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Dossier migrations: introduction

Ces migrations qui bouleversent l’Europe

C ’est si douloureux et compliqué que la tentation de penser à autre chose est grande. Même si le triste feuilleton de l’Aquarius, rejeté ici, toléré là, nous rappelle de temps à autre la tragédie en cours et le désarroi des dirigeants d’une Europe bouleversée à bien des égards. L’émotion solidaire devant l’enfer libyen, les noyades en Méditerranée. La peur «identitaire» devant l’arrivée de ces milliers d’arrivants. Et le chambardement politique. Le sujet est le fond de commerce des partis nationalistes en Italie, en Autriche, en Allemagne, en Suède. Sans compter l’Europe de l’est où des pouvoirs autoritaires s’appuient sur les craintes qu’ils attisent. Comment y voir clair? Car les migrations sont de natures diverses. La fuite due aux guerres, aux dictatures insoutenables, l’exil dû à la misère et au rêve d’une vie meilleure.

Il y a d’abord des conflits effroyables qui ont chassé des populations entières qui ne demandaient qu’à rester chez elles. Surtout vers le Liban, la Jordanie, la Turquie: ils sont partis par millions. Un nombre beaucoup moins élevé de réfugiés est arrivé – arrive encore – en Europe. C’est à distinguer de la migration en provenance d’Afrique subsaharienne, composée surtout de jeunes gens en quête d’un nouvel avenir. Bien qu’en fait, après l’abominable passage en Libye où ils sont torturés, esclavagisés et rackettés, on peut dire que s’ils s’en sortent, ce sont aussi des fugitifs de l’horreur.

Mais combien sont-ils? Est-ce l’envahissement du vieux continent comme certains le disent? Les chiffres parlent et chacun peut en juger. En réalité, on ne peut pas parler d’un phénomène massif qui nous submerge. Mais il est vrai que l’avenir en revanche est très sombre car tout indique que nous allons vers l’arrivée de nouveaux flux ces prochaines années.  

En 2017, les 28 pays de l’UE ont enregistré 707'000 demandes d’asile (43% de moins qu’en 2016). Une sur trois était en provenance de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan et du Nigeria. 538'000 personnes ont obtenu un «statut protecteur». En Allemagne: 325'000, en France: 40'000, en Italie: 35'000 (c’était avant Salvini!), en Autriche: 34'000, en Suède: 31'000. 

Qu'en est-il de la Suisse?

En Suisse, en 2017, on a enregistré 18'000 demandes (-33 % par rapport à 2016). Soit 2,2 par mille habitants, au-dessus de la moyenne européenne (1,4), au-dessus de la France (1,5) bien au-dessous de la Grèce avec 5,5. Le nombre des bénéficiaires du statut protecteur n’est pas connu en raison du délai avant les décisions. La baisse des arrivées s’est poursuivie cette année. Au total, on comptait 62'000 personnes dans le «processus d’asile» au 31 août 2018. C’est lourd, c’est coûteux, mais sûrement pas énorme.

Si l’on rapporte ces chiffres à la population de l’Europe (600 millions sans la Russie), on peut dire que cet apport est minime. Sans commune mesure avec l’afflux des Mexicains aux Etats-Unis. Ni même avec le départ de millions d’Européens de l’est vers l’ouest depuis la chute du Mur. A l’échelle de l’histoire des migrations dans le monde, ce qui se passe aujourd’hui est encore un épiphénomène.

Jeudi 27 septembre, à la télévision française, le leader des Républicains Laurent Wauquiez, devant le premier ministre Edouard Philippe, mélangeait tout et arrangeait les chiffres à sa guise. Il ajoutait aux demandeurs d’asile les étudiants étrangers – toujours plus nombreux – les familles regroupées, les immigrés appelés pour des raisons économiques. L’augmentation globale du nombre d’étrangers est un sujet de discussion. Mais au vu de la faible natalité européenne, n’oublions pas que nous avons aussi besoin d’eux! Les entreprises allemandes le répètent sur tous les tons. Actualité piquante: le conseiller fédéral UDC Maurer, au nom de l’économie, vient de demander à la conseillère fédérale socialiste Sommaruga de revoir à la hausse le nombre des permis, fixé par quotas, pour les travailleurs non-UE!

Et après?

Mais revenons aux demandeurs d’asile. Pour certains, leur présence est déjà un souci, sinon un cauchemar. Les plus extrémistes dénoncent «le grand remplacement», une théorie conspirationniste qui verrait une volonté de remplacer les populations européennes par d’autres venues d’Afrique et du Moyen-Orient. Pour des esprits plus sereins, le phénomène est pour le moment tout à fait soutenable, même parfois jugé bénéfique. 

La baisse constatée depuis l’année pic de 2015 (l’Allemagne avait accueilli plus d’un million de demandeurs) va-t-elle se poursuivre? Les opinions divergent. Certains veulent croire que les mesures prises portent leurs effets: quasi interruption des missions humanitaires au large des côtes libyennes, pressions sur les pays du Maghreb pour stopper les flux, accord avec la Turquie pour mettre fin aux départs vers la Grèce, efforts de dissuasion dans les pays d’origine. D’autres voix sont moins optimistes. L’écrivain et journaliste spécialiste de l’Afrique Stephen Smith connaît un immense succès avec son livre La Ruée vers l’Europe. Il considère que le mouvement de fond va se poursuivre. D’abord pour des raisons démographiques; le continent «noir» comptait 150 millions d’habitants en 1930, 1,3 milliard aujourd’hui. L’auteur en prévoit 2,5 milliards en 2050. Au Niger, huit enfants par femme en moyenne! Jamais, selon lui, ces pays ne connaîtront un développement capable de nourrir cette multitude. 

Troublant constat: ceux qui partent ne sont pas les plus pauvres car ils doivent trouver quelques milliers d’euros pour payer le voyage. Dès lors plus la situation économique s’améliorera, plus nombreux seront les candidats au départ. Ceux-ci d’ailleurs ne veulent pas tous venir en Europe. Ils affluent en beaucoup plus grand nombre chez leurs proches voisins, ne fuyant pas seulement la misère mais aussi des carcans religieux et sociaux.

Tournant clé du berceau de l'humanité

Ces perspectives sont évidemment contestées. Le chercheur François Hérian, dans La Vie des idées, pourfend «l’oracle» Stephen Smith, met ses chiffres en doute, conteste son approche et sa dramatisation du sujet. Mais il n’est guère plus rassurant. Selon lui, l’Afrique restera pauvre et de ce fait, faute de moyens, n’enverra pas forcément des masses de partants vers l’Europe. Avec une nuance optimiste: les migrants motivés et scolarisés contribueront tôt ou tard à l’essor économique et à la santé sociale des pays d’accueil.

Ce regard sur les chiffres et cette amorce de réflexion peuvent paraître bien froids à celles et ceux que bouleversent les images de la tragédie libyenne et méditerranéenne. Mais méfions-nous autant du discours simpliste des belles âmes que de celui, paranoïaque, de ceux qui voudraient ériger des murs partout. Les deux sont irréalistes. 


PS: Notre équipe de journalistes tentera, ces prochains jours, d’aborder la question sous plusieurs angles. Des reportages en Suède, en Espagne, en Afrique, des avis d’experts, avec un seul but: ouvrir la discussion.


Retrouvez le dossier complet de l’opération migrations sur #OpérationMigrations

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