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REPORTAGE DANS LA MISÈRE DU VENEZUELA (2/3)

«Au Venezuela, les forces de sécurité tuent nos enfants»

R eportage exceptionnel au Venezuela où vingt ans après l’émergence d’un nouveau rêve socialiste, la population vit dans un gigantesque camp de concentration à ciel ouvert. La révolution bolivarienne a été une tromperie pour tous ceux qui espéraient une vie meilleure, disent aujourd'hui ceux-là mêmes qui l’avaient soutenue. L'argent ici ne vaut rien, à tel point qu'il ne circule même plus. Dans certains quartiers, les enfants ne vont plus à l'école, ils n'ont pas la force d'y aller avec l'estomac vide et sans vêtements. Affamer la population et la mettre à genoux ferait partie de la politique de persécution de Nicolas Maduro. Le président tout juste réélu compterait sur «la démoralisation psychologique du peuple». Deuxième volet: insécurité et exécutions.

«Quand, en 2015, nous avons entendu Maduro dire à la télévision qu'un déploiement de police allait avoir lieu dans les quartiers pour faire le ménage, j'ai naïvement pensé que c'était pour nettoyer les rues et non pour tuer nos enfants».

Depuis 2015, on compte 8 292 exécutions sommaires, qui, dans de nombreux cas, sont le résultat de raids illégaux et violents menés par les différentes forces de sécurité. © 2018 Bon pour la tête / Domenica Canchano Warthon

Aracelis Sánchez et Milagros César sont parties à la recherche des proches parents d’un jeune homme assassiné. La veille, elles avaient lu dans un journal local qu’un garçon de 16 ans avait été tué par une commission des FAES* (Fuerzas de Acciones Especiales), corps rattaché à la Police Nationale Bolivarienne.

L'adolescent s'appelait Rafael Torrealba et, à 5 heures du matin, sa mère venait de partir travailler, alors que lui et son neveu plus jeune dormaient encore. Selon les journaux, le plus petit a été mis à la porte tandis que l'adolescent a été tué dans le couloir de plusieurs coups de feu. Tué sans raison, comme beaucoup d'autres, comme le fils d'Aracelis Sánchez et de Milagros César.

«Mon fils s'appelait Darwilson Sequera, nous raconte Aracelis, il avait 20 ans et il était l'aîné de mes trois enfants. Le 12 juin 2013, il a été attrapé et battu par des fonctionnaires dans le salon de ma maison, tandis que son frère cadet a grimpé l'escalier et a essayé de s'échapper par le toit. Sa sœur de 11 ans a vu quand les fonctionnaires du Cicpc* ont tiré sur Darwilson et l'ont tué».

Milagros César est elle aussi tourmentée par un sentiment d'injustice. «Le même groupe de police a tué mon fils, José Gregorio, pour une soi-disant confrontation», explique-t-elle, sans croire à cette version des faits. «Un témoin m'a dit que mon fils parlait à un autre garçon quand la police est arrivée et lui a tiré dessus. C’est le témoin clé dans cette affaire, mais maintenant il préfère se taire», ajoute Milagros, qui conserve des articles de journaux relatant les triomphes de son fils en tant que boxeur professionnel.

Une stratégie criminelle

En 2013, une dizaine de femmes ont déclaré que des proches avaient été victimes d'exécutions sommaires. Aujourd'hui, elles sont une centaine et ont créé l'organisation Orfavideh (Organisation des victimes familiales de violations des droits de l'homme). Celle-ci reçoit le soutien et l'assistance de l'ONG historique COFAVIC.

Le siège du Comité de Familiares de las Victímas à Caracas. © 2018 Bon pour la tête / Domenica Canchano Warthon

Des attaques généralisées et systématiques contre la population civile sont menées dans les quartiers les plus pauvres. Les gens ne parlent plus d’exécutions sinon de massacres. Année après année, les milices gouvernementales se sont transformées en machines de guerre. Dans la plupart des cas, des jeunes hommes sans antécédents judiciaires sont les victimes de cette stratégie criminelle. Les actes de cruauté sont innombrables dans cette ville où ils bénéficient de l’appui du régime et restent impunis devant la justice.

La plupart des victimes des milices gouvernementales sont des jeunes hommes sans antécédents judiciaires. © 2018 Bon pour la tête / Domenica Canchano Warthon

Au cours des cinq dernières années, Aracelis et d'autres mères ont parcouru les rues, les morgues ou les tribunaux à la recherche des proches des victimes de ces meurtres afin de leur expliquer que ces actes commis par les forces de l'ordre sont un abus contre les droits humains. Elles revivent alors leur douleur, jour après jour, pour aider ces autres mères. Elles les incitent à parler aux médias, les mettent en contact avec des avocats, leur font connaître leurs droits tout en sachant que rien ne ramènera leurs enfants. Elles comptent et suivent de près une centaine de cas similaires. Elles veulent servir d’exemple pour d'autres familles, mais espèrent surtout que tôt ou tard  justice soit faite.

Rapport accablant

Depuis 2014 au moins, des exécutions extrajudiciaires seraient commises en terres vénézuéliennes et sont dénoncées par ces femmes. Un groupe d'experts indépendants nommés par l'OEA a présenté à la fin du mois de mai un rapport sur les crimes contre l'humanité commis au Venezuela. Les conclusions démontrent que Nicolas Maduro en est le principal responsable et exigent qu'il soit dénoncé devant le Tribunal International de La Haye. En bref, le pays est devenu un théâtre d'opérations militaires où les outrages sont généralisés: crimes, meurtres, emprisonnements, tortures, viols, agressions sexuelles, persécutions et disparitions de personnes sont devenus monnaie courante.

«Maduro a implanté un régime de terreur et les citoyens vivent dans la peur». © 2018 Bon pour la tête / Domenica Canchano Warthon

Le rapport dénombre 131 meurtres perpétrés par des membres des forces de sécurité de l'Etat et/ou Colectivos* lors des manifestations de 2014 et 2017. Depuis 2015, on compte 8 292 exécutions sommaires, qui, dans de nombreux cas, sont le résultat de raids illégaux et violents menés par les différentes forces de sécurité. Preuve est faite, documents à l’appui, de 289 cas de torture dans lesquels des souffrances physiques et mentales graves ont été infligées dans le cadre d'une politique étatique généralisée ou systématique dirigée principalement contre des opposants au régime ou contre des personnes considérées comme tels. Plus de 12’000 Vénézuéliens ont été détenus arbitrairement depuis l'élection de Nicolas Maduro en 2013, soit une moyenne de sept personnes par jour. Depuis le début de son mandat, on recense plus de 1300 prisonniers politiques. Dès cette même année, plus de 12’000 actes de détentions arbitraires, d'incarcérations ou de privations graves de liberté physique ont été enregistrés au Venezuela.

Révolution mortifère

Cette révolution a toujours été armée. Il est évident que le pouvoir de l'État a été utilisé pour commettre des crimes. «La situation est sérieuse, a expliqué en conférence de presse, lors de la présentation du rapport, Santiago Cantón, membre de la commission de recherches sur la situation des droits de l'homme au Venezuela. Il y a une participation directe de l'armée et une coordination claire entre celle-ci et les autorités politiques du pays».

Ils font passer leurs crimes pour des affrontements entre bandes rivales; ce sont généralement les jeunes hommes des quartiers les plus pauvres qui sont victimes d’exécutions sommaires.

La plupart des victimes d'exécutions sommaires viennent des quartiers les plus pauvres. © 2018 Bon pour la tête / Domenica Canchano Warthon

Aujourd’hui, il devient nécessaire de soumettre le cas du Venezuela au Bureau du Procureur de la Cour Pénale Internationale de La Haye.

«Seul le pouvoir des armes et du trafic de drogue maintient en place le gouvernement de Maduro, en plus de la faim et de la misère, explique Alfonso Molina, journaliste colombo-vénézuélien, installé depuis 2016 à Bogota. Maduro a implanté un régime de terreur et les citoyens vivent dans la peur. Ils n'osent plus sortir pour protester comme ils l’ont fait l'année dernière. Maintenant, ils préfèrent émigrer. Sans la formation d'une direction politique unifiée et en lien avec les secteurs militaires et sans une pression internationale, il ne sera pas possible de sortir de cette situation. Je pense, comme beaucoup d’autres, qu'il n'y a pas de solution légale parce que le régime de Maduro est inconstitutionnel».

«Cette violence a commencé à partir de 2013, à la mort de Chavez, conclut Aracelis Sánchez. Ensuite, tout a éclaté. Aujourd’hui, être jeune au Venezuela est un crime. Mon fils s'est déjà enfui en Argentine. Nous pensons le rejoindre».

Partir? © 2018 Bon pour la tête / Domenica Canchano Warthon


*La Fuerza de Acciones Especiales de la Police Nationale Bolivarienne a été créée en 2016 par le Ministère de la Défense pour réprimer les manifestations politiques et est rapidement devenue le groupe de police le plus meurtrier du pays. Il a été utilisé dans les Opérations de Libération et de Protection du peuple (OLP), un déploiement de la police initié le 13 juillet 2015 par le président Nicolás Maduro en réponse à l'augmentation de la violence au Venezuela.

* Cuerpo de Investigaciones Científicas, Penales y Criminalísticas (CICPC). Crée en 2001 sous le gouvernement de Hugo Chávez. C'est la principale agence d'enquête criminelle du Venezuela.

* Los Colectivos, Ils ont été créés par Hugo Chávez en 2001 pour développer le travail social, contrôler les zones urbaines, intervenir dans les dynamiques sociales, «protéger» les bâtiments publics et descendre dans la rue pour protéger le gouvernement au nom de la révolution bolivarienne. Lorsque les manifestations se sont multipliées dans les secteurs populaires, les groupes communaux ont changé leur mission: réprimer. Ils le font en collaboration avec la Police Nationale Bolivarienne (PNB) et la Garde Nationale (GNB)


Vidéo: le témoignage de Milagros César


Aracelis Sánchez, cofondatrice de l'Organisation des victimes familiales de violations des droits de l'homme: Dans notre quartier, cette histoire d'affrontements entre gangs est totalement fausse. Ici, qui tue nos enfants, ce sont les policiers, les organes de sécurité de l'État qui entrent dans la maison, volent et tuent nos garçons.
Ils volent notre nourriture, ils font tout ce qu'ils veulent, en toute impunité.
Ils disent que cet ordre vient d'en haut et qu'ils n'y feront rien.
Ici nous avons aussi une mère, une victime qui a vécu la même chose et qui est aussi dans le comité Orfavideh, elle aussi se bat avec nous tous, les presque cent victimes que nous constituons.

Milagros César, membre de l'Organisation des victimes familiales de violations des droits de l'homme: Mon nom est Milagros César, mon fils a appartenu à l'équipe nationale de boxe et il y a 5 ans, il a été tué par l'Etat. Ici, il y a la justice pour celui qui a le pouvoir. S'ils tuent le fils d'un député ou d'un sénateur, c'est vrai, ils les attrapent et les mettent en prison. Mais pas si on est pauvres; alors qu'être pauvre n'est pas un crime. Ce n'est pas juste.
Ici, en un jour, ils tuent plus de 50 à 60 garçons, des jeunes de 18, 19 et 20 ans. Des travailleurs, qui rentrent chez eux à 2-3 heures du matin; ils les sortent de leur maison comme des animaux. Des garçons qui n'ont pas de casier judiciaire. Ils les tuent et les laissent comme s'ils étaient des animaux.
Ils disent, «c'était un délinquant», ils trouvent toujours un qualificatif.
Ils disent que c'est leur communauté qui les tue, c'est un mensonge. Ils en tuent un puis enlèvent tout. Même l'argent qu'ils volent. Comme l'histoire d'une femme que nous connaissons, ils ont tué son petit-fils; lorsqu'elle est arrivée à la maison, ils s'apprêtaient à voler sa voiture. Ils avaient déjà les clés en mains.

Quand la violence contre les jeunes a-t-elle commencé?

Milagros César: En 2012/2013. Il y a tellement de jeunes morts, tellement de gens que vous ne pouvez pas tenir un registre. Il faudrait des mois et des mois pour recenser tous ces crimes.
Tuer 50 à 60 jeunes en un jour, c'est un travail. Mais ils les tuent rapidement, sans réfléchir. Hier, ils s'en sont pris à un jeune homme qui les suppliait en pleurs: «J'ai des enfants, je travaille», mais ils l'ont quand même tué, avec ses enfants à ses côtés. Les enfants ont dit: «Ne tuez pas mon père!». Ils n'ont pas de coeur. Ils les tuent devant les enfants pour que les enfants soient traumatisés.

Aracelis Sánchez: Ces enfants souffrent, ils sont traumatisés. Dans de nombreux cas, ils mangent même à l'intérieur de la maison, avec la personne morte à côté d'eux.

Qui commet ces actes?

Aracelis Sánchez: Ce sont les fonctionnaires qui tuent les jeunes: militaires, police, OLP (Operación de Liberación y Protección del Pueblo). Appelez cela comme vous l'appelez, tous les fonctionnaires de l'Etat agissent de la même manière. Une autre chose, il y a beaucoup de cas, où vous voyez les personnages du gouvernement disant: «On a tué un criminel!». Eh bien, nous avons eu un cas similaire, où l'un des membres de l'OLP a dit qu'ils avaient tué un haut criminel qui avait kidnappé une femme. Nous sommes allés trouver cette famille et nous savions que ce n'était pas comme ça. Ce garçon avait été tué et il était le fils de la maîtresse de la maison qu'il n'y avait aucun enlèvement ou quoi que ce soit.
Ils ont juste tué plusieurs personnes de la même famille, même une fille enceinte. Ils ont également tué trois garçons. Avec tout cela, ils ont continué leur raid dans le bâtiment et dans un autre appartement où ils ont tué un autre garçon.

Milagros César: Cinq personnes ont été tuées là-bas.

Aracelis Sánchez: Cette famille est également dans le groupe Orfavideh



Précédemment dans Bon pour la tête

(1) Bienvenue à Caracas, capitale de la supercherie - Domenica Canchano Warthon

(3) Un peuple en marche pour l’exil - Domenica Canchano Warthon


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