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L'INTERVIEW IMAGINAIRE

Alice Guy, pionnière lumineuse de la camera oscura

P remière femme cinéaste, Alice Guy-Blaché a réalisé des dizaines de courts-métrages, aussi poétiques qu’humoristiques. Artiste engagée, féministe en milieu moustachu, elle a bourlingué du Chili à la France, sans oublier les Etats-Unis. Interview imaginaire inspirée de son «Autobiographie d’une pionnière du cinéma».

BPLT: Vous êtes la première femme cinéaste au monde et l’êtes restée durant dix-sept ans, comment avez-vous réussi à vous imposer?

A. G-B: Le XIXe siècle était très sexiste mais j’ai fait ma place dans ce milieu moustachu! L’adversité ne m’a jamais affolée. J’ai passé mon enfance ballottée entre le Chili et La France entre un père libraire et une mère active dans les œuvres caritatives. Lorsque mon père est décédé, j’ai eu ma mère à charge et j’ai pris des cours de sténographie pour m’en sortir.

Quel a été votre premier job?

En mars 1895, une place de sténographe s’est libérée au Comptoir Général de Photographie dont le fondé de pouvoir était Léon Gaumont, un ami des frères Lumière. Malgré mon très jeune âge, 22 ans, j’ai été engagée en tant que secrétaire de Léon Gaumont, un homme formidable. Il m’a fait une confiance absolue en me donnant, cinquante ans avant le droit de vote des femmes, un poste à responsabilités.

Votre vie prend alors un tournant extraordinaire!

J’ai été invitée à la première du Cinématographe… où se trouvait aussi Méliès. Nous avons découvert avec émerveillement les images photographiques animées lors de la première représentation publique, à Paris, du Cinématographe par les frères Lumière, plus précisément Une partie de cartes, réalisé en 1986 par Louis Lumière.

Léon Gaumont, puis les frères Lumière, vous avez rencontré les bonnes personnes au bon moment?

Vous pouvez ajouter Emile Zola ou encore Charlie Chaplin à qui j’ai présenté mon film Le chapeau de paille d’Italie – ce dernier travaillait à cette époque à son film Le Kid – mais aussi Louis Feuillade ou René Barjavel et Alexandre Yersin, que j’ai équipé moi-même d’un cinématographe lorsqu’il est parti pour Hong Kong. J’ai aussi reçu de nombreux encouragements de Gustave Eiffel.

Sans oublier Méliès...

Georges Méliès, à qui on destinait un avenir dans la chaussure est devenu prestidigitateur. C’est lui qui a ramené de Londres un projecteur qu’il a transformé en caméra pour filmer d’abord du reportage, des scènes de rues… et c’est moi qui lui ai proposé de faire des premiers petits films de fiction, des mini-courts-métrages. C’est Méliès, l’illusionniste et homme-orchestre, qui a inventé, malgré lui, le premier trucage suite à l’arrêt de sa caméra, en découvrant ainsi que des gens pouvaient disparaître et réapparaître.

Mais ils ne sont pas les seuls précurseurs, n'est-ce pas?

En effet: le physiologiste Etienne-Jules Marey et sa pellicule sensible ont montré aux artistes que la peinture n’avait pas, jusqu’alors, reproduit la vérité, et que les chevaux de guerre de Raphaël, pas plus que ceux de Delacroix ou de Géricault, n’étaient la reproduction exacte de la nature. Marey s’est associé à Georges Demeny, qui s’est consacré à l’étude de mouvements chez l’homme et les animaux. L’inventeur du photoscope (un appareil capable d’enregistrer et de projeter des vues animées) ont participé à l’évolution de notre cinéma actuel.

C’est tout naturellement que vous réalisez votre premier film?

En 1896, c’est sur une terrasse désaffectée couverte d’une verrière que me vient l’idée du scénario La fée aux choux, devenu un classique. A cette époque, tous les films sont très courts, de 17 à 25 centimètres environ…

Avec votre concept «Be natural», vous avez largement contribué à décontracter les acteurs.

Oui, je leur ai appris à se dépantomimiser, à modifier leurs jeux d’acteurs rigides

Et ensuite, vous enchainez les films...

Par dizaines, voire centaines, dont la plupart ont été perdus. Ce sont les débuts: nous cherchons alors des moyens de créer l’accélération, le ralenti ou de la lumière avec des ampoules si fortes qu’elles nous rendent presque aveugles. Une merveilleuse époque durant laquelle je n’ai pas hésité à revêtir une salopette de mineurs, ni à côtoyer une tigresse «Princesse» pour les besoins du tournage The beasts and the jungle, laquelle s’était échappée près d’un couvent. Sans oublier Le puits et le pendule, tiré d’Edgar Allan Poe, où le jeune acteur avait failli se faire mordre par des rats. On prenait des risques. Comme il n’y avait pas de cascadeurs alors, on demandait aux gens de cirque ou aux casse-cou de faire les doublures.

L’humour est, chez vous, une constante!

Dans Le matelas épileptique, où un clochard s’endort dans un matelas ouvert à but d’être rembourré, une fois recousu, le clochard emprisonné se réveille et le matelas se contorsionne. Mais dans mes films, il y a aussi un esprit féministe, comme dans celui où les hommes s’occupent des bébés pour que les femmes puissent aller boire au bistro ou dans Madame a des envies, qui met en scène une femme ivre qui finit les verres sur les terrasses lorsque les hommes regardent ailleurs. J’aime les sujets où les rôles sont inversés.

Féministe, créative et aussi femme de poigne

J’ai dirigé la production de Gaumont dès 1897 durant 11 ans.

Vous avez aussi fait des moyens-métrages plus «sérieux»…

La Esmeralda et La vie du Christ sont de plus longs films. La Esmeralda, sorti en 1905 est la plus ancienne adaptation cinématographique du roman de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris. Pour La Passion, qui date de 1906, nous avons créé 25 décors et engagé plus de 200 personnes!

Votre carrière a commencé en France pour se poursuivre aux Etats-Unis.

On m’a appelée Mademoiselle Alice jusqu’à ce que j’épouse, en 1907, Herbert Blaché, un opérateur de l'agence Gaumont de Londres. Léon Gaumont a envoyé Blaché comme expert de son chronophone auprès d'un industriel de Cleveland aux États-Unis. J’ai eu deux enfants: une fille, Simone, en 1908 et un garçon, Réginald, en 1910, période à laquelle j’ai monté mon propre studio: la société «Solax Film Co». Incapable de pouponner à plein temps!

Avez-vous fini votre vie au Etats-Unis?

En 1918, mon mari m’a quittée, j’ai suivi ma fille dans ses postes aux ambassades des États-Unis en France, en Suisse, en Belgique avant de retourner aux États-Unis, dans la ville de Wayne (New Jersey), où je me suis éteinte. Si mes souvenirs me donnent parfois un peu de mélancolie, je prends pour moi ces mots de Rossevelt: «Il est dur d’échouer, il est pire de ne jamais avoir essayé».


Autobiographie d’une pionnière du cinéma, 1873-1968, Alice Guy éd. Denoël/Gonthier

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