve sur le site des opposants.

Plusieurs personnalités publiques se sont engagées pour dénoncer la balafre. Emil, Derib, Burki et Georges-André Chevallaz qui lançait: «Pour moi, cette fracture dans le rocher est une provocation.»

Août 2000, il y a dix-sept ans: Burki, Derib, Georges-André Chevallaz et Emil s'inquiétaient déjà du sort du site d'Arvel in 24heures

Rien n’y fit. L’autorité cantonale a toujours préféré donner raison à la société Carrières d’Arvel SA, du groupe Colas, filiale du géant français de la construction Bouygues. Ainsi que le Tribunal cantonal. Celui-ci fut vertement désavoué par le Tribunal fédéral en 2013, saisi par Helvetia Nostra. Les juges ont considéré qu’«il n’est pas possible d’affirmer, à ce stade, que les travaux de sécurisation autorités par le Canton ménagent «le plus possible» le site des Monts d’Arvel». Ils constataient «une aggravation importante de l’atteinte au paysage». La Cour suprême ajoutait que «les avantages que pourrait retirer Carrières d’Arvel SA de la variante acceptée par le Tribunal cantonal, qui lui permettrait d’extraire un volume non négligeable de roche supplémentaire, ne sont pas déterminants face aux intérêts publics prépondérants que sont la sécurisation des lieux et la protection du paysage.»

L’argument sans cesse évoqué de la nécessité économique pour la région de produire du gravier pour la constructions d’immeubles, de routes et de remblais de chemins de fer était balayé. Il faut dire que cette production représente 10% des extractions suisses, la plupart dans des lieux moins visibles et moins dommageables. En 2007 déjà, le même TF avait cassé une décision du Tribunal administratif et arrêté ainsi pour un temps l’exploitation. Il arguait déjà que l’atteinte à un paysage protégé n’est admissible qu’en vertu d’un intérêt national équivalent ou supérieur à sa protection. Or la fourniture de 50'000 tonnes de ballast aux CFF, argument des exploitants, ne remplit pas ses conditions car des conditions de rechange existent dans le pays. Tout cela, répété deux fois par les juges fédéraux, est aujourd’hui à nouveau balayé.

«Zéro bruit, zéro poussière et invisible!»

Que s’est-il passé depuis cet arrêt? L’exploitant a proposé quelques modifications à son projet sans renoncer à l’extension de son activité. Le canton a comme d’habitude donné son feu vert et prolongé l’autorisation d’exploitation. En 2015, après sept ans d’interruption, tout est reparti comme avant. Permission fut donnée d’abattre 155'000 m3 de roche et de défricher 7104 m2.

25 juin 2015 Communiqué du département du territoire et de l'environnement, signé par Jacqueline de Quattro: «L'exploitation des carrières d'Arvel dans le secteur du Châble du Midi va pouvoir reprendre. Le Département du territoire et de l'environnement valide les travaux de sécurisation planifiés par les Carrières d'Arvel SA à Villeneuve. Le Canton leur octroie également un permis d'exploiter permettant la reprise de l'exploitation.» Dossier de présentation.


Ces derniers mois, les explosions étaient telles que les nuages de poussières étaient plus perturbants que jamais. Avec de possibles effets sur la santé des habitants. Tout le débat s’est alors concentré sur cette question, sans que le fond du problème ne soit plus abordé. De nouvelles négociations reprirent entre les Carrières, les autorités locales et cantonales et les opposants. Il fut promis qu’une solution technique, un tube intérieur d’évacuation, mettrait terme à cette nuisance. Dans quelques années. Promesse déjà formulée… le 11 octobre 1990. Amusant de lire dans 24heures le slogan lancé par l’administrateur d’alors à propos de l’extension prévue cette année-là: «Zéro bruit, zéro poussière et invisible!»

Octobre 1990: «A la base, un puits horizontal permettra d'évacuer les matériaux déversés depuis le sommet. Un reboisement se fera de haut en bas, au fur et à mesure qu'avancera l'exploitation.» in 24heures


Octobre 2017, vingt-sept ans plus tard... © Stephan Engler / Bon pour la tête

Des promesses, il y en eut tant. Notamment celle du reboisement qui devrait intervenir à la fin de l’exploitation. La surface devrait reverdir… en 2070. Des tentatives ont eu lieu dans une carrière abandonnée toute proche. Essais peu concluants: la terre végétale manque, les chutes de pierre et les animaux empêchent les arbres de prendre racine sur le sol trop longtemps trituré. Seule une espèce semble s’accrocher. Les buddléias, arbuste chinois, plante invasive qui menace la forêt traditionnelle voisine. Un enfumage de plus.

Néophyte envahissante: une menace pour la nature, la santé et l'économie. © Info Flora

Mais au cœur de l’été, au plus fort des pétards, tout s’arrangea comme par miracle. La conseillère d’Etat Jacqueline de Quattro put annoncer au Téléjournal, toute fière, que «grâce au dialogue, un accord a été trouvé». Et d’évoquer une fois encore la nécessité de produire du gravier dans le canton… pour éviter des transports en camion qui émettent du CO2! Les Zurichois, pas inactifs dans la construction et dépourvus de carrières, ont de quoi rigoler.

«Nous avons réussi à trouver un accord et je m'en réjouis». Jacqueline de Quattro, cheffe du DTE, 19:30, jeudi 25 juin 2015. © RTS info

Dur à avaler

Que les communes se soient résignées, on le comprend. Elles retirent des profits financiers de l’entreprise et disent se soucier d’une trentaine d’emplois sur place. Que le canton plie devant les demandes d’une société privée qui exploite le bien commun, c’est plus dur à avaler (sans allusion aux poussières!). Cette administration qui multiplie les tracasseries pour l’installation de panneaux solaires sur les toits au nom de l’esthétique laisse démolir un paysage emblématique. Bizarre, non? Que SOS-Arvel se soit soudain calmé, jusqu’à renoncer au combat sur le fond, c’est plus étonnant encore. On se demande bien quels arguments ont pu faire plier ces opposants de longue de date. Sonnants et trébuchants? Simple question. Ou la fatigue? Le sentiment d’impuissance? Possible aussi.

Quant aux Verts que l’on n’entend pas sur le sujet, où sont-ils? Députée de ce parti au Grand Conseil, Susanne Jungclaus Delarze qui habite non loin nous explique que «l’on a laissé la tâche à SOS-Arvel, et puis des améliorations sont en vue…»

Rester coûte que coûte sur le site

Helvetia nostra qui a gagné deux fois devant le TF avec l'avocat veveysan Pierre Chiffelle dit ne pas désarmer. Sa chargée d'affaire, Anne Bachmann, fait partie du comité de suivi. L'organisation veille au respect des dernières conventions avec l'Etat et insiste pour que, outre le recours à la cheminée intérieure, l'exploitation en surface soit prohibée dans le nouveau plan directeur en discussion. Elle estime que la remise en état des balafres est possible. Mais plus personne ne demande l'arrêt pur et simple de cette aberrante entreprise.

Les Carrières d'Arvel tiennent le même discours rassurant, promettent que des modifications techniques mettront fin aux nuisances. Bien décidée à rester coûte que coûte sur le site. Quant aux autorités cantonales, elles aussi répètent la même rengaine. Depuis des décennies, tous les conseillers/conseillères d'Etat en charge du dossier accréditent les dires de l'entreprise et soulignent la prétendue importance économique de cette exploitation. Comme si la sauvegarde d'un décor naturel si cher aux touristes ne comptait pour rien.

Mais que diable faut-il pour relancer la défense de ce patrimoine et pour faire la lumière sur le comportement douteux de l’administration? Si vous avez des idées, dites-nous.

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Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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