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ACTUEL / Grève des femmes

«A Sion, il était interdit de mettre des pantalons rouges pour ne pas exciter les garçons»

P rofesseure chercheuse à la Haute Ecole de Travail Social HES-SO Valais-Wallis, Clothilde Palazzo-Crettol a remué ciel et vignes pour que les femmes puissent avoir leur place et être représentées à l’occasion du bicentenaire du Valais en 2015. Mais son engagement pour la cause féminine a pris naissance bien avant! Présentation d’une femme au dynamisme fédérateur.

BPLT: Quelques mois avant le bicentenaire du Valais, quel a été pour vous le déclencheur pour intégrer les femmes dans cette manifestation?

C.P.C: Rien sur les femmes! Il n’y avait rien de rien! On entendait parler de projets portant sur les travailleurs immigrés italiens ou les barrages, mais rien sur la transformation des familles ni sur l’insertion professionnelle des femmes par exemple! Marilyne Morard et Marie-France Vouilloz ont réuni une vingtaine de femmes d’horizons divers, elles avaient entendu parler de moi par un de mes collègues. Nous étions toutes décidées à faire émerger le sujet femmes dans les manifestations du bicentenaire.

Quel a été le premier acte décisif ?

Fonder au plus vite une association! Nous nous sommes rencontrées en 2014, «Via mulieris» (la voie de la femme, ndlr) est née à ce moment-là. Ensuite, j’ai proposé à mes étudiant∙e∙s de monter une expo sur des sujets en lien avec la corporéité et l’histoire des femmes en Valais. Il y avait six thèmes touchant la vie des femmes comme l’accouchement, l’alimentation, les sportives, la place des femmes dans l’agriculture ou dans les fanfares. Nous avons donné la parole à des femmes qui ne l’ont pas habituellement. Nous avons bénéficié de la collaboration et du soutien de personnalités valaisannes comme Chantal Bournissen, championne de ski; des collègues de la HETS; ou des femmes du Patrimoine d’Hérémence. Mes étudiant∙e∙s ont réalisé un petit film sur les femmes guides de montagne. On oublie qu’à l’époque, les dames faisaient du ski en robe longue et de la luge en amazone! Avec notre exposition bilingue, nous avons créé la première manifestation du bicentenaire et c’était le 13 janvier 2015! Expo qui a tourné partout et durant toute l’année, à Brig, à St-Maurice, à Martigny…

L’association a continué?

Oui. Marilyne Morard est la présidente de cette association. En 2017, nous avons organisé un colloque intitulé: «L’histoire des femmes en Valais, statuts, rôles et pouvoirs du XVIIe siècle à nos jours». Des historiennes et des personnes férues d’histoire y ont participé. Le livre est paru aux Annales valaisannes en 2018 édité par la Société d’Histoire du Valais romand. Il faut également signaler que l’engagement féministe en Valais s’appuie aussi sur d’autres associations, comme par exemple Solidarité Femmes, et les Indociles avec qui nous collaborons régulièrement. Nous avons un bon réseau et des contacts avec de nombreuses associations liées à la recherche et aux sciences humaines en Valais notamment grâce à mon poste de professeure à la HETS.

En 2012, soit trois ans avant, il y avait déjà eu l’exposition «Ça me regarde» sur la santé sexuelle et reproductive…

«Ça me regarde! Schau in!» était une expo que nous avons montée avec ma collègue Lucie Kniel-Fux en 2012 et vernie en janvier 2013 avec le SIPE (organisme de santé sexuelle et reproductive en Valais) afin de montrer les évolutions en lien avec la sexualité. Dans tous les cas, c’est la mobilisation de réseaux divers qui donne la possibilité de faire des choses qui sortent un peu de l’ordinaire et qui remettent les idéaux féministes au goût du jour. Les deux expos ont été très bien accueillies, les deux étaient itinérantes, interactives et bilingues.

Votre engagement féministe date de bien avant?

A 14 ans j’ai lu Benoîte Groult et je militais déjà pour le droit à l’avortement. C’était un scandale de défendre l’avortement, j’étais une frondeuse! En 1991, je travaillais dans l’hôtellerie, j’ai fait la grève à mon échelle dans mon bistrot avec la sommelière portugaise en croisant les bras et en refusant de servir.

Cet engouement pour la liberté est éducatif ?

Je suis la cinquième d’une famille de six enfants dont cinq filles qui ont toutes vécu la libération sexuelle. Ma grande sœur s’est battue pour avoir le droit de porter des pantalons au collège de Sainte-Marie des Anges à Sion, mais il était interdit de mettre des pantalons rouges pour ne pas exciter les garçons. Comme on ne prescrivait pas la pilule hors mariage, il y avait des listes qui tournaient avec les noms des rares gynécologues qui la donnaient… nous étions toutes un peu alternatives avec un idéal d’évasion. Notre mère nous a éduquées avec une grande notion de liberté et notre père était un militant socialiste. Et notre frère, au milieu de ses cinq sœurs, était bien sûr féministe!

Pas le droit à la pilule, pas le droit à l’avortement, un monde de paradoxes!

Du coup il s’est développé ce qu’on pourrait appeler un «tourisme de l’avortement» et il fallait venir dans le canton de Vaud. Dans notre Valais ultra-catholique c’était interdit.

Concernant votre parcours vous avez quitté l’hôtellerie pour reprendre des études en sciences sociales?

J’ai recommencé l’université en Sciences Sociales en 1996 et fini en 1999. J’ai suivi les cours marquants sur les femmes et la société de Claire Rubattel et Marianne Modak et de sociologie du travail de Françoise Messant-Laurent. J’ai vu des femmes brillantes rester assistantes… En 1997, l’université était en grève à cause des coupes budgétaires, et avec Patricia Roux (entre autres), on a beaucoup débattu de la place des femmes dans la société et dans l’université. Il y avait une mouvance incroyable, un gros pôle féministe à l’Uni, ce qui a donné lieu à la création de plusieurs postes en études genre. En science sociales, les femmes universitaires se mobilisaient bien!

Vous enseignez depuis 2007?

Je suis professeure chercheure à la Haute Ecole de Travail Social HES-SO Valais-Wallis, auparavant j’étais collaboratrice de recherche à l’EESP (Lausanne). Mes champs d’enseignements et de recherche sont les questions de genre et de corporéité, la famille et ses transformations, le sport comme outil éducatif et le vieillissement dans les Alpes. Ça fait plus que 15 ans que j’enseigne l’égalité et les discriminations de genre.

Vous avez bien sûr participé à la grève du 14 juin?

J’ai même chanté devant le parlement avec les Indociles à Sion! Toute la journée, il y a eu des spectacles engagés, des conférences sur des sujets comme la violence dans l’espace public et des témoignages de femmes. Plus de 12'000 personnes présentes à Sion, c’était extraordinaire. Plus de monde que pour les Jeux Olympiques!

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

2 Commentaires

@Elizabeth 30.06.2019 | 15h36

«Un peu d'exagération dans ces histoires valaisannes : j'ai été élève à Sainte-Marie-des-Anges 2 ou 3 ans après que le port du pantalon avait été autorisé, et on ne nous a jamais parlé de cette interdiction de mettre un pantalon rouge, surtout avec un motif pareil ! Je ne peux pas jurer qu'un prof ne l'ai jamais dit à une élève, on ne sait jamais, mais ce n'était en tout cas pas une interdiction officielle. J'avais d'ailleurs moi-même un pantalon rouge à cette époque :-) Alors d'accord, nous Valaisans sommes parfois un peu bornés, sectaires ou conservateurs sur certaines questions, mais inutile d'en rajouter ! »


@HCC 30.06.2019 | 22h08

«Elève-infirmière en stage à la maternité à Lausanne en 1960, j'ai connu plusieurs patientes qui venaient pour un 'curetage + stérilisation': elles avaient déjà beaucoup d'enfants et ne désiraient pas en avoir encore, c'était trop ... Bien plus tard une femme dans ce cas a reçu un téléphone de sa mère et a fondu en larmes pendant la grande visite médicale : il s'est avéré que la mère avait appris que sa fille était à la maternité et s'étonnait de ne pas avoir su qu'elle était 'une fois de plus grand-mère ... et tu ne m'as rien dit ! '
Bien sûr le professeur s'en est mêlé, a pris le téléphone, voulait savoir d'où venait l'info ...
Depuis cette époque les noms des patientes ne sont plus communiqués à l'extérieur. »


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