keyboard_arrow_left Retour
CHRONIQUE / Ainsi parlait Zaza

Weinstein ou le grand méchant désir

L a plume qui caresse ou qui pique sans tabou, c’est celle d’Isabelle Falconnier, qui s’intéresse à tout ce qui vous intéresse. La vie, l’amour, la mort, les people, le menu de ce soir.

Vous connaissez l’expression anglo-américaine «The elephant in the room»? Je l’adore. Elle désigne quelque chose d’évident, d’énorme, de criant, mais dont personne ne parle et que l’on décide d’ignorer. Ces jours, l’«elephant in the room» qu’était le harcèlement sexuel et certaines coulisses saumâtres des relations entre hommes et femmes deviennent soudain très visibles. Tant mieux.

Mais un autre «elephant in the room» subsiste. Un pauvre Marc Bonnant tout en pudique retenue, se sachant en terrain miné, a bien tenté de mettre le doigt dessus lors de l’émission RTS Infrarouge intitulée «Affaire Weinstein: la fin de l’omerta?». Après avoir lâché ces phrases à l’intention des femmes l’entourant sur le plateau: «Vous régnez sur nos sens, sur nos vies! Nous sommes à la recherche de la sexualité féminine, elle est notre récompense, notre vocation première!», il a posé la question suivante: «Susciter le désir est-il une offense?»

«Désir»: le mot était lâché. Mais tout de suite, il a été balayé.

On ne veut pas voir. On ne prononce pas ce mot. On ne sait pas qu’en faire. Il nous dérange. C’est un mot trouble, inquiétant, positif et négatif à la fois. Un mot de la nature et un mot de la culture, donc le pire des mots. Il y a du Ça dans l’air. Freud, Lacan, Grisélidis Réal, au secours!

Les hommes font les Harvey Weinstein parce qu’ils éprouvent du désir.

Ils éprouvent du désir parce que leur désir a été stimulé.

Nous vivons dans un monde où tout est fait pour stimuler le désir.

Nous vivons dans un monde où la femme et son image reste majoritairement le vecteur de ce désir.

Nous vivons dans un monde où les femmes jouent sur le désir des hommes.

Certes, les filles des défilés Victoria’s Secret, les filles des pubs pour les glaces Magnum, les filles des calendriers Pirelli ou des paysannes suisses, les filles des pubs pour les gels douches, ou les fausses surfeuses nues en couvertures du magazine Sports Illustrated, ou les chanteuses dans les clips, ou les fitgirls qui postent chaque jour sur Instagram des gros plans de leur postérieur de rêve ne veulent pas coucher avec les hommes qui achètent les calendriers ou les magazines ou les glaces, leurs photos ne sont pas de petites annonces déguisées et elles ne cherchent pas à se retrouver avec des cohortes d’hommes en rut en bas de chez elles.

Elles ne cherchent pas à susciter le désir pour de vrai. Elles le mettent en scène. Elles jouent. Elles transforment leur corps en outil de travail, en outil à susciter le désir pour de faux, et à transformer ce désir tout court en désir d’achat de sous-vêtements ou de glace à l’entracte, ou de bon lait des fermes suisses. C’est une chance, d’ailleurs, de pouvoir compter sur son propre corps comme outil de travail. C’est pratique, il faut le reconnaitre. C’est sous la main, et gratuit.

Mais il y a un hic. Le moteur de leur communication, le cœur de leur mise en scène, c'est le désir, la libido, l’envie. Et pour que cette communication marche, il faut que le désir ressenti par le lecteur, ou le passant, ou le voyeur, ou le récepteur quel qu’il soit, soit réel.

Comment on fait, alors, avec ce vrai-faux désir?

Comment font les hommes avec ça?

Que font les filles, toutes les filles, celles qui posent en photo et celles qui ne feraient jamais ça de leur vie, de cela? Le ménage chez nous, devant notre porte?

On ne peut pas faire comme si Ça ne comptait pas, si Ça n'existait pas.

C’est un double message, de la communication paradoxale, mère de toutes les disputes en ce monde, une invitation qui n'en est pas une, une promesse non tenue. Reconnaissons l’ambiguité de la situation. Parlons pour de vrai du désir, apprenons tout de lui, de sa biologie, de sa psychologie, de sa chimie, comment il ne fonctionne pas pareil chez les hommes et les femmes. Et tentons de réconcilier le désir des hommes et des femmes.

Sans tuer le désir.

Sans tuer la séduction.

Sans faire du désir, de l’amour, de la cour que se font mutuellement les hommes et les femmes un truc hygiéniste, propret, correct, fadasse et sérieux.

L’éléphant, on t’a vu.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

© 2018 - Association Bon pour la tête | une création WGR