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A VIF / Le «dernier Mnouchkine»

La fraîcheur d'Ariane

Une chambre en Inde» est à l’affiche à Lausanne jusqu’à la mi-novembre. Voici l’article que nous lui consacrions en juin 2017.


Paris, jeudi 22 juin, 19h30


Il faudrait imposer aux critiques de théâtre d'assister aux spectacles à une température de 40 degrés. Les bons, les nécessaires, seraient ceux qui réussiraient à leur faire oublier leur supplice.

Voilà ce que je me suis dit hier soir en sortant, en nage de partout mais rafraîchie et enchantée de l'intérieur, de la Cartoucherie de Vincennes, après les presque quatre heures de «Une chambre en Inde», la dernière création du Théâtre du Soleil. Un chant d'amour au théâtre, une méditation sur son utilité face à la violence du monde, qui réussit, entre autres, l'exploit de traiter le terrorisme islamique sur le mode burlesque, de ressusciter Tchekhov et Shakespeare en V.O., et de nous offrir de succulentes tranches de Mahabarata en Terrukkuttu, une forme de théâtre populaire indien pétillante de rythme et de couleurs.

Le bon choix?

Il s'agit donc du «dernier Mnouchkine», et comme Ariane Mnouchkine a 78 ans, il n'y en aura peut-être pas beaucoup d'autres. Ce n'est pas une raison en soi pour y aller, ce serait même plutôt une raison de se méfier. Le Théâtre du Soleil est pareil à lui-même depuis l'époque héroïque mais reculée des années 1960 (coussins en plus sur les sièges, tout de même). Et «Ariane», la lionne mère, est immanquablement postée à l'entrée pour déchirer les billets. Comment ne pas craindre de la voir se répéter, s'aigrir, se lasser?

Justement, ce qu'elle nous offre en cadeau, c'est cette démonstration: on peut rester fidèle à soi-même sans radoter. Sur scène, Cornelia, double clownesque d'Ariane Mnouchkine, se pose la question, durant une longue nuit ballottée entre rêve, veille, visions et cauchemars: que fiche-t-elle en Inde avec sa troupe (où Mnouchkine a effectivement emmené ses acteurs après les attentats de Paris en 2013)? Comment continuer à faire du théâtre alors que nous explose à la figure une violence à laquelle nous ne comprenons rien? Une vie entière dédiée à la scène, est-ce le bon choix?

A la fin, debout, la salle ruisselante lui répond: oui, grande Ariane, et pourvu que ça dure. Car à la violence du monde, il faut aussi résister mentalement. Merci de nous fournir, avec un talent frais comme une rose, ces armes de résistance que sont la poésie, l'intelligence, et le rire, le rire, le rire.


Lausanne, théâtre de Beaulieu, jusqu’au 18 novembre

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