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A VIF / SOCIÉTÉ

Peut-on encore voyager à l'ère des smartphones?

C hoisir une destination, après réflexion ou non, faire sa valise, donner un dernier coup de ménage à son appartement, et partir. Partir au loin, partir à côté, mais partir. Le voyage a la cote. Mais qu'en est-il du véritable voyage, celui qui rime avec immersion dans une autre réalité? Est-il encore possible de vivre l'altérité tout en étant connecté avec le monde, avec son monde?

Il fut un temps où les jeunes issus des bonnes familles européennes effectuaient leur «Tour d'Europe», pour découvrir le monde et se former. Même si cette sorte de tradition n'était réservée qu'à une élite, elle dit quelque chose de notre identité d'Européens. Partir, aller à la rencontre de l'altérité, de l'exotisme, écrire des récits de voyage, voilà une chose que chérit le Vieux Continent. Partir à la conquête du monde, en quelque sorte, pour le meilleur et pour le pire. Fonder un Nouveau Monde, ou revenir dans le sien. Une vaste histoire d'aventures merveilleuses et scandaleuses, dans laquelle nous nous inscrivons.

Sauf que depuis quelques années, tout comme la possibilité de voyager, les outils technologiques aussi se sont démocratisés, au service d'un mondialisme de moins en moins consenti par les peuples européens dans leurs votes, mais bel et bien ancré dans leurs actes. Ce petit objet que nous avons tous dans notre proche en cet instant même, oui, le fameux smartphone, régente et régit nos vies. Et peu d'entre nous le laissent à la maison au moment d'aller prendre l'avion.

«Cela change-t-il vraiment quelque chose?» dira le sceptique. «Oui», lui répondrai-je. Imaginez: je m'envole au matin du 1er janvier pour Londres, où je vais séjourner pendant un mois pour améliorer mon anglais et me plonger dans l'atmosphère anglo-saxonne. Je relève une énième fois mes e-mails – mais enfin, il n'est même pas midi et je l'ai déjà fait une vingtaine de fois! – envoie quelques messages, lance une playlist musicale et mets l'appareil sous mode avion. L'interaction avec mon voisin s'est résumée à un «Hello» et à un sourire. Je me réjouis d'arriver dans la capitale anglaise une heure et demie plus tard, pour enfin découvrir cette ville et vivre une immersion.

Mais l'immersion est-elle véritablement possible à l'heure des iPhone et autres partenaires particuliers qui rendraient jaloux n'importe qui tant ils sont familiers de notre toucher? Pas si sûr. Voilà la réflexion qui fut la mienne et qui m'accompagna jusqu'à ce que je couche ces quelques réflexions sur papier. C'est bien beau, me suis-je reproché à de multiples reprises, de tenter d'entrer dans l'Altérité si c'est pour toujours en revenir à une connexion avec son petit monde. Déclencher la liaison internet de mon téléphone pour n'entendre que dans l'anglais? Impossible, il faut bien continuer à naviguer la moindre, journalisme oblige.

Heureusement, les choses ne sont pas toujours noires ou blanches. A part les colombes et les corbeaux. Des moyens existent pour s'adapter au lieu dont on veut s'approcher pour quelque temps. Ne converser qu'en anglais avec ses proches par messages, se forcer à aller le plus possible en ville, dans les pubs (oh my God, quelle règle difficile à suivre...), regarder tous les films en anglais, changer les paramètres de son téléphone (justement). Et, tout à coup, le voyage semble retrouver un sens. Oui, la société actuelle nous pousse au nombrilisme; mais y échapper représente une réussite autant excitante qu'elle est difficile.

Alors, vous commencez à vous comporter comme les Mister Bean que vous croisez dans la rue, à penser et rêver en anglais, à avoir une réelle interaction avec les nouvelles personnes rencontrées... Bref, à vivre une véritable immersion. Le voyage, l'exploration et le reportage n'en auront jamais fini de nous offrir leurs trésors. A nous d'enjamber les obstacles mis sur notre route par notre temps, comme put l'être jadis le manque de mobilité. Le voyage est sans doute le meilleur moteur d'inspiration, avec l'ennui. Contrairement aux clichés, voyage et ennui vont de pair: figurez-vous que l'idée du roman Madame Bovary est venue à Flaubert alors qu'il s'ennuyait ferme dans une croisière sur le Nil. Le smartphone a tué l'ennui, mais puisse le voyage lui résister.

Jonas Follonier

Etudiant, journaliste et musicien, Jonas Follonier est le rédacteur en chef de la revue mensuelle «Le Regard Libre», ...

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