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Au tour du théâtre et des libraires d'offrir des «suspendus»

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«Un espresso et un suspendu!» La formule hélée dans les cafés depuis le début du siècle devient un enjeu de solidarité local et se diversifie. Le principe, un café offert pour un payé, se répand en Europe. A Genève, il se déploie désormais aussi dans le champ culturel, ainsi que dans d’autres sphères de biens et services. Une place faite à l’immédiateté et à l’action spontanée. Une bouffée d’oxygène bienvenue.

Le principe est simple, spontané, anonyme et surtout informel. Payer un deuxième café destiné à une personne aux moyens limités est désormais fréquent à Genève. «Lorsqu’un client participe, nous inscrivons une coche sur un tableau, explique Anthony, chef de salle au Remor, parmi les premiers à (ré)introduire le suspendu à Genève, en 2014. On reçoit en moyenne une trentaine de cafés par semaine, auxquels nous ajoutons un croissant.»

Aussi divers que proches, les profils bénéficiaires et donateurs sont un reflet de la société. «Majoritairement salariés de classe moyenne, les généreux clients sont aussi des notables ou des étudiants. Mais pas seulement, voici le plus beau: «Des bénéficiaires occasionnels d’un suspendu en offrent parfois un, lorsque leur situation le permet, constate Anthony. Certaines personnes à l’assistance tiennent à participer à cette chaîne de solidarité lorsqu’elles touchent leurs indemnités.»

Résonnance d’un geste anodin

Si l’idée est bienveillante, sa mise en pratique peut être laborieuse. Surtout pour le client précarisé, souvent peu disposé à se raconter. «Il n’est jamais facile de dévoiler sa situation au grand jour, constate le chef de salle. Lorsqu’on remarque une personne comptant sa petite monnaie, on lui signale discrètement le tableau. La lueur dans ses yeux trahit une reconnaissance immédiate. Je me souviens d’une retraitée émue aux larmes par cette générosité.»


Beaucoup acceptent le cadeau avec dignité et discrétion, mais certains le prennent comme un dû. «Nous sommes malheureusement contraints de refuser parfois des cafés, afin que le principe puisse profiter au plus grand nombre et ne devienne pas automatique». Le tenancier assure toutefois que tous les cafés suspendus sont redistribués dans la semaine.

Du café au théâtre

Inspiré d’ardoises suspendues au comptoir, le concept s’est élargi à un plat du jour mais aussi à des places dans certains théâtres. Oui, la culture est entrée dans ce bal de solidarité spontanée! Et ça marche! Sous l’impulsion de son directeur, Mathieu Bertholet, le Théâtre du Poche, à Genève, propose le concept depuis l’automne. «En huit mois, la cagnotte installée à l’entrée a récolté l’équivalent de 150 places suspendues, se réjouis Julia Schaad, porte-parole du Poche. Cent dix-sept personnes en ont bénéficié durant cette saison, le solde sera reporté à la saison prochaine.» Le théâtre a ainsi réussi son pari de conquérir de nouveaux spectateurs, même si la fidélisation n’est pas encore gagnée.

Les donateurs au Poche sont à l’image de la diversité genevoise. «Les dons sont anonymes, confie une collaboratrice, mais on a vu autant des étudiants glisser un billet dans la cagnotte après un spectacle, que des retraités, des spectateurs occasionnels ou des abonnés.»

Les utilisateurs de ces billets sont, eux, bien identifiés et heureux de profiter de cette belle opportunité. «Je ne vais jamais spontanément au théâtre, mais après avoir vu ces deux pièces sur le racisme et les préjugés, j’ai très envie d’y retourner, lâche Sabri, 16 ans, élève au Centre de transition professionnelle de Genève. Ces spectacles m’ont ouvert l’esprit.» Pour sa prof de français, le défi de drainer des ados au théâtre un dimanche après-midi n’était pas gagné d’avance. «Plus d’une vingtaine a assisté à une des deux pièces proposées, voire les deux», se réjouit Violaine Devillaz. Aucun n’en est ressorti indifférent. «J’ai beaucoup aimé, mais je n’ai pas compris la fin, regrette Jessica, 18 ans, peu adepte de théâtre. C’était étrange.» Hugo, 18 ans, a aimé la thématique sur le racisme et l’intégration. «Mais le jeu était bizarre, très répétitif.» Quant à Genet, 17 ans, il a eu de la peine à crocher. «Le début était long, très long, mais la fin m’a plu je l’ai dit à l’équipe du théâtre quand ils sont venus nous parler de la pièce en classe.»


Le principe a été adapté afin de toucher des publics cibles en lien avec la thématique de la pièce. En collaborant avec des associations investies auprès de populations souvent précarisées, la scène genevoise de la Vieille-Ville accueille des personnes qui n’ont jamais franchi le seuil d’un théâtre. «Au-delà de la barrière tarifaire, c’est la peur ou la méconnaissance d’un monde dont ils se sentent exclus qui domine», observe Iris Meierhans, collaboratrice du Poche.

«Nous avons pu bénéficier d’une belle présentation du théâtre et de la pièce, avant la représentation souligne  Chokoufeh Samii, de F-Information. Une quinzaine de femmes accueillies dans notre réseau interculturel d’échange de savoirs ont pu bénéficier de ces billets et découvrir un monde qui leur était étranger.»

Même écho à la Roseraie, où son directeur Fabrice Roman réitérera l’aventure. «C’est une occasion magnifique pour les migrants de participer à la vie culturelle genevoise, souligne le directeur qui rêved’élargir le principe à l’accueil du public du Poche à la Roseraie. «Les pièces créent des échos et des résonnances. On a ouvert des espaces de discussions après les spectacles sur la thématique des déchets et on a constaté que si la perception était différente, malgré la barrière de la langue, chacun avait pris des choses et des émotions différentes.»

Le livre en l’air

Le livres aussi se retrouvent suspendus depuis peu, dans certaines échoppes spécialisées. «On a créé le livre en l’air en novembre, explique Marine du collectif de la Librairie du Boulevard à Genève. Lorsque vous achetez un livre, vous avez la possibilité de payer des tranches de 5 frs supplémentaires, permettant de financer des ouvrages suspendus: «La librairie s’engage à ajouter 2 frs par tranche de 5 frs.»

L’ardoise affiche ce jour-là un grand livre et un «poche». «Nous avons vécu des semaines plus riches, jusqu’à six livres à disposition, précise Jacques en consultant son carnet du lait. Plus de 50 ouvrages ont été offerts depuis le lancement. Autant de manuels scolaires, que de romans ou de formats spécialisés.»


Si l’opération fonctionne bien du côté des donateurs, la démarche est plus délicate pour les clients dans le besoin. «Il n’y a pas de profil type du bénéficiaire et nous refusons d’entrer dans l’intimité d’un client, insiste notre interlocuteur. Mais on observe régulièrement des gens de tous âges, hésitant entre plusieurs livres. On leur parle alors du principe et très clairement ceux qui acceptent d’en bénéficier ne sont pas des profiteurs.»


L’anecdote la plus touchante, le Boulevard l’a vécue le mois dernier. «Nous avions offert cet hiver un livre à un jeune homme d’une trentaine d’années, raconte le libraire. Un jour il débarque et me tend un billet de 100 francs: «C’est pour le livre en l’air!» Je le reconnais et il m’explique avoir trouvé du travail et souhaite faire bénéficier de cette opportinité d’autres personnes temporairement en difficulté.»

«Sortir d’un isolement social»

Comédienne, gestionnaire de projets et photographe genevoise, Nathalie Berthod est l’une des chevilles ouvrières du développement du «suspendu» à Genève. Depuis quelques mois elle le propose régulièrement dans les commerces de son quartier et ne rate pas une occasion de mettre l’idée en avant lors de ses postulations professionnelles. «Le principe peut clairement s’adapter à toute structure proposant des biens ou des services, détaille cette jeune femme surmotivée. On a déjà des boulangeries qui offrent la baguette suspendue en France, on pourrait imaginer la coupe de cheveux suspendue, le ticket de bus ou même la côtelette suspendue à la boucherie», plaisante-elle.

Son engagement mise sur un retour à des principes de solidarité simples reliant les différentes composantes de la société. «Bénéficier d’un café ou d’un livre gratuit, c’est aussi sortir d’un isolement social, créer des liens avec un serveur ou des clients, se cultiver et se rêver un autre avenir, assure la jeune comédienne qui planche sur la création d’un site Internet recensant tous les commerces ou prestataires proposant des «suspendus. Rencontrer la solidarité lorsqu’on traverse une mauvaise passe suffit parfois à reprendre pied et ne pas rester enfermé dans sa condition.»

Alors, on se paie un café sur une terrasse, un brushing, un cinéma, un paquet de nouilles? Et si l’humeur est à la solidarité, hop on en paie un deuxième! Sans se soucier de qui en bénéficiera, ni comment, ni s’assurer que cet argent servira bien à la cause ou que le commerçant paie son AVS. Juste parce que, dans la confiance, le geste est simple. Altruiste.


Naissance d’un geste

Ressuscité sur tout le continent par le mouvement des Indignés en 2013, le café suspendu, «caffè sospeso», trouve son origine à Naples, entre les deux guerres. Geste de partage symbolique, la petite ardoise suspendue, que le client décroche pour chercher un café au comptoir, apparaît tout d’abord dans les milieux ouvriers avant de se généraliser dans les quartiers de nombreuses villes européennes après la Deuxième guerre mondiale. Tombé en désuétude dans les années 70, il revient en force dans les brasseries de Paris et de Navarre au début du XXIe siècle. C’est à Naples également qu’un boulanger a lancé il y a plus de quinze ans le «pane in attesta», sur le même principe.


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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