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Actuel / Balkans: le dangereux projet de redécoupage des frontières


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A la mi-avril, le site slovène Necenzurino a publié un document-choc présenté comme un «non paper» relatif aux Balkans occidentaux provenant du gouvernement slovène et destiné au président du Conseil européen Charles Michel. Dans la pratique diplomatique, un «non paper» permet d’introduire une discussion sur une thématique sensible sans en endosser la responsabilité et de proposer des idées parfois provocantes sans se laisser enfermer dans un cadre de négociation.



Loïc Tregoures, Université de Lille


A la mi-avril, le site slovène Necenzurino a publié un document-choc présenté comme un «non paper» relatif aux Balkans occidentaux provenant du gouvernement slovène et destiné au président du Conseil européen Charles Michel. Dans la pratique diplomatique, un «non paper» permet d’introduire une discussion sur une thématique sensible sans en endosser la responsabilité et de proposer des idées parfois provocantes sans se laisser enfermer dans un cadre de négociation.

Si le principe même du «non papier» est de pouvoir en nier l’existence, ce que les autorités slovènes n’ont pas manqué de faire, et malgré l’étonnant silence du cabinet de Charles Michel, il semble que sa réalité soit avérée par les recoupements effectués par la presse locale et les confirmations de certains acteurs, parmi lesquels le premier ministre albanais Edi Rama. Le sujet a également pesé sur le tout récent sommet du groupe de Brdo-Brijuni, une initiative diplomatique lancée par la Croatie et la Slovénie en 2013 en vue de collaborer à la stabilisation la région et d’accélérer les processus d’adhésion dans l’Union européenne des pays de la région des Balkans occidentaux.

«Achever la dissolution de la Yougoslavie»

Dans les grandes lignes, ce document propose d’«achever la dissolution de la Yougoslavie» en résolvant les problèmes supposément laissés en suspens à la fin des années 1990.

Autrement dit, il propose, carte à l’appui, de redessiner totalement les frontières de la région pour constituer des Etats ethniquement homogènes en procédant à un dépeçage de la Bosnie-Herzégovine, à une partition du Kosovo et de la Macédoine du Nord, et à un rétrécissement du déjà petit Monténégro au profit de l’Albanie, de la Croatie et de la Serbie qui en sortiraient agrandies.

Le tout se ferait sans consultation des peuples concernés mais dans le cadre d’un grand accord diplomatique signé entre les gouvernements et parrainé par les Etats-Unis et l’Europe. Par exemple, la Bosnie ainsi dépecée, qui serait alors peuplée en très grande majorité de Bosniaques musulmans, procéderait à un référendum pour choisir entre un avenir européen ou «auprès de la Turquie» (sic).

La carte de la région si le projet slovène était mis en œuvre. News1.mk

Un tel big bang, alors que la Slovénie et son premier ministre, le très trumpiste Janez Jansa, prendront la présidence tournante de l’Union européenne le 1er juillet prochain, n’a pas manqué de faire réagir, à la fois dans la région, mais aussi au-delà, à Bruxelles et à Washington. D’où qu’elles viennent, ces réactions sont unanimes dans la condamnation de ces propositions dont on souligne l’inanité et la dangerosité.

Dès lors, puisque tout le monde semble opposé à ces idées, à tel point qu’on finit par se demander s’il s’est trouvé quelqu’un pour écrire ce document et tracer cette carte, quel intérêt y a-t-il à en discuter davantage? N’y a-t-il pas un risque d’en faire la promotion au prétexte de le combattre?

Une volonté d’homogénéisation ethnique des Etats

C’est pourtant un risque à prendre, pour plusieurs raisons. D’abord, Ljubljana entend faire des Balkans occidentaux l’une des priorités de sa présidence de l’UE. Pour des membres lointains de l’Union, il y a une tendance assez naturelle à s’en remettre à la Slovénie, elle-même issue de la Yougoslavie, pour traiter de ces questions, en considérant qu’elle en a la légitimité et les connaissances. Par conséquent, l’impact d’un document pareil n’est pas le même selon qu’il émane de la Slovénie ou, par exemple, de la Finlande ou du Portugal.

Ensuite, quand bien même le document est condamné de toutes parts, il part d’un constat avec lequel on peut difficilement être en désaccord : les États candidats à l’intégration européenne n’ont strictement aucune perspective d’y parvenir à court et moyen terme (2025-2030) – sauf, peut-être, le Monténégro qui pourrait être sauvé par sa petite taille.

Face à ce constat lucide, une approche consiste à considérer que le blocage est endogène au processus, en raison d’une double fatigue de la part de l’UE et des pays candidats, malgré le récent changement de méthodologie exigé par la France et dont on verra s’il produit des effets positifs. On peut en douter.

Une autre, défendue dans le fameux «non papier» slovène, estime que les Etats des Balkans occidentaux n’ont aucune chance de rejoindre l’UE parce qu’ils sont intrinsèquement dysfonctionnels car ethniquement hétérogènes, ce qui s’explique par le fait que le processus de dissolution de la Yougoslavie n’a pas été tout à fait mené à son terme. Le corollaire de cette hypothèse est que des États ethniquement homogènes (comme la Slovénie) seraient mieux à même de se développer, et donc de rattraper leur retard sur le plan économique et démocratique afin d’atteindre les standards européens. Une théorie qui ne repose sur rien de tangible, qui est balayée par la réalité même de l’UE, mais qui semble toujours intuitivement séduisante dans certains cercles identitaires.


Documentaire de France 3 sur la Yougoslavie.

Or, c’est dans le vide politique et géostratégique laissé par les Européens dans les Balkans qu’émergent à la fois les alternatives géopolitiques – en particulier l’idée d’un net rapprochement avec la Chine –, mais aussi les idées «out of the box» comme celles contenues dans ce «non papier», puisque rien d’autre ne semble fonctionner.

Et si personne n’endosse la paternité du document, la région ne manque pas de défenseurs de ces idées de redécoupage des frontières, à commencer par le premier ministre slovène Janez Jansa, trumpiste assumé, nous l’avons dit, dont le modèle européen est Viktor Orban. Il est appuyé en cela par plusieurs responsables et partis politiques de la région qui n’ont pas manqué de saisir l’opportunité de cette publication aller dans le même sens.

Milorad Dodik, l’homme fort de la Republika Srpska, l’entité serbe de Bosnie, ne cesse ainsi de répéter qu’il faut aller vers une dissolution pacifique de la Bosnie-Herzégovine, qui permettrait à la Republika Srpska de se rattacher in fine à la Serbie. L’actuel ministre de l’Intérieur serbe Aleksandar Vulin répète également que l’objectif stratégique de son pays est l’union des Serbes dans une même sphère.

Côté croate, les principaux responsables croates de Bosnie, aidés en cela par les autorités de Zagreb, poussent depuis longtemps pour créer une entité croate, prélude à un morcellement plus prononcé de la Bosnie.

Quant aux Albanais, si l’idée d’une réunification avec le Kosovo, à laquelle l’actuel premier ministre du Kosovo Albin Kurti est favorable, apparaît lointaine et irréaliste aujourd’hui, elle pourrait revenir si le chemin européen de l’Albanie et du Kosovo est durablement fermé.

On voit donc que la région ne manque pas d’ambitieux qui n’attendent qu’un signal pour littéralement reprendre les choses là où elles se sont arrêtées à la fin des années 1990 et «achever la dissolution de la Yougoslavie», c’est-à-dire ni plus ni moins qu’achever ce pour quoi eux ou leurs prédécesseurs se sont fait la guerre.

Car il ne faut pas s’y tromper: rien de tout cela ne pourrait advenir de façon pacifique et chacun le sait. On emploie donc des formules et des périphrases qui masquent de moins en moins une réalité simple: ni du côté croate, ni du côté serbe on n’a renoncé au but de guerre commun de 1992, à savoir dépecer la Bosnie et la réduire à un État croupion autour de Sarajevo dont on pointera à nouveau le caractère musulman, donc exogène à l’Europe chrétienne, donc illégitime, donc à éliminer. Cette rhétorique identitaire, déjà à l’œuvre dans les années 1990 dans le discours de propagande serbe touchant aussi bien les Bosniaques que les Albanais du Kosovo, a retrouvé de la vigueur ces derniers temps, que ce soit dans les inspirations d’un terroriste suprémaciste à l’autre bout du monde ou dans les discours de l’extrême droite française.

Un projet loin d’être enterré

Ce «non papier» a donc des effets performatifs immédiats puisqu’il crée des tensions dans la région en alimentant les craintes des uns et les fantasmes des autres. On aurait tort de croire que son rejet immédiat suffira à enterrer ce dessein.

Le précédent du débat sur le changement de frontière entre la Serbie et le Kosovo comme base d’un compromis en 2018 nous renseigne sur ce que deviennent des idées jetées en l’air, ou plus exactement sur des cartes. D’une idée marginale défendue dans certains cercles eux-mêmes marginaux, il n’a fallu que quelques mois pour qu’elle devienne la nouvelle martingale, défendue à la fois par les deux présidents de la Serbie et du Kosovo, mais aussi par une série de hauts responsables européens et américains (dont l’ancienne Haute Représentante Federica Mogherini), non sans susciter quelques interrogations sur les pratiques employées pour se faire, notamment en France. Seule l’Allemagne a alors campé sur sa position de principe qu’il ne fallait pas toucher aux frontières et que l’argument consistant à dire que « si tout le monde est d’accord sur place, qui sommes-nous pour l’empêcher ? » était purement rhétorique car ce « si » ne peut en aucun cas advenir.

Par conséquent, ce n’est pas parce que ce «non papier» et sa carte sont rejetés aujourd’hui que le sujet est fermé. Au contraire, il est désormais ouvert. Il suffira d’une crise sérieuse savamment orchestrée dans la région, d’une ouverture géopolitique avec un nouveau Trump à la Maison Blanche qui n’aura que faire des engagements historiques des Américains dans la région et raisonnera en termes ethnoreligieux, pour que les projets des années 1990, aujourd’hui ressuscités sous couvert de la prétendue possibilité de leur accomplissement pacifique, ne soient à nouveau considérés comme concevables par un plus grand nombre de décideurs.

Impossible? Loin de là, puisque les dirigeants occidentaux sont ceux qui ont raisonné en ces termes dans les années 1990, qui ont accepté d’emblée les narratifs ethno-nationalistes dans les plans de paix en Bosnie, qui ont essentialisé une région réduite dans leur vision à des haines ancestrales. Qu’on ne doute pas qu’il en serait à nouveau ainsi si la situation se représentait. Et c’est toute la stratégie d’un Dodik en Bosnie que de rendre le pays le plus dysfonctionnel possible, jusqu’à ce qu’une opportunité s’ouvre et que l’on se mette à accepter l’idée qu’après tout, si ça ne marche pas, il vaudrait peut-être mieux redécouper tout ça. À ceci près que, répétons-le, un tel développement déclenchera nécessairement un nouveau conflit armé.

Enfin, ce «non papier» est aussi un signe qu’au sein de l’Europe, les forces illibérales, sous couvert de défense de l’identité chrétienne, balaient sans ciller les valeurs de l’UE, ses textes, et l’héritage des Pères fondateurs. Les propositions de ce document sont un retour à la diplomatie du XIXe siècle si bien que, si l’on suit cette logique, il n’y a aucune raison de considérer que le raisonnement proposé ne s’appliquerait pas à d’autres régions du monde dont on dirait qu’elles dysfonctionnent parce qu’elles ne sont pas des États-nations homogènes. Un débat tranché en Afrique lors des indépendances des anciennes colonies, précisément parce qu’indépendamment des problèmes créés par les frontières héritées des puissances coloniales, on savait que se lancer dans un redécoupage qui correspondrait à des appartenances identitaires déboucherait sur des conflits sans fin.

Il faut donc voir dans ce «non papier» un avertissement. Ces idées sont encore vivantes, et nul doute que les mêmes causes produiraient les mêmes conséquences si elles venaient à être appliquées. Partant de là, il incombe à l’Europe de redonner une dimension stratégique à son action dans les Balkans, par-delà une rhétorique de l’intégration à laquelle personne ne croit plus vraiment de part et d’autre.The Conversation


Loïc Tregoures, Docteur en science politique, Université Lille 2, spécialiste des Balkans, Université de Lille

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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