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ACTUEL / Armée

«Cobra», le lance-mines qui s'attaque à nos impôts

L a société d’armement Ruag, financée par la Confédération, devrait être dans ses petits souliers. En 2016, le parlement validait l’achat pour 404 millions de francs du nouveau lance-mines «Cobra», soit plus d’un quart du programme d’armement. Petit problème: Cobra ne fonctionne toujours pas et Ruag a déjà dû payer une amende salée. Pire encore: le parlement n’était pas au courant. Viola Amherd mettra-t-elle de l’ordre dans ce fouillis?

A l’heure des débats sur les armes, une nouvelle venue il y a trois ans dans la politique d’armement suisse semble sortir des cavernes thurgoviennes pour arriver dans les médias alémaniques. Ceux-ci, à raison, ont commencé à s’intéresser à «Cobra», un lance-mines de deux mètres de long, pouvant tirer des grenades de 12 cm sur une trajectoire courbe et sur une distance pouvant atteindre 9 kilomètres. Début 2015, l’engin était présenté à Abou Dabi par un directeur de Ruag à l’une des plus grandes foires aux armes du Moyen Orient. En 2016, le parlement acceptait son achat pour la modique somme de 404 millions de francs.

C’est que ce mortier mastoc n’est pas seulement destiné à être vendu à l’étranger: les 32 exemplaires achetés pour l’armée suisse devront être installés sur des véhicules Piranha, ces chars bien connus des soldats «équipage» de l’armée suisse et fabriqués par la société Mowag, basée en Thurgovie. Mais trois ans après, seul un prototype a été envoyé en caserne, et il présente encore des défauts techniques. Ruag a… 34 mois de retard. Comme nous l’apprend la Basler Zeitung, l’entreprise publique a déjà enregistré, rien qu’en 2017, des coûts supplémentaires de 10 millions de francs liés à des problèmes imprévus. Les essais de troupe n’ont pas encore commencé. Quant à l’export, un fiasco total: Cobra ne compte aujourd’hui qu’un seul client, le très sympathique Etat d’Oman.

Un manque de contrôle de gestion

Qu’il y ait eu des difficultés techniques inattendues n’est pas le problème: toute innovation technologique connaît ses travers et ses limites. Les investissements par définition impliquent une souplesse au niveau des délais et des dépenses. Mais nous parlons ici de l’argent des contribuables et d’un travail de contrôle de gestion et d’échange d’informations qui n’a pas été effectué. Bizarrement, quand il s’agit de sécurité, la prudence libérale quant à l’utilisation de l’argent public semble moins zélée que pour les dépenses liées à la culture ou même à la santé. Ne parlons pas de l’attitude de Ruag, qui déplore par l’intermédiaire de son directeur «des erreurs de jeunesse», sans aller plus loin dans les excuses, ni dans les explications.

En réalité, au-delà du gaspillage manifeste que représente une telle affaire, le plus préoccupant reste la passivité de notre parlement. Celui-ci n’a pas sursauté quand le Conseil fédéral a annoncé la privatisation de Ruag – on peut se demander qui achètera la société: le Qatar? la Chine? Perspectives réjouissantes… Et maintenant, ce même parlement tousse à peine devant l’affaire Cobra! Amherd mettra-t-elle de l‘ordre dans ce pataquès? Les Freiburger Nachrichten annonçaient il y a quelques jours que la conseillère fédérale s’exprimerait ce lundi face à la commission de la sécurité. Petit hiatus: les ordres du jour disponibles sur le site de la Confédération ne faisaient pas mention d’un quelconque serpent. De même, aucun chargé de communication du DDPS n’a souhaité répondre à mes questions. Et pas une trace d’une intervention d’Amherd dans la presse. Tout cela indique au mieux un curieux sens des priorités, au pire une affolante diversion.

Ruag, le «garage de l’armée»?

Au-delà de cette affaire, c’est plus généralement les façons de faire du Ruag que l’on peut questionner. Selon les informations de la Basler Zeitung, certaines parties de cette fameuse arme n’étaient pas encore sur le marché au moment où la décision d’achat a été prise. Le quotidien n’hésite pas à accuser la société d’armement d’avoir «survendu des produits immatures». Le Tages Anzeiger nous apprend que, moins d‘un mois après la présentation du Cobra à Abou Dabi, le même manager de Ruag a annoncé à Hanovre un nouveau système d’alarme numérique contre les pirates informatiques. Or, nous indique le quotidien, «le système d’alarme n’est jamais arrivé sur le marché». Et «le développement a été stoppé discrètement».

Beaucoup d’informations qui nous amènent à penser que ce dossier Cobra a trop peu été traité et que nous mériterions à suivre les événements de près. Le parlement n’est pas le seul à se montrer discret sur la question: si le 24heures a consacré un article à ce «cauchemar de l’armée», l’affaire a été bien vite expédiée et peu d’autres médias s’y sont intéressés. Dans les bistrots, personne n’en parle. On lui excuse bien des choses, à cette bonne vieille armée suisse. Le parlement a le droit et le devoir d’être informé – et de s’informer – sur la gestion des budgets qu’il alloue. Et les citoyens aussi.

Jonas Follonier

Etudiant, journaliste et musicien, Jonas Follonier est le rédacteur en chef de la revue mensuelle «Le Regard Libre», ...

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